Publié en français en 2022, le récit autobiographique de Joe Jacobs Nouvelles du ghetto, paru en anglais en 1978, un an après sa mort, offre un témoignage très vivant du quotidien des militants communistes britanniques pendant les années de la Grande Dépression. Lui qui adhéra au Parti communiste de Grande-Bretagne (CPGB) en 1933, à l’âge de 19 ans, en fut exclu en 1939 et son livre donne à voir le désarroi des militants face aux zigzags de leur direction stalinienne.
Les parents de Jacobs, Juifs russes fuyant les pogroms antisémites, s’étaient installés dans l’East End de Londres, ces quartiers où l’industrie de la confection surexploitait des milliers de travailleurs et où les dockers étaient nombreux. Souvent d’origine irlandaise, ils avaient par la grève paralysé le plus grand port du monde en 1889 et 1912. Jacobs grandit donc dans un milieu prolétarien politisé, qui devint un bastion du CPGB dans l’entre-deux-guerres.
À 14 ans, Jacobs participe à la grève générale de mai 1926. Il se rapproche des Jeunesses communistes, qui l’impressionnent par leur ténacité à vendre leur presse et tenir des réunions soir après soir au coin des rues. Le livre décrit avec chaleur les mille et une manières dont les militants du CPGB organisaient les gens autour d’eux. Jacobs, bientôt secrétaire d’une cellule du parti, mène aussi une activité syndicale dans la confection.
Suite au krach de Wall Street, le nombre de chômeurs en Grande-Bretagne culmine à 3 millions en 1933. Les militants communistes organisent alors des « marches de la faim » contre les coupes opérées dans les prestations sociales par le gouvernement travailliste (1929-1931), puis par son successeur, le « gouvernement national » (1931-1935), et se font pour ces actions arrêter par dizaines.
Des passages sont consacrés aux réunions organisées par le CPGB pour discuter de la situation en Palestine, où les Britanniques montaient les Juifs et les Arabes les uns contre les autres. « En ce qui concerne les Juifs de l’East End, écrit Jacobs, beaucoup d’entre eux rejetaient totalement le sionisme », notamment du fait de leurs traditions socialistes héritées du Bund polonais.
Ces mémoires font sentir le fossé croissant entre la direction du parti et ses militants. Suivant sans broncher chaque virage impulsé depuis Moscou par Staline, les dirigeants alimentent la perplexité. Ainsi les communistes parvenus à des responsabilités syndicales, par souci de conciliation avec la bureaucratie des trade-unions, ne se distinguent guère des réformistes du Parti travailliste, et Jacobs peine à défendre leurs compromis avec le patronat auprès des travailleurs du rang.
Quand une Union britannique des fascistes (la BUF) est formée en Grande-Bretagne en 1932 par Oswald Mosley, le CPGB apparaît cependant comme le plus déterminé à lui tenir tête et bien des Juifs londoniens le rejoignent. Ainsi, pour répliquer aux attaques de la BUF contre les marchés juifs de l’East End, Jacobs et ses camarades sabotent un meeting de Mosley à Kensington. Des manifestations anti-fascistes drainent jusqu’à 150 000 personnes.
Le récit jette une lumière nouvelle sur la célèbre « bataille de Cable Street ». Le 4 octobre 1936, les chemises noires de Mosley avaient prévu de défiler à travers les quartiers juifs, et Jacobs révèle que le CPGB n’avait pas l’intention de s’y opposer. Ce jour-là, il avait prévu une manifestation afin de collecter de l’argent pour les Républicains espagnols, car « l’Espagne [était] plus importante que Mosley ». En vérité, le CPGB, comme toutes les sections du Komintern, défendait alors la politique dite de Front populaire, et il n’était pas question d’inquiéter la bourgeoisie britannique par des batailles de rue.
Mais la détermination des habitants de l’East End à barrer la route aux fascistes contraignit le comité central à se raviser. Jacobs dissipe donc le mythe d’une bataille de Cable Street voulue par le CPGB pour porter un coup fatal aux fascistes. Cet épisode dans la longue histoire de la lutte de la population locale contre le fascisme, Juifs, Irlandais et Britanniques confondus, aida Jacobs à comprendre que la direction du parti était déconnectée de la classe ouvrière qu’elle prétendait organiser.
Les passages sur la révolution espagnole font mesurer à la fois l’enthousiasme des travailleurs britanniques influencés par le CPGB et la volonté de sa direction de contenir l’élan dans des limites étroites. L’organe du parti, le Daily Worker, répétait en boucle que les travailleurs espagnols n’avaient « pas pour objectif les soviets », quitte à décevoir ceux qui avaient déjà quitté Londres pour Barcelone.
Le récit s’arrête fin 1936 et c’est la fille de Jacobs qui résume la suite : sa première expulsion du CPGB en 1939, sa réadmission en 1950 puis une nouvelle expulsion en 1952. Il militera ensuite avec les trotskystes de la Socialist Labour League puis avec les anarcho-syndicalistes de Solidarity. Selon ses propres dires, il ne retrouva jamais un cadre aussi bouillonnant que celui du CPGB de ses 20 ans, certes déformé par le stalinisme mais riche du dévouement de centaines de militants ouvriers.
Son ouvrage est un témoignage touffu mais fascinant sur une époque de forte politisation de la classe ouvrière de Grande-Bretagne. Le CPGB n’est jamais devenu un parti aussi influent que les partis communistes français et italien ; et pas plus que ceux de ces deux partis, ses militants n’ont réussi à surmonter la dégénérescence stalinienne de leur direction. Ils n’en sont pas moins intervenus de manière significative dans la lutte des classes, jusqu’au début des années 1990, et ce texte donne une idée de ce qu’étaient les militants ouvriers qui le composaient à ses débuts.
12 janvier 2026
Joe Jacobs, Nouvelles du ghetto. Combattre le fascisme à Londres (1925-1939). Traduit de l’anglais par Annie Gouilleux. Collection Des paroles en actes, Paris, Syllepse, 2022, 450 pages. 25 euros.