Documents - un échange de correspondance entre LO et la LCR

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mars 2008

Des délégations des directions de Lutte Ouvrière et de la Ligue Communiste Révolutionnaire se sont rencontrées, à la demande de cette dernière, le 14 novembre 2007, pour faire le tour de la situation sociale et politique.

Une partie de cet entretien a été consacrée aux grèves en cours et à l'attitude des directions syndicales, en particulier de celles de la Fonction publique.

Un des deux principaux points de cette entrevue a été une discussion sur ce que la LCR appelle le « nouveau parti anticapitaliste », qu'elle envisage, depuis l'été 2007, de construire.

Sur ce dernier point, la délégation de Lutte Ouvrière a affirmé que LO ne participerait pas à cette construction. Autant LO voit d'un bon œil la constitution d'un nouveau parti radical de gauche, autant elle se refuse à rejeter, même par omission, le marxisme, le léninisme, le trotskysme, en voulant attirer à ce parti des militants venus d'horizons divers et qui pourraient n'être ni marxistes, ni léninistes, ni trotskystes.

Nous l'avons dit lors de cet entretien, nous considérons ce futur parti, s'il se constitue, comme un parti construit sur des bases réformistes quoique radicales et un tel parti n'est pas le but que nous recherchons.

L'autre point majeur de cet entretien a porté sur les élections municipales à venir. La LCR y a affirmé son intention de constituer des listes « anticapitalistes », opposées à la politique du gouvernement Sarkozy-Fillon et « indépendantes du Parti socialiste ». Elle affirmait développer sur cette base le rassemblement le plus large possible, à l'échelon national si possible, avec un sigle commun, politique à laquelle nous aurions pu souscrire.

Cependant nous avons dit ne pas souhaiter participer aux listes qu'envisageait la LCR, non parce qu'elles étaient pluralistes, mais parce qu'elle associait à la constitution de ces listes la construction de son parti.

Par la suite, la LCR nous a adressé un courrier, en date du 27 novembre 2007, qui reprenait en substance cette discussion. La LCR n'y apportait pas d'argument supplémentaire, et nous avons pensé alors qu'il s'agissait surtout de faire connaître le contenu de cet entretien en répétant les propos qu'elle nous avait tenus.

Nous avons répondu à ce courrier le 14 février 2008 car nous pensions, et pensons toujours, qu'il n'y avait rien d'urgent à cela. Cela dit, comme nous ne souhaitons pas laisser une question sans réponse, nous avons réitéré ce que nous avions dit lors de cette entrevue sur les deux points essentiels.

Nos lecteurs trouveront, ci-après, la lettre de la LCR datée du 27 novembre 2007 et notre réponse du 14 février 2008.

Lettre de la LCR à Lutte Ouvrière

Direction nationale de Lutte Ouvrière

Montreuil, le 27 novembre 2007

Cher(e)s Camarades,

Suite à la rencontre des délégations de nos directions respectives le 14 novembre, nous voudrions poursuivre la discussion engagée entre nous, revenir sur la politique qui nous semble devoir être celle des révolutionnaires aujourd'hui dans les mobilisations ainsi que face aux échéances électorales, préciser les points sur lesquels nous pensons qu'il serait possible d'unir nos forces par delà les divergences.

Le contexte social et politique, les mobilisations en cours, les problèmes et difficultés qu'elles rencontrent nous semblent donner la mesure des responsabilités qui sont les nôtres. Le bras de fer engagé entre les salariés de la SNCF et de la RATP et le gouvernement, la convergence qui s'est imposée, de fait, entre eux et les fonctionnaires le 20 novembre, les négociations que le gouvernement a été contraint d'ouvrir, la montée du mécontentement à travers tout le pays soulignent la nécessité d'un mouvement d'ensemble, les possibilités aussi d'agir et de peser dans ce sens. Au sein du monde du travail, une nouvelle combativité s'exprime, le mouvement dans les transports publics en est le témoignage. Les critiques de l'attitude de Thibault chez les cheminots et même dans la fédération CGT des cheminots traduisent d'une certaine manière le refus de la politique de diagnostic partagée des directions confédérales. Cette prise de conscience s'exprime aussi sur le terrain politique par rapport au PS qui n'a pas manqué une occasion de rappeler son accord avec la réforme des régimes spéciaux et des retraites se contentant de critiquer le gouvernement sur le terrain de la méthode.

