Ile de la Réunion - Sept mois plus tard

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octobre 2009

Quelque sept mois après les importantes manifestations contre la vie chère qu'a connues la Réunion, principalement les 5, 10 et 19 mars 2009, les espoirs soulevés alors sont aujourd'hui retombés, oubliés même par beaucoup. Il reste néanmoins dans les milieux militants de l'île un sentiment d'insatisfaction dû à la conviction de ne pas être allé au bout des possibilités. En cette fin de l'été austral, les rapports de forces n'étaient pourtant pas défavorables aux travailleurs. Adossés aux grèves de leurs camarades antillais, les travailleurs de la Réunion auraient pu obtenir bien plus que ce qui leur a été concédé, à condition toutefois que la mobilisation réunionnaise amplifie celle qui avait lieu aux Antilles. Ce ne fut pas le cas. À la Réunion, les dirigeants du mouvement se sont au contraire évertués à le diviser, à trouver des particularismes locaux qui, loin de renforcer le camp des travailleurs en lutte, le divisaient, l'affaiblissaient, le conduisant dans une impasse.

Le mouvement avait à sa tête un Collectif des organisations politiques, syndicales et associatives de la Réunion (Cospar). Ce collectif, essentiellement dirigé par les syndicats de salariés, et notamment par la CGTR, ne prit jamais le chemin de la grève générale. Pourtant, si cette dernière fut un temps dans toutes les têtes, abondamment discutée et attendue par beaucoup, elle n'était pas dans les objectifs des dirigeants politiques et syndicaux. Ceux-ci s'évertuèrent plutôt à mettre en avant de prétendues spécificités réunionnaises et présentèrent la grève générale aux Antilles comme répondant à une situation différente de celle de la Réunion. De ce fait, seules quelques journées d'action furent proposées, entrecoupées d'opérations dites « coups de poing » devant quelques-unes des grandes surfaces de l'île, pour réclamer des baisses de prix. La population ne fut jamais conviée, si ce n'est en tant que spectatrice. Et au fil du temps, ces actions se transformèrent en de simples opérations de communication.

Les distances qui furent prises à l'égard de la grève aux Antilles étaient si profondes que le principal dirigeant de la CGTR n'eut de cesse de répéter qu'il « ne voulait pas de l'accord Bino », au prétexte que celui-ci faisait une part trop belle au patronat du fait de la participation des collectivités territoriales aux gains des travailleurs. Des mois après, lors de la venue de Fillon dans l'île au mois de juillet, le secrétaire général de la CGTR répétait encore son opposition à l'accord Bino. Certes, aux termes de cet accord obtenu par les travailleurs antillais, l'État et les collectivités territoriales étaient tenues de mettre la main à la poche, ce qui exonérait d'autant les patrons. De ce point de vue l'accord pouvait être considéré comme imparfait. Mais il avait l'immense avantage d'aboutir à une victoire, ressentie qui plus est comme telle par les grévistes, ce qui est une des choses les plus importantes à l'issue d'un conflit. Les travailleurs n'ont d'ailleurs aucune possibilité d'empêcher l'État et les collectivités territoriales de venir en aide au patronat. Puiser dans les poches de la population pour porter assistance aux capitalistes est une de leurs raisons d'être et ils le font de façon permanente. Alors, si la grève aux Antilles a permis qu'une toute petite partie de ces aides parvienne dans la poche des travailleurs, c'est tant mieux.

À la Réunion, les dirigeants syndicaux ne repoussèrent évidemment pas les contributions tant décriées de l'accord Bino. Mais ils eurent une idée, qu'ils présentèrent comme spécifiquement réunionnaise, et qui consistait à créer un fonds alimenté par la subvention de l'État et la contribution des entreprises (modulée en fonction de leurs possibilités). Les sommes ainsi collectées devaient ensuite être redistribuées à la population. À la gestion de ce fonds devaient participer les syndicats. Cette proposition avait été reprise par Paul Vergès, le président communiste de la Région, et Nassimah Dindar, la présidente de droite du conseil général. Le 18 mars, lors d'une conférence de presse commune, ils avaient souligné toutes les difficultés qu'allait entraîner un accord calqué sur celui qu'imposaient les travailleurs antillais. Si les petites entreprises n'ont pas les moyens d'augmenter les salaires, précisaient-ils, il faudra s'attendre à une cascade de licenciements et de faillites. Et une augmentation des seuls salaires allait de surcroît aggraver les inégalités dans une société réunionnaise où 141 000 personnes dépendent des minima sociaux, précisaient-ils. D'où leur soutien au fonds proposé par le Cospar, et dont le but affiché, exprimé même, était de préserver la « cohésion sociale », une façon bien sûr de tenir compte des intérêts patronaux.

