France - Après les élections européennes : grandes manœuvres et petites combines devant un électorat indifférent

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juillet 2009

Les résultats des élections européennes ont marqué les états-majors des partis politiques, à défaut de marquer l'électorat qui a oublié ces élections avant même qu'elles aient eu lieu. Ce ne sont pas tant les conséquences directes de ces élections qui préoccupent ces états-majors. Les élections européennes ne sont, en effet, pourvoyeuses que de 72 postes de députés pour la France sur un total de 736, de plus, dans une assemblée au pouvoir législatif limité et dont la composition n'influe guère sur la composition de l'exécutif européen, la Commission de Bruxelles.

Si une place de député européen constitue pour son détenteur une confortable sinécure, encore que - à en juger par les malheurs de Rachida Dati - elle constitue pour certains une mise au placard, les parts respectives des différents partis au sein du Parlement européen ne pèsent guère dans le rapport des forces entre eux.

Mais ces élections européennes précèdent de moins d'un an les élections régionales, en mars 2010. Les élections régionales ont une importance autrement plus grande pour les partis et pour leurs notables. Pas seulement par le nombre de postes de conseillers qu'elles attribuent. Mais les exécutifs régionaux, en l'occurrence les présidents des Conseils régionaux, disposent de budgets, de pouvoirs, de capacités d'attribuer des marchés et de se lier de multiples façons à la bourgeoisie de la région.

Les résultats des européennes pèseront sur les alliances et les combinaisons pour les régionales. Et au-delà si affinités. Car, après les régionales, viennent la présidentielle et les législatives.

Il n'y a pas à épiloguer sur l'aspect le plus notable des résultats des européennes : le record d'abstentions. Des abstentions socialement marquées car la non-participation a été surtout le fait de l'électorat populaire (ouvriers, employés, jeunes, etc.). Il n'est certes pas faux d'en conclure que ce taux d'abstention élevé exprime, bien au-delà de la vaste catégorie des pêcheurs à la ligne traditionnels, le désenchantement, voire la colère à l'égard des partis, en particulier des grands partis, qu'ils soient au gouvernement ou dans la course pour y être un jour.

Cette abstention massive constitue un désaveu même pour l'UMP, qui se vante pourtant d'avoir réalisé la performance d'être arrivée en tête dans une élection intermédiaire où, traditionnellement, le parti au pouvoir paie les pots cassés de sa politique. Et il est vrai qu'en arrivant en tête avec 27,87 % des voix alors que le Parti socialiste n'a réalisé que 16,48 %, l'UMP a réussi à inverser les résultats des précédentes européennes de 2004 où, dans une situation similaire, avec le gouvernement Chirac-Raffarin, le Parti socialiste avait recueilli 28,9 % des suffrages alors que l'UMP en était à 16,6 %.

Étant donné l'importance des abstentions, le triomphalisme de l'UMP sonne cependant creux. Seuls quelque 12 % de l'ensemble des électeurs ont voté pour l'UMP.

Cela dit, la principale victime du désaveu par l'électorat populaire a été le Parti socialiste.

Alors qu'en 2004, une partie de l'électorat populaire avait choisi le vote PS pour marquer son opposition au gouvernement de droite, cette fois-ci, elle a choisi l'abstention pour exprimer le même sentiment. Pire pour le Parti socialiste : une partie de son électorat traditionnel a déserté le vote PS. Au lieu de redorer son blason dans l'opposition, le Parti socialiste a subi un échec électoral lamentable.

L'abstention massive dans l'électorat populaire a donc été, pour une large part, l'expression d'un désaveu des principaux partis qui se succèdent au pouvoir. Mais d'un désaveu passif.

Signe d'un écœurement, il n'est pas celui d'une prise de conscience.

Il serait en particulier hasardeux d'en conclure la fin des illusions à l'égard des grands partis. Les élections pour le Parlement européen passent pour des élections sans enjeu, contrairement aux législatives qui ont le pouvoir de changer la majorité gouvernementale et, à plus forte raison, à la présidentielle. Rien ne dit qu'aux prochaines élections, présidentielle ou régionales, il n'y aura pas une remontée des illusions électoralistes.

À droite, Sarkozy a évidemment toutes les raisons d'être content du résultat. Pas seulement parce que cela lui permet de prétendre, une fois de plus, que la majorité de l'électorat, et donc de la population, approuve sa politique et ses mesures anti-ouvrières.

Le Pen n'a pas réussi à lui reprendre la fraction de l'électorat d'extrême droite qu'il avait perdue en 2007. Par ailleurs, les ambitions de Bayrou de se poser en rival à la prochaine présidentielle ont été sérieusement douchées.

Le jeu du chef du Modem consistait à se positionner pour être le challenger de Sarkozy au premier tour de la prochaine élection présidentielle et à l'emporter au second avec le soutien de l'électorat socialiste. Eh bien, c'est raté, en tout cas pour le moment !

Là encore, le problème du Modem n'est pas tant de se retrouver avec seulement six députés européens alors que l'UDF en avait obtenu onze en 2004, que les conséquences du recul de ses résultats pour les régionales et, par-dessus tout, pour la présidentielle.