Une telle situation crée pour nous de nouvelles responsabilités qui sont dominées par la nécessité d'unir les forces indépendantes du PS, se situant sur le terrain du mouvement ouvrier et agissant dans le sens de la préparation d'un mouvement d'ensemble, d'une contre-offensive du monde du travail.

C'est pourquoi nous pensons qu'il serait utile, profitable à chacune de nos organisations que s'établissent des liens entre nos camarades, à la SNCF par exemple, mais aussi chaque fois que cela est possible permettant de discuter de nos interventions, de les coordonner, de les unifier.

II nous semble aussi, comme nous vous l'avons dit lors de notre dernière rencontre, que les élections municipales de mars 2008 prennent un sens particulier. Elles seront un test contre Sarkozy et sa politique, elles seront une nouvelle occasion de défendre les exigences du monde du travail, des mesures d'urgence sociale qu'Arlette Laguiller et Olivier Besancenot, chacun à leur manière, ont défendues durant les échéances électorales de 2007. Elles seront aussi l'occasion de regrouper, d'organiser sur la base des localités, mais aussi des entreprises, tous ceux qui s'y reconnaissent. II est de l'intérêt de tous que nos deux organisations agissent ensemble dans ce sens.

Notre direction nationale a adopté au mois de septembre une résolution municipale. Il y est dit :

« Il s'agit de constituer des listes anticapitalistes, opposées à la politique du gouvernement Sarkozy/Fillon et indépendantes du Parti socialiste. La LCR et ses sections prennent toutes les dispositions pour créer les conditions de telles listes dans le plus grand nombre de communes sur la base d'une plate-forme défendant les axes d'une politique anticapitaliste, autour du plan d'urgence sociale et démocratique que nous avons défendu lors des élections présidentielle et législatives de 2007. La LCR et ses sections chercheront à développer sur ces bases le rassemblement le plus largement unitaire, à l'échelon national si possible, et dans tous les cas à l'échelon local, en proposant un sigle commun.

Dans ce contexte et compte tenu de sa place dans le champ politique, la LCR continuera à se déployer au maximum. L'enjeu est bien d'être présent, à ces élections, dans plusieurs centaines de municipalités en proposant aux jeunes, aux salariés, aux militants syndicaux, associatifs qui regardent vers nous, aux électeurs d'Olivier Besancenot de constituer ces listes ensemble. Elle s'adressera également et largement à toutes les forces, collectifs, courants et militants, dont Lutte ouvrière qui au plan national et local partageraient la volonté de constituer un maximum de listes sur ces bases. Cela suppose l'acceptation d'une politique de rassemblement qui ne saurait se résumer à un tête à tête. »

C'est dans le cadre de cette orientation que nous nous adressons à vous.

Vous le savez, nous avons été étonnés de votre position pour ces prochaines élections. Il semble que vous envisagez dans une série de villes - Saint Brieuc, Besançon, Angers, Orléans et bien d'autres - de participer dès le 1er tour à des listes d'union de la gauche. C'est une première dans l'histoire de LO. Surtout que cette orientation se fait jour au moment où le PS est loin de s'opposer, c'est le moins qu'on puisse dire, à la politique de Sarkozy. De même, nous ne comprendrions pas que vous puissiez refuser de discuter des moyens d'unir nos forces pour les municipales en avançant l'argument qu'il y aurait entre nous un désaccord sur la question du nouveau parti à la construction duquel nous appelons.

Nous vous l'avons dit, et nous le réitérons dans cette lettre : nous ne faisons pas de l'adhésion à notre appel à un nouveau parti, une condition pour constituer des listes de rassemblement anticapitaliste pour les municipales.

Nous aurions des divergences sur le parti dont le monde du travail à besoin. Peut-être bien que le sujet mériterait une discussion sérieuse. Vous-mêmes aviez proposé la perspective d'un nouveau parti des travailleurs au lendemain de l'élection présidentielle de 1995, quand l'extrême gauche, en la personne d'Arlette Laguiller, avait recueilli plus de 5 % des suffrages Vous ne disiez pas à l'époque vouloir construire un parti « trotskyste », sans compter que le contenu actuel, pratique, de cette référence mériterait d'être précisé. Par ailleurs, - est-il besoin de le préciser - le parti anticapitaliste, révolutionnaire à la construction duquel nous appelons, ne saurait se considérer comme un bloc uni par avance. Nous ne dépasserons nos divergences passées qu'à travers le débat, en relation avec la pratique, en confrontation avec elle. Si les références de ce nouveau parti à la lutte de classes seront clairement établies, une série de questions devront être débattues et resteront ouvertes. Bien évidemment, dans le processus constituant de ce nouveau parti que nous espérons réussir à engager le regroupement d'organisations, de groupes militants, d'anciens militants du PC... passe par le droit à la libre organisation de chacun en tendance, voire en fraction, droit qui est, de façon plus générale, indissociable d'une véritable démocratie et qui sera nécessairement inscrit dans le fonctionnement d'un nouveau parti.

