Les révolutionnaires face à la guerre en Ukraine

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juillet-août 2022

Le texte de cet article reprend, pour l’essentiel, celui d’un forum qui s’est tenu à la fête de Lutte ouvrière en mai dernier. La guerre en Ukraine a accéléré une évolution de la situation internationale, qui allait déjà vers plus de tensions, plus de bruits de bottes. Elle menace à présent de s’installer dans la durée, voire de s’étendre. Le chef des armées françaises écrivait en mai dernier : « La guerre de haute intensité est de retour en Europe. […] La probabilité d’un engagement majeur a considérablement augmenté. […] Nous avons changé d’époque, d’échelle et d’enjeux. Chacun doit faire le nécessaire pour s’y préparer. »

Eh bien les révolutionnaires doivent s’y préparer, eux aussi, sous peine d’être pris au dépourvu et de ne pas avoir d’autre politique que de s’aligner derrière les dirigeants de ce monde, de part et d’autre des lignes de front.

Les guerres prennent tout le monde de court et, le jour où elles éclatent, la vie de millions de gens bascule du jour au lendemain. La guerre en Ukraine a ainsi semblé rompre le cours de la société auquel chacun s’était habitué en Europe.

Et pourtant, il y en a des guerres ! Pour les Irakiens, c’est devenu le quotidien. Pour les Afghans aussi. Depuis 1945, il n’y a pas eu une seule année sans conflit quelque part sur la planète. La guerre en Ukraine grondait depuis 2014. Il y a la guerre au Yémen, en Syrie, en Israël, au Mali, en Éthiopie, au Soudan… Et il y a des tensions en mer de Chine, où Américains et Australiens concentrent des forces et préparent les esprits à une possible guerre contre la Chine.

La guerre, jamais éteinte, menace à nouveau de s’étendre. Alors, les révolutionnaires doivent rappeler que le capitalisme porte en lui les guerres et que, pour les arrêter, il faut vouloir le renverser.

L’heure est au réarmement général

Avec une belle unanimité, commentateurs, journalistes, femmes et hommes politiques ont pris fait et cause pour l’Ukraine.

Lorsque Nathalie Arthaud, sur les plateaux de télévision pendant la campagne présidentielle, expliquait que l’OTAN et les pays impérialistes avaient leur part de responsabilité dans cette guerre, qu’il fallait la dénoncer comme fratricide et s’y opposer, on lui répondait de façon lapidaire : Mais, quand même, les Ukrainiens ont le droit de se défendre !

Et, au nom de la défense d’un pays envahi, tous ont réclamé que leur gouvernement envoie des armes à l’Ukraine, la soutienne, sanctionne et isole davantage la Russie. Le résultat a été bien au-delà de leurs espérances.

Désormais, les pays impérialistes fournissent des armes lourdes au gouvernement de Zelensky. Le 10 mai dernier, la Chambre américaine débloquait une aide de 40 milliards de dollars. L’objectif affiché des États-Unis n’est même plus d’obtenir la fin de la guerre, mais d’affaiblir durablement la Russie… avec la peau des Ukrainiens !

De plus, les États occidentaux et l’OTAN se sont lancés dans une remilitarisation telle que personne ne l’envisageait il y a encore quelques mois. Dès l’invasion russe, la France envoyait 500 soldats supplémentaires en Roumanie, à la frontière avec l’Ukraine et la Moldavie, aux côtés d’autres troupes de l’OTAN.

Le réarmement avait en réalité commencé avant le conflit : en 2020 déjà, le total des dépenses militaires mondiales atteignait 1 981 milliards de dollars, dont 38 % rien que pour les États-Unis, et, avec 813 milliards prévus pour 2023, ceux-ci auront le plus gros budget militaire de tous les temps, loin devant les autres États. À côté, l’Union européenne fait pâle figure. Elle vient toutefois de lancer un plan pour reconstituer et moderniser ses stocks d’armes. L’Allemagne, pour la première fois depuis 1945, a augmenté son budget militaire de façon significative.

Le militarisme « est devenu une maladie capitaliste », disait Rosa Luxemburg en son temps. Eh bien on peut en dire autant aujourd’hui.

Et le jeu des alliances risque de provoquer une escalade. L’OTAN, dynamisée par la guerre, est d’ailleurs sur le point d’intégrer la Finlande et la Suède, par lesquelles elle aura 1 300 kilomètres supplémentaires de frontière commune avec la Russie. Elle annonce y renforcer sa présence « sur terre, sur mer et dans les airs ». Bien malin qui peut dire comment cette situation évoluera dans les années à venir.