Le « centrisme » de Bayrou réside en ceci que, tout en étant un homme de droite, il peut espérer toucher la partie la plus à droite de l'électorat socialiste. Les notables qui se revendiquent de lui font de même et naviguent entre la droite et la gauche en fonction du vent qui souffle. Une bonne partie de ces notables n'ont pas attendu ces élections pour assurer leur carrière du côté de Sarkozy en constituant le Nouveau Centre. Il y a de fortes chances qu'aux prochaines régionales, d'autres rats quittent le navire du Modem en considérant qu'un tiens avec Sarkozy vaut mieux que deux tu l'auras avec un Bayrou en recul.

Il y a en effet une forte probabilité qu'une partie des 21 régions (sur 22) que détient le Parti socialiste bascule de nouveau à droite. Il est bien tentant pour les notables qui sont derrière Bayrou de s'assurer d'être dans le bon courant en s'alliant avec l'UMP.

Le principal perdant de ces élections est cependant le Parti socialiste. Les causes de ce recul ne présentent nul mystère ni en France ni dans les autres pays de l'Union européenne - la quasi-totalité - où s'est produit le même recul.

Les partis sociaux-démocrates, qui recrutent une partie plus ou moins importante de leur électorat dans les classes populaires, ont déçu le peu d'espoirs qu'ils ont pu incarner, partout où ils ont accédé à la tête du gouvernement, en menant une politique pro-patronale. Ils ont été partout incapables de protéger un tant soit peu les classes populaires des conséquences de la crise ou, plus exactement, contre le grand patronat dont les attaques ont redoublé avec la crise.

Et, en France où il est pourtant dans l'opposition depuis 2002, le Parti socialiste n'a pas pu faire oublier les cinq ans de gouvernement Jospin, de la « Gauche plurielle », désastreux pour les classes populaires. D'autant moins que, même dans l'opposition, le Parti socialiste se veut un parti de gouvernement, responsable de ses faits et gestes à l'égard de la bourgeoisie. Pas question de promettre, même par démagogie, ce que la classe capitaliste ne veut pas tenir.

La chute électorale du Parti travailliste en Grande-Bretagne est plus impressionnante encore qu'en France. Il réalise ses plus mauvais scores depuis 1918 ! En Espagne, le recul est moindre mais le Parti socialiste (PSOE) au pouvoir passe derrière les conservateurs du Parti populaire. En Allemagne, le Parti social-démocrate, qui fait partie de la coalition gouvernementale avec les Chrétiens démocrates du CDU-CSU, a réalisé, avec 20,8 % des voix, son plus mauvais résultat à une élection européenne. Le phénomène a été plus accentué dans les pays de l'Est où les conséquences de la crise sont encore plus catastrophiques que dans les pays impérialistes de l'Occident européen. Plus catastrophiques sont aussi les conséquences de la politique d'austérité lorsqu'elle est assumée, comme en Hongrie, par un parti socialiste dont l'appareil et la direction sont des héritiers de l'ex-parti stalinien. Partout, à l'Est, se renforcent les partis d'extrême droite naviguant sur une démagogie raciste anti-Roms et antisémite, avec un langage ultranationaliste, xénophobe, contre les minorités souvent issues de nations voisines. Mais il est vrai que la poussée d'extrême droite n'est pas le monopole des pays de l'Est, à en juger par les résultats de la Ligue du Nord en Italie ou de ses équivalents aux Pays-Bas ou en Belgique.

Il n'y a pas à s'étonner du recul général de la social-démocratie. Derrière la variété des situations d'un pays à l'autre, le capitalisme en crise ne peut plus se permettre même ces petits riens qui, sans changer le sort de la classe ouvrière, pouvaient faire paraître dans le passé la politique social-démocrate un peu meilleure - ou moins pire - que la politique de la droite.

Voilà la base économique et sociale de l'incapacité du Parti socialiste à élaborer, même dans l'opposition, un programme un tant soit peu crédible dans les classes populaires. Le soir même des élections, Martine Aubry constatait, pour le déplorer, la perte du crédit de son parti. Eh oui, le crédit dans l'électorat populaire, c'est-à-dire la capacité de faire illusion lors des élections pour mieux le tromper et le gruger par la suite, constitue l'essentiel de la valeur marchande des partis socialistes aux yeux de la bourgeoisie. Le perdre, c'est perdre l'essentiel.

Problème supplémentaire pour le Parti socialiste en France : cette partie de son électorat qu'il trouve dans les « classes moyennes », c'est-à-dire dans ce fourre-tout qui regroupe des petits-bourgeois, surtout de l'intelligentsia qui se considère comme à gauche, des enseignants des catégories supérieures, des cadres hauts et moyens de l'administration, etc., est sensible aux influences venues d'ailleurs.