II serait tout à fait préjudiciable que vous vous teniez à l'écart. À la différence de ce que vous aviez fait en 95 à notre égard, nous nous adressons à vous. Nous pensons qu'il serait utile que nos deux organisations se donnent les moyens de peser ensemble sur la situation sociale et politique. Cette dernière a évolué depuis 1995 et l'appel d'Arlette à un parti des travailleurs, les conditions rendant possibles la construction d'un tel parti ont mûri. L'intégration toujours plus grande du PS à la politique libérale de la bourgeoisie, le déclin accéléré du PC incapable de rompre avec une politique qui ne vise qu'à défendre ses intérêts d'appareil, ses élus, le syndicalisme adapté à la politique des réformes des grandes confédérations syndicales rendent plus urgent la nécessité d'une nouvelle représentation des travailleurs.

C'est bien pourquoi, d'ailleurs, nous ne souhaitons pas, pas plus que vous, un tête à tête entre nos deux organisations, mais que nous vous proposons d'agir ensemble, dans le respect de nos divergences, pour mettre en oeuvre une politique d'unité et de rassemblement

Les mobilisations, comme les élections, en sont l'occasion.

II nous semble nécessaire d'initier entre nos deux organisations, entre nos camarades de nouvelles relations, de nourrir entre nous un débat démocratique tel qu'il devrait avoir lieu entre différentes tendances du mouvement révolutionnaire.

Recevez, Cher(e)s Camarades, nos salutations communistes et révolutionnaires.

Le bureau politique de la LCR

Lettre de Lutte Ouvrière à la LCR

A l'attention du Bureau Politique

Paris, le 14 février 2008

Chers camarades,

Nous souhaitons, quoiqu'avec retard, répondre à votre courrier en date du 27 novembre 2007 qui, écrivez-vous, avait pour but de poursuivre la discussion engagée lors de notre rencontre du 14 novembre 2007.

Nous avons tardé en grande partie car nous avons pensé, vu le contenu de votre lettre, qui ne faisait que reprendre en substance notre discussion, que vous n'attendiez pas vraiment de réponse, surtout immédiate. Cela a cependant servi de prétexte à un des rédacteurs de Rouge pour écrire que nous refusions la discussion (Rouge du 7/02/08), rédacteur qui confond manifestement cela avec le fait de ne pas être convaincu par le renouvellement de vos arguments et qui oublie, ignore ou feint d'ignorer, qu'il est arrivé à la LCR de répondre bien plus tardivement que cela à l'un de nos courriers sans que nous l'accusions de surdité volontaire.

Mais revenons au fond.

Nous vous avons dit ne pas accepter de constituer des listes en tête-à-tête avec vous aux municipales car nous ne voulons ni participer ni paraître associés à la construction du parti que vous envisagez ni cautionner les bases sur lesquelles vous voulez le construire.

Votre courrier affirme que vous ne faisiez pas de l'adhésion à cette construction une condition « pour constituer des listes de rassemblement anticapitaliste » . C'est heureux !

Cependant dans tous vos textes ou presque, tout en disant que c'est différent, vous associez la construction de vos listes et votre campagne avec le projet de construction de ce parti.

Nous n'en finirions pas de citer ce que vous écrivez à ce propos, mais quelques extraits prouveront amplement ce dont nous ne voulons pas :

