L’armée américaine est intervenue directement au Venezuela dans la nuit du 2 au 3 janvier 2026. Ce qu’on serait tenté de nommer « opération militaire spéciale », selon le vocabulaire de Poutine, se situe quelque part entre une guerre et un raid. Nicolas Maduro, le président du Venezuela, a été capturé et emmené à 3 500 kilomètres de là, aux États-Unis, rappelant des épisodes des conquêtes coloniales européennes. Au travers de cette intervention, Trump non seulement affirme, comme il le fait depuis un an, le droit du plus puissant impérialisme de la planète à punir un régime qui ne lui convient pas, mais il le fait concrètement.
Depuis qu’il est de retour à la Maison Blanche, Trump s’en est pris au Venezuela et en premier au million de Vénézuéliens vivant aux États-Unis, cibles de sa démagogie xénophobe et privés depuis le 7 novembre 2025 du statut légal qui protégeait ceux qui sont des réfugiés. Il a accumulé des forces militaires considérables dans les Caraïbes, dont démonstrativement le plus grand porte-avions du monde. Depuis septembre 2025 la marine américaine a coulé des dizaines de bateaux accusés de transporter de la drogue, tuant plus d’une centaine de leurs membres d’équipage, achevant certains survivants naufragés. Fin novembre l’espace aérien du Venezuela a été fermé. En décembre Washington a décrété un blocus naval total et s’est mis à arraisonner des pétroliers quittant les ports vénézuéliens, les hydrocarbures étant certainement un enjeu plus sérieux que la drogue aux yeux de l’État américain.
Le prétexte du trafic de drogue
Car la prétendue lutte contre le trafic de drogue n’est qu’un prétexte. Certes il est possible que l’entourage de Maduro, et peut-être lui-même, se soit enrichi en couvrant des trafiquants. Mais en Amérique latine le Venezuela n’est ni le principal producteur de cocaïne – c’est la Colombie –, ni le principal pays de transit vers les consommateurs américains – c’est le Mexique. Parmi les stupéfiants qui ont ces dernières années détruit « les vies de centaines de milliers d’Américains », comme aime à le rappeler Trump, il faut compter les drogues de synthèse venues d’Asie, et surtout les opioïdes, antidouleurs commercialisés légalement par de grandes entreprises pharmaceutiques responsables de tant d’overdoses que l’espérance de vie a baissé aux États-Unis.
Si Trump était vraiment en guerre contre le trafic de drogue, aurait-il gracié fin 2025 Juan Orlando Hernandez, ex-président du Honduras, qui purgeait une peine de 45 ans de prison aux États-Unis pour un trafic de drogue bien plus réel que celui qui est imputé à Maduro ?
Au 19e siècle la puissante marine britannique menait ses opérations de brigandage au nom de la lutte contre le trafic d’esclaves, après que la Grande-Bretagne l’eut elle-même pratiqué pendant des siècles. Aujourd’hui le narcotrafic est un prétexte commode utilisé par les États-Unis pour renforcer leur emprise sur le continent américain. La lutte contre le terrorisme leur sert également de bannière. C’est ainsi que Maduro se retrouve accusé d’être un « narcoterroriste ».
Ce qui gênait réellement Washington, bien avant l’arrivée de Trump au pouvoir, c’est le régime nationaliste « bolivarien » dont s’est doté le Venezuela lorsque Hugo Chavez a été élu à la tête du pays fin 1998. Cet ancien officier avait su s’appuyer sur les couches pauvres de la population pour imposer aux trusts américains un partage de la manne pétrolière un peu moins défavorable à l’État vénézuélien. Sa popularité indéniable, renforcée par des programmes améliorant la santé et l’éducation, notamment grâce à la redistribution d’une partie des richesses générées par l’exploitation pétrolière, lui avait permis de résister à des tentatives de coup d’État et de déstabilisation, orchestrées avec l’appui des États-Unis de Clinton, Bush et Obama, avant l’ère de Trump et Biden.
Maduro est arrivé au pouvoir en 2013 à la mort de Chavez. Aussitôt son régime a été percuté par les sanctions économiques décidées par Obama, suivies d’un blocus. Ces attaques s’ajoutant à une baisse des prix du pétrole, le Venezuela s’est enfoncé dans des difficultés économiques croissantes, entraînant un appauvrissement de la population, et amenant 8 millions de Vénézuéliens – un quart de la population – à quitter le pays, et à émigrer majoritairement vers les pays d’Amérique latine dont ils parlent la langue.
L’avenir du Venezuela sous la botte impérialiste
En dépit du kidnapping de son chef, l’État vénézuélien ne s’est pas effondré. La vice-présidente, Delcy Rodriguez, s’est installée au pouvoir à Caracas, appuyée par son frère qui est à la tête du Parlement et surtout avec l’assentiment des dirigeants de l’armée. Le régime se survit, bien que sous la menace permanente de l’armada américaine qui assiège ses côtes.