Après trois mois de guerre, il faudrait être aveugle pour ne pas voir que le conflit n’oppose pas seulement une petite nation à une plus grande qui l’a attaquée, même si c’est un aspect de la réalité, mais deux camps qui s’affrontent sur le territoire ukrainien aujourd’hui et se préparent à un affrontement de plus grande ampleur peut-être demain.

L’impérialisme engendre la guerre

Dès le début du 20e siècle, le développement du capitalisme avait atteint son stade impérialiste. La concentration du capital avait conduit à l’émergence des trusts, aux monopoles, au développement de la finance. Le capital se trouvant de plus en plus à l’étroit dans le cadre national, les États d’une poignée de pays soi-disant civilisés ont alors étendu leurs colonies et leur emprise à toute la planète. Depuis, la concurrence s’exerce à l’échelle des trusts et des principaux États capitalistes. Les rivalités sont la règle entre les composantes nationales et internationales de la bourgeoisie, qui ne sont solidaires que contre les exploités, lorsque leur domination est mise en danger : le reste du temps, elles s’affrontent dans une guerre féroce.

Cependant, les guerres impérialistes se parent toujours de grandes idées abstraites et de hautes valeurs morales pour embrigader les peuples : la liberté, le droit des nations, la défense de la patrie, la défense de la civilisation contre la barbarie ou celle de la démocratie contre la dictature… Rosa Luxemburg écrivait ainsi à ce sujet : « La légende de la défense de la patrie appartient tout autant à l’art de la guerre que la poudre et le plomb ! » Des responsables politiques nous expliquent à présent que les armes lourdes envoyées en Ukraine doivent permettre de « préserver la paix ».

Alors, il ne faut pas se laisser abuser par ces mensonges qui justifient les guerres. Une phrase célèbre de Clausewitz, officier de l’époque napoléonienne, dit : « La guerre n’est que le prolongement de la politique par d’autres moyens. »

Eh bien, face à chaque guerre, il faut se demander quelle est la politique dont cette guerre est le prolongement. Et plus précisément : quelle classe mène cette guerre ? Avec quels objectifs ? Et il est en général impossible de répondre à ces questions d’un point de vue strictement national.

La bureaucratie russe confrontée aux rivalités impérialistes

Les médias l’ont martelé : l’agresseur c’est Poutine, c’est la Russie.

Formellement, c’est incontestable, c’est la Russie qui a attaqué. C’est elle qui bombarde des villes et ses troupes sont aujourd’hui une armée d’occupation, avec toutes les horreurs que cela implique.

Mais il faut réfléchir à ce que dit Poutine, quand il affirme avoir pris l’initiative parce que, tôt ou tard, l’affrontement était inévitable. Certains responsables politiques et militaires, ici, affirment d’ailleurs la même chose. Il ne s’agit pas de lui donner raison, mais d’entendre : voilà comment le pouvoir russe perçoit les rapports qui se sont instaurés entre la Russie et l’Occident depuis la chute de l’URSS. Les couches privilégiées du pays, la bureaucratie héritière de l’époque soviétique, les sommets du pouvoir, estiment que l’Occident a rejeté la Russie du système capitaliste mondial, alors même qu’au début des années 2000, quand Poutine est arrivé au pouvoir justement, cette même Russie aspirait encore à y prendre sa place. C’était sans compter que, dans le système impérialiste, pour se partager les profits, il n’y a pas de place pour tout le monde.

Après la chute de l’URSS, le capitalisme était certes prêt à réintégrer les ex-républiques soviétiques, mais à condition de les soumettre à sa domination, comme il soumet le reste du monde. Il voulait bien de la Russie, avec ses richesses naturelles, mais réduite à la portion congrue. Depuis 1991, l’OTAN a gagné du terrain, installé de nouvelles bases militaires, et les capitaux occidentaux ont pénétré en Europe de l’Est. La sphère d’influence de la Russie, y compris dans son entourage proche, est devenue bien moindre que ce qu’elle était du temps de l’Union soviétique. Elle n’a même jamais cessé de diminuer.

Cependant la Russie tient encore tête, et défend bec et ongles son pré carré, par suite d’une originalité héritée de l’histoire, qui lui vaut d’être devenue l’ennemi public numéro un du monde impérialiste aujourd’hui – avec la Chine.