« De fait, l'essentiel de la discussion, lors de cette DN, s'est cristallisé sur la question du processus de fondation d'un nouveau parti anticapitaliste. Une large majorité de la direction (71 % pour, 23 % contre) s'est dégagée pour soumettre au débat de l'organisation la perspective de chercher à fonder, avec tous ceux et celles qui le souhaitent, un nouveau parti politique anticapitaliste, afin de « défendre un programme d'urgence anticapitaliste, à l'image de celui qu'a porté Olivier Besancenot à la présidentielle » ; et lutter sans concession contre la politique du gouvernement dans le cadre d'un refus de toute alliance institutionnelle avec le PS. Cette démarche devra articuler débats dans la LCR, réunions publiques dès la rentrée, présentation d'un maximum de listes anticapitalistes indépendantes du PS aux élections municipales, puis la tenue d'assises départementales et nationales, le congrès national de la LCR permettant d'effectuer un bilan d'étape ». (Rouge n° 2213 - 5/07/2007)
« Dans un premier temps, nous proposons que s'organisent, dès la rentrée de septembre, des réunions dans le plus grand nombre de villes, de quartiers, d'entreprises, de facs et de lycées possibles. Il s'agira de débattre à la fois des formes et des moyens de la riposte indispensable aux mesures prises par le gouvernement, du programme et du fonctionnement démocratique du parti que nous voulons créer, de la présentation, dans un maximum de villes, pour les prochaines échéances municipales, de listes anticapitalistes totalement indépendantes du PS et de ses alliés. La constitution de ces listes participera de la démarche pour le nouveau parti ». (Rouge n° 2213 - 5/07/2007)
« Les municipales de mars 2008 ont pour ambition de faire de cette échéance un test contre la politique du gouvernement et d'offrir une perspective de rassemblement anticapitaliste face au ralliement du PS au libéralisme. D'autre part, nous inscrivons notre politique électorale dans le cadre plus large de construction d'un nouveau parti anticapitaliste, en toute indépendance des partis de la gauche institutionnelle »...
« Si les listes dont nous serons à l'initiative ne seront pas des listes « pour un nouveau parti anticapitaliste » ; si elles viseront à rassembler bien au-delà de celles et ceux qui seront déjà convaincus de cette perspective, la LCR mettra à l'ordre du jour de leurs débats sa proposition de construction commune d'un tel parti. Ainsi, notre campagne aux municipales servira à élargir et dynamiser la bataille politique pour le nouveau parti ». (Résolution Municipales 2008 - réunion Direction nationale LCR - fin septembre 2007)
« Dans de nombreuses localités, comme au niveau national, les élections municipales permettront, là encore, de débattre, parmi d'autres thèmes, de la nécessité d'un nouveau parti, qui soit une référence pour les luttes et les mobilisations ». (Rouge N° 2222 - 11/10/2007)
« Il existe une certaine autonomie entre la bataille que mène la LCR pour la création d'un nouveau parti anticapitaliste et la volonté de constituer et d'être partie prenante d'un maximum de listes aux municipales. En particulier, pour la LCR, l'adhésion au projet d'un NPA ne saurait être une condition pour constituer des listes à ces élections. Mais si les élections municipales et le NPA ne se recoupent pas totalement, ils n'en demeurent pas moins que les deux sont étroitement liés. C'est la bataille politique que nous menons pour la création d'un NPA qui donne une cohérence d'ensemble à ce que nous faisons aux élections municipales En retour, les résultats des élections municipales, par la capacité à faire militer largement avec la LCR, peuvent donner de nouveaux points d'appui pour développer le processus ». (Rouge n° 2227 - 15/11/2007)
« Penser global, agir local, rassembler celles et ceux qui veulent une gauche 100 % indépendante du PS, commencer à militer et fonctionner comme le nouveau parti anticapitaliste pour lequel nous militons, tels sont les enjeux de cette campagne dans les trois mois à venir ». (Rouge n° 2231- 13/12/2007)
« Toutes ces questions et expériences ont conforté les principales thématiques, développées dans la brochure « Municipales mars 2008, les propositions de la LCR » ; que défendront les candidats de la LCR 100 % à gauche. Ces revendications seront un point d'appui pour que naisse enfin la force anticapitaliste nécessaire pour que cet autre monde soit enfin possible ». (Rouge n° 2232 - 20/12/2007)
« Dans certaines villes, des listes se constituent en cohérence avec les propositions du nouveau parti anticapitaliste, rassemblant plus largement des candidats de multiples horizons déterminés à présenter un projet alternatif à la droite qui gouverne, mais également à la gauche ralliée au libéralisme ». (Rouge n° 2235 - 17/01/2008)
« Ces élections seront donc bien l'occasion de rassembler et de construire une force anticapitaliste pour défendre la transformation révolutionnaire de la société autour de mesures concrètes signifiant que nos vies valent plus que leurs profits ». (Rouge n° 2235 - 17/01/2008)
« Multipliées à travers la France, et regroupant bien au-delà de la LCR, ces listes pourraient faire surgir de leur engagement commun l'espoir et le projet d'un nouveau parti anticapitaliste, indépendant des institutions et de la gauche de renoncement, un parti pour un changement radical de société ». (Lettre aux sympathisant/tes de la LCR, avec invitation à une réunion le 18/01/2008 à Metz)
« Une liste pour redonner l'espoir.
Si des centaines de listes sur les bases définies ci-dessus sont présentes nationalement et rencontrent un succès, cela redonnera l'espoir pour les luttes du monde du travail. La LCR et Olivier Besancenot appellent à la construction d'un nouveau parti anticapitaliste, indépendant des institutions et de la gauche de renoncement. La participation à ces listes n'est pas un engagement à construire ce parti. Mais un succès de ces listes renforcerait la possibilité d'engager un tel projet ». (Tract LCR Montreuil - avec invitation réunion publique - 18/02/2008)
« Nous voulons, au-delà de ces municipales, construire ce nouveau parti anticapitaliste dont nous avons tant besoin. À ces élections, on peut se regrouper, défendre à l'échelle locale, la même logique qu'OB a défendue lors de l'élection présidentielle. Et dans le cadre des listes, on peut agir, débattre ensemble ». (Brochure Municipales 2008)
« Nos listes seront, aussi, un point d'appui pour que naisse, enfin, la force anticapitaliste dont le monde du travail a tant besoin ». (Brochure Municipales 2008)