Certes le régime est aujourd’hui plus usé, plus corrompu et plus autoritaire que, lorsqu’il y a deux décennies, Chavez avait réussi à déjouer plusieurs coups d’État. Mais l’opposition vénézuélienne ne bénéficie probablement pas d’une plus grande assise dans la population ou dans l’appareil d’État. En tout cas, pas assez pour que Trump décide de hisser un de ses dirigeants au pouvoir.
La déception doit être grande pour la principale opposante, Maria Corina Machado, qui avait appelé les États-Unis à envahir son pays et applaudi à l’enlèvement de Maduro. Elle n’a pourtant pas ménagé ses efforts pour servir de carpette à Trump, lui dédiant son récent prix Nobel de la paix, jusqu’à se dire prête à le lui donner.
Trump clame que les États-Unis « vont diriger » le Venezuela. Son intention est claire mais sa mise en œuvre plus délicate. Avec toute leur puissance, les forces armées américaines sont capables d’envahir un pays et de détruire son État. Ce qu’elles n’ont pas fait – ou pas encore – au Venezuela, mais ce qu’elles ont fait en Afghanistan en 2002 et en Irak l’année suivante. Dans ces deux pays, elles ont bataillé pendant près de vingt ans et ont été obligées d’en partir sans avoir pu bâtir un régime stable à leur service. Elles ne le pourraient pas plus aisément en Amérique latine aujourd’hui.
Ce qui semble se dessiner, c’est un contrôle par les États-Unis de tous les débouchés de l’économie vénézuélienne. Plus aucun pétrolier, plus aucun cargo, ne peut prendre le large depuis les côtes vénézuéliennes ou y accoster sans que la marine américaine ne donne son autorisation. Sinon elle peut couler ou saisir tout navire. Dans l’Atlantique nord, à plus de 6 000 kilomètres de côtes vénézuéliennes qu’il n’avait pu approcher, un pétrolier russe en a fait les frais, arraisonné le 7 janvier.
Traduisant ce que Trump entend par « diriger » le Venezuela, Stephen Miller, le chef de cabinet adjoint de la Maison-Blanche, l’a explicité : « Nous fixons les termes et les conditions. Nous pratiquons un embargo complet sur leur pétrole et leur capacité à commercer. Donc pour commercer, ils ont besoin de notre permission. Pour faire fonctionner leur économie, ils ont besoin de notre permission. Donc les États-Unis commandent, ils dirigent ce pays. » L’impérialisme expliqué par un de ses promoteurs…
Il est possible que Delcy Rodriguez, bien que représentant la continuité du régime bolivarien, devienne l’instrument de cette vassalisation, qu’elle le veuille ou qu’elle soit contrainte de l’accepter. Trump l’a menacée : « Si elle ne fait pas ce qu’il faut, elle va payer un prix très cher, probablement plus élevé que Maduro. » Ce à quoi elle a répondu : « Nous invitons le gouvernement américain à travailler conjointement à un agenda de coopération. » Pour le moment Trump semble s’en satisfaire : « Elle nous donne tout ce qu’on considère comme nécessaire. »
Delcy Rodriguez a déjà fait preuve de souplesse vis-à-vis de Trump. En 2017, alors qu’elle était ministre des Affaires étrangères, elle avait poussé à la reprise des relations avec les États-Unis : la compagnie pétrolière Citgo, de droit américain et filiale de la compagnie d’État du Venezuela PDVSA, avait contribué à hauteur de 500 000 dollars à l’organisation de la cérémonie d’investiture du premier mandat de Trump.
Aujourd’hui, le gouvernement vénézuélien est sommé de se soumettre lorsque Trump proclame que l’argent du pétrole ne pourra être utilisé qu’à acheter des marchandises américaines. Tout comme la Grande-Bretagne au 18e siècle obligeait ses dépendances à ne commercer qu’avec la métropole, jusqu’à ce que treize de ses colonies américaines se révoltent et arrachent leur indépendance.
La mainmise sur le pétrole
Les gisements d’hydrocarbures du Venezuela – probablement les plus importantes réserves mondiales – constituent une richesse potentielle considérable et un des motifs de l’agression des États-Unis. Les compagnies pétrolières américaines ont toujours considéré ces réserves comme les leurs. Pendant près d’un siècle elles ont pompé ce pétrole brut et l’ont transporté de l’autre côté de la mer des Caraïbes et du golfe du Mexique, que Trump a renommé « golfe de l’Amérique », vers le Texas et la Louisiane où elles ont construit des raffineries adaptées à ce pétrole lourd.