Cela fait quelque temps que, devant le désarroi du Parti socialiste dont les rivalités entre ses dirigeants sont une des conséquences autant qu'un facteur aggravant, les commentateurs évoquent la possibilité d'une OPA sur son électorat venant de l'extérieur. Jusqu'aux élections européennes, on évoquait surtout Bayrou. Depuis l'échec de Bayrou et la montée des écologistes, on parle de plus en plus des Verts (les deux peuvent cependant se conjuguer dans l'avenir).

Que le succès des écologistes, qui ont obtenu à ces européennes un résultat historique avec 16,28 % des voix, conduise à rebattre les cartes des alliances, à commencer par celles pour les élections régionales, est évident.

Mais que représente au juste le vote écologiste dans ces européennes ? Les Verts peuvent-ils capitaliser à leur profit les résultats des votes pour des listes fourre-tout, regroupant des courants divers autour de personnalités comme Cohn-Bendit, José Bové et l'ex-juge Éva Joly ? Dans quelle mesure, en d'autres termes, s'agit-il d'un courant politique durable, et pas d'un feu de paille électoral ? L'avenir le dira.

Mais, forts de leurs 16,28 %, les dirigeants écologistes affirment déjà, comme vient de le faire l'un d'entre eux, rapporté par Le Monde, qu'ils sont désormais « une force pivot » et qu'« il n'y a plus d'alliés naturels mais des alliés potentiels qui doivent rejoindre les solutions écolos ». En clair, cela signifie que les dirigeants de l'écologie politique sont prêts à manger à tous les râteliers et que si, pendant un temps, ils ont lié leur destin politique à la gauche, cette période est révolue.

Il n'y a pas à s'en étonner, là non plus. Car si le Parti socialiste, lorsqu'il est au pouvoir, mène une politique entièrement au service de la grande bourgeoisie et s'il recrute une grande partie de ses militants et de son électorat dans la petite bourgeoisie, il conserve, ne serait-ce que de par son nom et son histoire, de vagues liens avec le mouvement ouvrier. Quand bien même, il est vrai que pour ce qui est du nom, il est à la mode dans la nouvelle génération de dirigeants socialistes genre Manuel Valls de proposer son abandon (quant à l'histoire, il n'en reste plus grand-chose à renier) !

En revanche, les écologistes n'ont jamais eu le moindre lien avec le mouvement ouvrier. Et si leurs idées peuvent être ou apparaître progressistes sur certains points, d'autres sont franchement réactionnaires, en tout cas bien souvent anti-ouvrières.

Quant aux listes qui se situent sur la gauche des listes du Parti socialiste, elles totalisent un peu plus de 12 % : 6,05 % pour le Front de Gauche, 4,98 % pour le NPA et 1,22 % pour Lutte Ouvrière, représentant au total un peu plus de deux millions d'électeurs. C'est un résultat global du même ordre qu'en 2004 ou en 1999. La déconfiture du Parti socialiste n'a pas renforcé l'influence électorale de ceux qui se situent sur sa gauche, toutes tendances confondues.

Le Front de Gauche - alliance entre le PCF, le Parti de Gauche de Jean-Luc Mélenchon et un bout de l'ex-LCR autour de Christian Picquet -, arrive en premier des trois listes. Ses résultats sont cependant à peine plus importants que ceux du seul PCF en 2004. C'est à une échelle modeste que l'ex-ministre de Jospin, Mélenchon, avec la complicité de Marie-George Buffet, son ex-collègue du même gouvernement, aura réussi son OPA sur les militants du PCF. On ne sait pas si le Front de Gauche est destiné à durer ou pas. Il se situe de toute façon dans la perspective d'un nouvel avatar de l'Union de la gauche ou de la Gauche plurielle, c'est-à-dire celle de gouverner avec le Parti socialiste.

Le NPA considère ses 4,98 %, représentant 840 833 voix, comme « un score encourageant ». « C'est plus que le pourcentage obtenu par Olivier Besancenot dans des circonstances plus favorables ». C'est moins, pourrait-on ajouter, que les 1 615 522 voix (5,30 %) obtenues par Arlette Laguiller en 1995 et que les 1 630 045 voix (5,72 %) obtenues par elle en 2002 - elles aussi, il est vrai, dans des circonstances plus favorables.

Mais ces comparaisons-là, uniquement sur le plan des scores électoraux, n'ont guère d'importance pour l'avenir. Ou, du moins, n'en ont que pour ceux qui se situent dans une perspective uniquement électorale. L'on peut être plus ou moins satisfait de l'audience électorale dont on dispose en un moment donné, ce n'est pas sur ce terrain que les choses décisives se produiront dans les années à venir.

Ce n'est en tout cas pas sur le terrain électoral que le courant communiste révolutionnaire peut espérer gagner du crédit dans la classe ouvrière, mais en participant efficacement aux luttes de celle-ci. Quand et comment la classe ouvrière, aujourd'hui sur la défensive, retrouvera-t-elle confiance en elle-même ? Quel rôle les militants communistes révolutionnaires joueront-ils dans ce renouveau de combativité ? Ce sont les réponses que l'évolution de la situation apportera à ces questions qui conditionnent l'avenir.

23 juin 2009