Ces deux pays, Russie et Chine, sont de grands pays, et surtout des États forts, nés de révolutions de natures sociales différentes, mais de deux révolutions puissantes, profondes, qui ont complètement transformé ces pays. L’étatisme a permis à l’un comme à l’autre de résister à l’impérialisme, de se développer dans certaines limites en marge du marché mondial, avant de réintégrer celui-ci. Et jusqu’à nos jours, l’État joue un rôle prépondérant en Russie comme en Chine, ce qui explique que ces pays peuvent en partie mener leur propre politique et constituent une épine dans le pied des États impérialistes. Avec l’aggravation de la crise mondiale, l’agressivité à leur égard augmente.

Alors, certes, la politique actuelle de Poutine est criminelle, mais l’agressivité économique, politique et militaire est d’abord, et en permanence, du côté des puissances impérialistes qui façonnent la planète depuis plus d’un siècle.

Les relations actuelles entre l’impérialisme et la bureaucratie soviétique, puis russe, ne sont d’ailleurs pas nouvelles. Elles ont toujours consisté en une succession de rapprochements et de tensions menaçant de dégénérer en conflit armé. Mais les deux se rejoignent quand il s’agit de lutter contre les exploités. Trotsky, déjà, dénonçait cette complicité de la bureaucratie stalinienne avec l’impérialisme, ses tentatives pour s’en faire accepter et son rôle contre-révolutionnaire. À la fin de la Deuxième Guerre mondiale, elle a montré qu’elle était prête à contribuer au maintien de l’ordre. Et plus d’une fois l’impérialisme a pu se satisfaire des interventions soviétiques : dans les démocraties populaires, en Afghanistan, en Syrie. Pas plus tard qu’en janvier dernier, les pays impérialistes n’ont rien dit quand Poutine a envahi le Kazakhstan, pour mater une révolte qui risquait d’ébranler la dictature en place : il faut dire que les trusts occidentaux sont omniprésents dans ce pays.

Tout cela n’empêche pas la bureaucratie russe d’être mal récompensée, selon elle, pour tous ces services rendus à l’impérialisme. Alors, elle joue sans scrupules avec la peau des peuples ukrainien et russe pour défendre ses intérêts. Encore une fois, dire cela n’est pas justifier la politique de Poutine, au contraire : c’est dénoncer cette société où les rivalités et les rapports de force régentent tout, et ceux qui la défendent.

Le droit des peuples À l’autodétermination cache-sexe d’une politique d’alignement derrière la bourgeoisie

Beaucoup de commentateurs affirment que la Russie elle-même se comporte en impérialisme contre une petite nation qui lutte pour son indépendance. Ce qui serait en jeu, ce serait le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. Mais cette façon de poser le problème, qui fait de l’impérialisme juste le synonyme d’une politique agressive envers un autre pays, n’aide pas à comprendre ce qui se joue.

C’est pourtant le discours d’une partie de l’extrême gauche, qui lui sert en fait à dissimuler son propre alignement derrière les dirigeants ukrainiens et derrière l’impérialisme des Biden & Cie.

En avril dernier, une déclaration commune de deux organisations, l’une ukrainienne (le Mouvement social), l’autre russe (le RSD), développait cette argumentation. Ici, Olivier Besancenot, de retour d’Ukraine début mai, expliquait dans une interview : « L’impérialisme russe renoue avec les velléités expansionnistes tsaristes, que les bolcheviks avaient brisées après 1917 en se prononçant pour le droit à l’autodétermination, avant la contre-révolution stalinienne. Poutine n’a d’ailleurs pas oublié d’opposer Staline à Lénine lors de sa déclaration de guerre. »

Au moins, la référence à la politique des bolcheviks en faveur du droit à l’autodétermination est juste : les bolcheviks au pouvoir ont rompu – cas unique dans l’histoire – avec la politique d’oppression chauvine imposée par le tsarisme à de nombreuses nationalités, ce qui impliquait de reconnaître le droit de nouveaux États, dont l’Ukraine, à se déclarer indépendants.