Comme on le voit, nous associer à vos listes serait ipso facto laisser entendre que nous nous associons à la construction du parti que vous envisagez.

Or, nous l'avons dit, si nous voyons votre tentative d'un œil sympathique, nous ne sommes pas d'accord avec les bases sur lesquelles vous voulez la mener. En effet, vous ne parlez plus d'un parti révolutionnaire, d'un parti qui milite pour une révolution sociale, vous parlez de « révolutionner la société ». Vous direz peut-être que nous coupons les cheveux en quatre mais, si vous choisissez systématiquement une telle formule, ce n'est pas sans raison et c'est sans doute pour pouvoir associer des gens qui ne veulent pas se dire révolutionnaires.

Vous le voulez « anticapitaliste ». Mais est-ce la même chose que dire que vous voulez supprimer le capitalisme en supprimant la propriété privée de toutes les puissances et les forces économiques ? Ce parti se donnera-t-il pour but d'exproprier les grands moyens de production pour qu'ils soient gérés par la collectivité, et non réglés par le marché et la loi du profit ? Vous pouvez dire que c'est sous-entendu par l'anticapitalisme, mais pourquoi ne pas dire expressément que vous voulez associer à un tel but ceux qui construiront ce parti ?

Et puis, vous accueillerez favorablement des militants, certes dévoués, se réclamant de l'anarchisme, ce qui veut dire qu'avec une telle composition, ce parti fera l'impasse sur les enseignements de Karl Marx. De La même façon, vous tournez le dos à Lénine et, lorsque vous dites qu'il est inutile, voire nuisible, de se revendiquer du trotskysme sous prétexte que cela est dépassé et n'attire personne, vous ne renoncez pas seulement à vous réclamer d'un nom, vous renoncez aussi à toutes les analyses, à toutes les positions que Trotsky a pu faire et prendre entre 1924 et 1940.

Vous écrivez que nous ne désirions pas, en 1995, « vouloir construire un parti trotskyste » mais nous ne disions pas vouloir remettre en question l'héritage de Trotsky.

Vous nous écrivez « que le contenu actuel, pratique, de cette référence mériterait d'être précisé ». Certes, on peut et on doit tout discuter et rediscuter en permanence, mais nous, qui le faisons, nous considérons que, sans l'héritage politique de Marx, Lénine et Trotsky, on ne saurait construire un parti révolutionnaire.

Oublier Trotsky, cela veut dire abandonner la défense de la révolution russe, la seule révolution prolétarienne de l'histoire. En effet, cela revient au moins par le silence, à assimiler la révolution bolchevique au stalinisme qui lui a succédé. En effet, c'est Trotsky qui a fait l'analyse et la critique du stalinisme, en démontrant qu'il y avait une différence fondamentale entre la révolution bolchevique et le stalinisme et en défendant les transformations sociales de la révolution de 1917 et leur rôle positif au moins jusqu'à sa mort.

Mais nombreux sont ceux qui, formés par l'enseignement de Trotsky, ont pu, bien après sa mort, se retrouver dans le monde d'après-guerre et sans confondre la révolution chinoise de 1949 avec une révolution prolétarienne, les Démocraties populaires avec des États ouvriers même déformés, alors qu'ils n'étaient que des États bourgeois déformés par la pression militaire et économique de l'Union soviétique et n'avaient rien, rien du tout, de prolétariens.