Ce fonds ne vit jamais le jour. En lieu et place, les travailleurs réunionnais obtinrent une baisse des prix de quelques produits dans les magasins de la grande distribution, un gel momentané des loyers, une baisse de certains frais bancaires. Concernant les salaires, un accord fut signé le 25 mai entre les organisations syndicales (sous couvert du Cospar) et le Medef. Il en ressortit une augmentation de 50 à 60 euros pour les salariés du privé. L'État, quant à lui, s'est dit prêt à verser un complément de 100 euros sous la forme du RSTA (revenu supplémentaire temporaire d'activité), d'une durée de trois ans, remplaçant le RSA dont l'application a été différée dans les DOM.

Les directions syndicales avaient beau s'époumoner à toujours vouloir présenter les gains comme répondant à une réalité spécifiquement réunionnaise, pour tout le monde il s'agissait d'une déclinaison de l'accord Bino. Et au final, ce qui a été obtenu à la Réunion, l'aura essentiellement été grâce à la lutte des travailleurs des Antilles. Cette réalité était si évidente que les dirigeants du Cospar ont bien été obligés de la reconnaître, ne serait-ce qu'en demandant de façon répétée au secrétaire d'État à l'Outre-mer, Yves Jégo à l'époque, de bien vouloir étendre à la Réunion ce qui avait été obtenu aux Antilles.

L'encre des accords à peine sèche, les difficultés pour leur application commencèrent. Après avoir accepté une baisse des prix pour 200 articles de première nécessité, nombre de patrons de la grande distribution ont retiré tout bonnement ces produits des rayons, en prétextant des ruptures de stock, ce qui obligeait les clients à se reporter sur des articles plus chers. Ou bien, lorsqu'ils ont accepté de baisser les prix, ils ont augmenté dans le même temps ceux de nombreux autres produits de consommation courante. Si bien que les marges actuelles de la grande distribution sont identiques à celles qu'elle affichait avant mars 2009, et les écarts de prix entre la Réunion et la métropole atteignent toujours les 50 %, les dépassant même parfois.

Jusqu'au 7 août, date à laquelle l'accord Cospar-Medef fut étendu par arrêté ministériel à « tous les salariés de droit privé », il ne concernait que les salariés des entreprises adhérentes au Medef. Bon nombre de patrons se déclarèrent alors hors du Medef, tel le PDG de Royal Bourbon, une entreprise de plus de cent salariés. Pourtant connu comme étant l'un des piliers du Medef, il déclara à ses ouvriers qu'il venait « juste de s'en retirer » ! Les syndicats signataires de l'accord demandèrent au Medef de leur communiquer les noms de ses adhérents. En vain... Les petits patrons, notamment ceux organisés au sein de la CGPME, se déclarèrent, eux, opposés à l'extension de l'accord et invoquent aujourd'hui des raisons juridiques pour ne pas payer.

Concernant la subvention de l'État, à ce jour seuls 18 000 sur les 110 000 ayants droit au RSTA ont reçu les 100 euros du gouvernement pour le premier trimestre allant de mars à mai 2009. Bien que 95 000 demandes aient été enregistrées par la Sécurité sociale, chargée de la validation des dossiers, la grande majorité a été retournée. En fait, le système mis en place est si complexe qu'il s'apparente à une course d'obstacles, aboutissant à décourager de nombreux travailleurs. Lors du traitement informatique, des dizaines de milliers de demandes sont rejetées à cause d'une imprécision dans les réponses, voire d'une mauvaise façon de cocher les cases. Une partie importante des travailleurs concernés par le RSTA ne verra sans doute pas son premier trimestre validé. Si c'est le cas, l'État ferait une économie comprise entre dix et vingt millions d'euros.

Dans un communiqué publié le 7 août, les directions syndicales affirmaient se tenir « prêtes à toute riposte nécessaire... ». Mais alors que les patrons campent pour la plupart sur leurs positions, la « riposte » syndicale se fait attendre. Pourtant ce ne sont pas les raisons qui manquent de protester. Car, outre la mauvaise volonté de l'État et des patrons, le préfet a décidé depuis le 15 septembre d'augmenter le prix de l'essence sans plomb, du gasoil et de la bouteille de gaz, respectivement de six et de deux centimes pour les carburants et de un euro pour le gaz. Le représentant de l'État a cédé ainsi à la pression des pétroliers et des patrons de la distribution qui réclamaient à cor et à cri une révision à la hausse de leurs produits. Ces augmentations seraient une première étape dans « un dégel progressif ». Elles en appelleraient d'autres et pourraient se cumuler à partir de l'année prochaine avec celles décidées par le gouvernement de Sarkozy, au travers de la taxe carbone, entre autres.

C'est dire que, face au patronat et à son État, les travailleurs auront à réagir, ceux de la Réunion bien sûr, mais aussi ceux des autres DOM ou ceux de la métropole. Durant toute la période écoulée, et quoi que puissent dire les dirigeants syndicaux et politiques réunionnais, y compris ceux qui se disent proches des travailleurs, une chose est apparue au grand jour : le fait que les travailleurs, tous les travailleurs, ont des intérêts communs face à des adversaires tout aussi communs. S'en souvenir pour les combats à venir sera le meilleur garant de leur réussite.

8 octobre 2009