Quel profit en a tiré la population vénézuélienne dont le pays a stagné dans la pauvreté et le sous-développement ? Presque aucun. Et c’est pourtant elle que Trump accuse d’avoir « volé notre pétrole », se plaignant que « nous avons construit l’industrie pétrolière là-bas et ils nous l’ont prise comme si on n’était rien ». L’impérialisme américain n’a digéré ni la première nationalisation du pétrole en 1975, qui n’a pas empêché les négociations lorsque de nouveaux gisements ont été découverts et à nouveau exploités par les trusts américains ; ni la seconde trente ans plus tard, lorsque Chavez leur a imposé un bras de fer. En 2007, deux d’entre eux ont préféré quitter le Venezuela, abandonnant leurs infrastructures vieillissantes plutôt que d’en tirer un profit moindre, pendant que Chevron – avec l’assentiment des autorités américaines – a accepté jusqu’à ce jour de coopérer avec Caracas, usant au maximum les puits et plateformes existantes sans investir. La production de brut du Venezuela a été divisée par presque trois en dix ans, stagnant aujourd’hui autour de 1 million de barils par jour, soit 1 % de la production mondiale alors que ce pays dispose de 17 % des réserves planétaires.
Trump veut croire qu’à présent que Maduro est incarcéré à New York, les trusts pétroliers vont se précipiter pour relancer l’exploitation de l’or noir du Venezuela. Mais cela ne semble pas être le cas car, après une décennie de sanctions économiques, cela nécessiterait des investissements considérables. Ces capitalistes hésitent d’autant plus que l’intervention de l’armée américaine a plutôt accru l’instabilité. Par ailleurs la production de pétrole est relativement abondante à l’heure actuelle et donc le prix du baril bas, ce qui n’incite pas les compagnies à ajouter d’autres capacités excédentaires sur le marché mondial.
Lors d’une réunion à la Maison-Blanche le 9 janvier, le PDG d’Exxon, la plus grande compagnie pétrolière américaine, a expliqué à Trump que le Venezuela n’était pas un pays d’investissements réalisables à ce jour. Ce qui lui a valu d’être traité de « stupide » en public par le président.
Ce manque d’enthousiasme des majors pétrolières à faire suivre d’actes les déclarations de Trump l’a poussé à proclamer que le Venezuela, à genoux, allait lui livrer « de 30 à 50 millions de barils de pétrole ». On voit qui est le voleur.
Toutefois même si l’intervention militaire américaine ne débouchait pas sur l’appropriation directe du pétrole vénézuélien par les majors, il devient clair pour toutes les puissances rivales que les immenses réserves du pays devront être exploitées sous le contrôle de Washington. La volonté de remettre la main sur cette matière première primordiale, indépendamment des profits immédiats que pourraient en tirer les capitalistes en cour auprès de Trump, montre la préoccupation de l’impérialisme américain d’assurer ses positions stratégiques face aux autres grandes puissances.
L’impérialisme américain montre sa force...
L’autre raison de l’enlèvement de Maduro – la principale probablement – est d’infliger une leçon aux États du continent américain et au-delà : l’armée américaine peut se permettre d’intervenir n’importe où, comme elle l’a fait l’an dernier de la Syrie au Nigeria, en passant par le Yémen et l’Iran, sans compter l’appui sans faille aux guerres que mène l’armée israélienne. Immédiatement après le coup de force à Caracas, les pressions américaines ont été renouvelées sur le Groenland, la Colombie et peut-être le plus immédiatement sur Cuba, qui échappe à l’influence de Washington depuis que Castro y a pris le pouvoir en 1959.
Se préparant à affronter des puissances rivales situées sur d’autres continents, l’impérialisme américain veut forcer les membres de sa zone directe d’influence à resserrer les rangs autour de lui. Malheur au chef d’État qui voudrait lui résister et refuserait de tourner le dos à la Chine ou à la Russie : la cellule voisine de celle de Maduro pourrait être sa prochaine demeure. Au printemps 2025, les dirigeants du Panama s’étaient inclinés devant la vente forcée à un opérateur américain d’installations portuaires appartenant à une entreprise chinoise.