Renoncer à l'enseignement de Trotsky et à son héritage, c'est aussi renoncer à tout ce qu'il a écrit sur la politique de la IIIe Internationale, face à la révolution chinoise de 1927 et à la politique « frontiste » qui a abouti au massacre de la plupart des militants communistes chinois. C'est encore renoncer à la critique qu'il a faite de l'attitude de la IIIe Internationale dans les événements d'Espagne ou de France en 1936.

Pour notre part, nous considérons que des militants qui ignoreraient cet héritage en appartenant à un parti refusant de le maintenir vivant, même si beaucoup de gens ont oublié qui était Trotsky, ne pourraient pas être des militants qui garderaient une boussole de classe dans une tourmente révolutionnaire, qui ne pourraient pas y intervenir utilement et qui seraient loin de pouvoir « révolutionner » la société, comme vous dites.

C'est pourquoi, entre autres, nous ne pouvons nous associer à la construction d'un parti sur les bases que vous proposez.

Cela ne nous empêche cependant pas de regarder votre tentative avec sympathie. Vous dites que vous voulez offrir une solution politique pour tous ceux que vous appelez, depuis des années, des « orphelins de parti », c'est-à-dire que vous voulez construire en quelque sorte « une arche de O.B. », armée momentanément pour la pêche aux voix, mais destinée à l'avenir à recueillir des échantillons de toutes les espèces vivant « à gauche de la gauche ».

Constituer des listes avec vous serait, vous le dites et vous le répétez, une participation à votre tentative de construction de votre nouveau parti. Et nous ne le voulons pas.

Vous nous reprochez d'accepter de participer, dès le premier tour des municipales, à des listes composées par le PC, ou le PC et le PS. Vous nous opposez une politique qui, cependant, nous fait quelque peu sourire puisque ces accords que vous refusez au premier tour, vous êtes prêts à les accepter au second, si vous dépassez les 5 %, sous prétexte que ce seraient, au second tour, des « accords techniques » À notre avis, il s'agit là d'une pirouette sémantique dont aucun bateleur de foire ne pourrait vivre.

En quoi ces accords seraient-ils plus techniques au second tour qu'au premier, et en quoi seraient-ils plus justifiés ? Nous avouons ne pas comprendre cette rhétorique. II est vrai que nous devrions en avoir l'habitude puisque vous niez encore farouchement avoir appelé en 2002 à voter pour Chirac et son ombre Sarkozy, et affirmez n'avoir appelé qu'à voter contre Le Pen. Bien sûr, cela fait bien sur le papier, mais comment est-ce possible, pratiquement, dans l'isoloir ? Et si vos listes n'obtiennent pas les 5 % nécessaires pour fusionner avec des listes de la gauche, appellerez-vous au second tour les électeurs de gauche à s'abstenir ou à voter, sans condition ni politique ni technique, pour la gauche ? Y compris pour ce PS que vous vouez aux gémonies ?

On pourrait d'ailleurs élargir le problème à toutes les communes où vous ne présenterez pas de liste. Y appellerez-vous, ou pas, à l'abstention ou à voter pour la gauche ? Alors, à quoi bon toutes ces circonlocutions pour justifier vos positions et critiquer les nôtres ?

Si nous étions opportunistes, comme vous l'affirmez, vous le seriez au moins autant que nous, l'hypocrisie en plus.

À propos du PS, nous ne comprenons pas non plus le changement que vous semblez découvrir dans sa nature avec, par exemple, des formules comme : « L'intégration toujours plus grande du PS à la politique libérale de la bourgeoisie ». Est-ce qu'il y a trente ans, lorsque Mitterrand avait annexé le PS, ce parti n'était pas déjà largement intégré à la défense des intérêts de la bourgeoisie ? Et nous ne remonterons pas jusqu'à Guy Mollet ou Jules Moch ! Vous nous reprochez d'accepter de participer à la gestion de municipalités, ce qui n'est pas le cas. Mais vous dites qu'à « certaines conditions », vous pourriez participer à un gouvernement. Pas nous !

Voilà, camarades, ce que nous pouvons vous répondre sur les points que vous soulevez. Fraternellement,

Pour Lutte Ouvrière,

Georges Kaldy, Jean-Pierre Vial,

François Duburg