Décréter le droit des nations à disposer d’elles-mêmes, dans cette période révolutionnaire où le prolétariat russe s’était emparé du pouvoir, était un moyen de démontrer que celui-ci se situait dans le camp des peuples opprimés. Que seul le prolétariat, parce qu’il plaçait les intérêts de la classe ouvrière mondiale au-dessus des intérêts nationaux, pouvait diriger la société en respectant les droits de toutes les nationalités. Ce n’était pas une ode à l’indépendantisme, au séparatisme, encore moins un encouragement pour que les travailleurs se rangent derrière leur bourgeoisie nationale. C’était une démonstration faite aux travailleurs des nationalités opprimées pour qu’ils rejoignent la révolution.

Alors, c’est une véritable tromperie d’évoquer les États actuels, y compris l’Ukraine avec les États-Unis derrière elle, comme incarnation du droit des peuples à disposer librement d’eux-mêmes. Alors même que l’Ukraine ressemble de plus en plus à un protectorat des États-Unis ! Les impérialistes ne soutiennent son droit à l’indépendance que parce qu’elle est aujourd’hui un supplétif grâce auquel ils peuvent mener la guerre contre la Russie sans engager leurs propres troupes.

Prendre prétexte de la souveraineté des Ukrainiens permet aussi de dissimuler qu’il y avait et qu’il y a des riches et des pauvres, des travailleurs et des profiteurs, en Ukraine comme ailleurs. La caste politique ukrainienne est notoirement ultra-corrompue. Les oligarques, comme leurs frères jumeaux russes, y ont bâti leurs fortunes en pillant l’héritage soviétique, tandis que la population s’appauvrissait. Mettre cela de côté fait le jeu des nationalistes ukrainiens et de l’extrême droite, omniprésents depuis 2014.

Si on ne dénonce pas le régime ukrainien et l’impérialisme qui l’arme jusqu’aux dents, si aucune politique n’affirme les intérêts communs des travailleurs ukrainiens et russes, il ne reste qu’un nationalisme étriqué et les soi-disant révolutionnaires ne font que se ranger derrière la bourgeoisie. Réclamer des armes pour l’Ukraine, d’où qu’elles viennent, sans demander qui les contrôle et qui commande les combattants, c’est réclamer exactement ce qui est en train de se passer en fait, c’est-à-dire que les États impérialistes arment pour leurs propres visées un gouvernement qui a intérêt à s’allier à eux mais qui est un ennemi des travailleurs de son propre pays.

Des révolutionnaires russes pourraient adopter à juste titre le mot d’ordre de retrait des troupes russes d’Ukraine, car c’est une façon d’éduquer les travailleurs dans l’idée qu’un peuple qui en opprime un autre ne peut pas être un peuple libre. Mais affirmer que la seule question qui compte, à l’heure actuelle, est la victoire ou la défaite sur le terrain militaire, cela revient à dire que la lutte des classes a cessé pour la durée de la guerre ! Eh bien, c’est une attitude semblable que les révolutionnaires avaient qualifiée d’opportunisme de trahison, en 1914, au moment où la IIe Internationale avait sombré dans l’Union sacrée.

Lorsqu’on n’a pas d’influence, ce n’est pas trop grave, cela revient juste, si l’on ose dire, à s’effacer politiquement, pour ne pas dire à renier le fondement de son existence. Mais dans le pire des cas, lorsqu’on a de l’influence, comme l’a montré l’exemple de la social-démocratie en 1914, cela conduit à participer à l’embrigadement des travailleurs, à entrer dans des gouvernements de guerre, en un mot à jouer le gendarme de la classe ouvrière pour le compte de la bourgeoisie.

La guerre elle-même, quelle que soit son issue, représente déjà une défaite pour les travailleurs d’Ukraine et de Russie. L’invasion russe, les exactions de l’armée russe, se doublent d’un crime aussi grave pour le prolétariat : la création d’un fossé de haine et de sang entre les habitants des deux pays, qui avaient partagé un destin commun pendant des décennies. La seule victoire pour le prolétariat ne pourrait venir que d’une lutte commune pour retourner les armes contre les fauteurs de guerre, de part et d’autre.

On peut concevoir la volonté des Ukrainiens, y compris de travailleurs ukrainiens, de repousser l’armée russe. On a d’ailleurs des exemples montrant que, dans certaines circonstances, le patriotisme des opprimés, qui recouvre bien autre chose que celui de la bourgeoisie, peut se transformer en énergie révolutionnaire. C’est ce qu’a montré la Commune de Paris. Mais il faut pour cela que la lutte des classes, loin de s’arrêter, s’exacerbe ! La « défense de la patrie », dans la bouche d’un révolutionnaire, ne peut jamais justifier de servir de chair à canon sous les ordres de la bourgeoisie.