La récente et très visible démonstration de force a été infligée presque sans tenir compte des efforts du pouvoir vénézuélien pour y échapper. Subissant des pressions grandissantes contre son pays, Maduro avait tenté de se rapprocher de Trump dès octobre 2025. Selon le New York Times, il avait proposé de transférer les champs pétrolifères vénézuéliens aux compagnies américaines et de rompre les relations commerciales avec la Chine, la Russie, l’Iran et Cuba. C’est d’ailleurs une décennie de sanctions imposées par Washington qui avait poussé le Venezuela à se tourner vers ces pays pour survivre économiquement. S’adressant à un journaliste, Trump avait confirmé ces informations en déclarant le 17 octobre à propos de Maduro : « Il nous a tout offert. Vous avez raison. Vous savez pourquoi ? Parce qu’il ne veut pas déconner avec les États-Unis. »
Il semble que Maduro ait de nouveau tenté de négocier avec Washington fin décembre. Mais une démonstration de force était nécessaire pour que Trump puisse déclarer avec vraisemblance, le 3 janvier 2026 : « La domination américaine sur l’hémisphère occidental ne sera plus jamais remise en cause. » Dans la bouche des dirigeants de l’impérialisme américain, « l’hémisphère occidental » signifie le continent américain – additionné des océans Atlantique et Pacifique représentant ainsi la moitié du globe – opposé aux autres. C’est en ce sens que l’année 2026 débute par un pas de plus vers un affrontement mondial, les États-Unis réaffirmant leurs capacités militaires et leur poids sur leurs vassaux plus ou moins consentants.
Marco Rubio, à la tête du département d’État (le ministère des Affaires étrangères) des États-Unis, l’a exprimé clairement : « Nous n’avons pas besoin du pétrole vénézuélien. Nous en avons plein aux États-Unis. Ce que nous ne pouvons tolérer c’est que l’industrie pétrolière du Venezuela soit contrôlée par les adversaires des États-Unis. […] Nous ne tolérerons pas que l’hémisphère occidental soit une base d’opération pour les adversaires, les concurrents et les rivaux des États-Unis. » Et de citer peu après la Chine, la Russie et l’Iran.
Pour éviter de braquer frontalement un électorat hostile aux guerres lointaines, les représentants de l’impérialisme américain font croire qu’ainsi il se replie sur son pré carré. Qu’elles qu’aient pu être les promesses électorales d’un Donald Trump, ce n’est pas le cas : ce n’est pas pour menacer un pays d’Amérique latine récalcitrant qu’il vient de suggérer que le budget militaire des États-Unis, déjà énorme, augmente de 50 % l’an prochain. Il serait porté à 1 500 milliards de dollars, ce qui peut viser bien plus son rival chinois, dont le budget militaire 2025 représentait moins du tiers de celui de Washington.
Il serait futile de croire que la marche de plus en plus accélérée de l’impérialisme américain vers la guerre pourrait être entravée par le droit international que les impérialismes petits et moyens d’Europe évoquent, par exemple lorsqu’ils se sentent menacés par les visées américaines sur le Groenland. Le frein ne viendra pas plus de l’appareil d’État américain, car la politique de Trump – indépendamment de son caractère brouillon – est fondamentalement celle de la bourgeoisie américaine avide de préserver sa domination de la planète qu’elle juge menacée par la montée en puissance de la Chine : elle sait le faire comprendre à ses généraux, ses juges et ses politiciens démocrates ou républicains rivaux de Trump.
… mais recèle une faiblesse
Reste que la domination américaine rencontrera inévitablement la résistance d’États renâclant à se soumettre. Ce qui ne peut qu’engendrer de nouveaux conflits et peut-être une généralisation des guerres qui ensanglantent déjà des parties importantes de la planète.
Le seul élément en mesure d’arrêter cette course à l’abîme est la population des États-Unis et particulièrement son nombreux prolétariat. Car c’est lui que la bourgeoisie américaine devra à un moment ou à un autre envoyer mourir sur les champs de bataille pour préserver sa domination mondiale et l’étendre. Les origines diverses de la classe ouvrière des États-Unis la mettent en bonne position – pour peu qu’elle en ait conscience – pour considérer les travailleurs des autres pays, sur tous les continents, comme ses alliés et sa propre bourgeoisie comme son ennemie. La tentative actuelle de Trump et de son administration de terroriser toute une partie du prolétariat en se lançant dans une chasse aux immigrés particulièrement voyante fait partie de la mise au pas de la population pour l’enrôler dans de futures guerres.
Or les aventures militaires précédentes de l’impérialisme américain, il y a plus d’un demi-siècle au Vietnam et plus récemment en Irak et en Afghanistan, se sont révélées des impasses non seulement militaires mais aussi politiques, faisant grandir l’hostilité à ces guerres aux États-Unis mêmes. La guerre du Vietnam notamment avait vu la résistance acharnée de sa population au colonialisme français d’abord puis à l’armée américaine. Cela avait provoqué d’importants troubles politiques au sein de la population américaine ainsi qu’un début de fissure entre la hiérarchie de l’armée impérialiste et les soldats qu’elle avait enrôlés par centaines de milliers.
C’est là le vrai talon d’Achille de l’impérialisme et plus généralement de la bourgeoisie : sa puissance repose en fin de compte sur les travailleurs qu’elle opprime et dont elle ne peut se passer ni sur les fronts militaires ni à l’arrière, et sur leur résignation. Tout peut dépendre de leur prise de conscience.
15 janvier 2026