L’attitude des révolutionnaires face à la guerre impérialiste

On ne peut pas, sans connaître la situation sur place, dire quelle pourrait être précisément la politique des révolutionnaires ukrainiens et russes, à notre connaissance très peu nombreux.

En revanche, nous ne devons pas, ici, emboîter le pas à notre impérialisme et à nos propres dirigeants. Macron envoie des armes au gouvernement Zelensky, et il a amorcé une augmentation du budget militaire de la France, qui va encore s’accentuer dans les années à venir. Cela ne conduira pas à la libération du peuple ukrainien, ni d’aucun autre peuple. Cela nourrit la guerre.

Nous avons d’ores et déjà à affronter les conséquences économiques de cette guerre. Nous ne sommes pas directement menacés de famine à court terme, comme un certain nombre de pays qui dépendaient des exportations russes et ukrainiennes de céréales, d’engrais et d’autres produits indispensables, mais il y a déjà des répercussions. Sans compter les spéculateurs et le gouvernement qui se servent de la guerre pour justifier l’augmentation des prix et les sacrifices qui nous sont demandés.

Et que devrons-nous faire si, demain, la guerre s’étend en Europe ? Ou sur des champs de bataille plus lointains, mais que notre bourgeoisie y projette ses armées de façon plus massive ? Là encore, on ne peut pas tout anticiper. Cela dépendra de beaucoup de choses, de l’état d’esprit des travailleurs, qui peut évoluer au cours de la guerre, de nos propres forces et d’autres facteurs encore.

Mais ce n’est pas une fois que la guerre est là qu’il faut baisser les armes et renoncer à nos perspectives révolutionnaires pour s’aligner derrière le pouvoir. Il faut avoir la volonté de dire la vérité au prolétariat, que toute guerre provoquée par les rivalités impérialistes est une guerre de brigands se disputant un butin. Il faudra savoir résister à la haine suscitée par les horreurs de la guerre, aux pressions et aux mensonges de la propagande, et combattre le chauvinisme. Il faudra aussi dénoncer les mesures autoritaires qui seront forcément prises pour obliger ou punir ceux qui refuseraient de marcher.

À ce propos, une organisation révolutionnaire doit être prête à agir de façon illégale si cela devient le seul moyen pour elle de combattre la propagande du gouvernement et de l’armée. La discipline qui règne dans les casernes comme dans les usines en période de guerre rend nécessaires, pour militer, des mesures qu’on ne peut pas définir abstraitement à l’avance, mais qu’il faut être moralement prêt à adopter.

Nous ne sommes pas des pacifistes et ne réclamons pas le désarmement, contrairement à d’autres, car c’est une illusion. Le pacifisme s’exprime d’ailleurs d’autant plus vigoureusement qu’il est impuissant face au déchaînement des armes. Aujourd’hui, certains de ceux qui affirment déplorer la guerre en Ukraine promettent de lutter pour le désarmement… après, quand elle sera terminée, une fois la Russie vaincue. La bourgeoisie peut être reconnaissante à des gens qui prétendent lutter contre les guerres de cette façon !

Le rôle d’un parti révolutionnaire, est-il besoin de le dire, c’est de prêcher la nécessité de la révolution, d’en démontrer l’utilité et d’y préparer le prolétariat et les exploités. C’est d’organiser en cas de guerre une vaste propagande, dans l’armée comme à l’arrière, en vue de transformer la guerre impérialiste en guerre civile. C’est de travailler méthodiquement et sans relâche pour cela, même si l’on ne peut pas savoir quand éclateront des mouvements de protestation ou une révolution.

C’est ce qu’ont fait les révolutionnaires du début du 20e siècle lorsque la guerre de 14-18 a éclaté, du moins ceux qui n’ont pas renoncé à leur combat sous la pression du nationalisme bourgeois. Citons Lénine, à la veille d’Octobre 1917 : « Il est impossible de s’arracher à la guerre impérialiste, impossible d’obtenir une paix démocratique, non imposée par la violence, si le pouvoir du Capital n’est pas renversé, si le pouvoir ne passe pas à une autre classe : le prolétariat. » La révolution d’Octobre en Russie a prouvé la justesse de ce jugement.

Bien sûr, on peut se dire que le mouvement ouvrier d’aujourd’hui ne ressemble pas à celui du début du 20e siècle, que la conscience de la classe ouvrière n’est pas au même niveau. C’est vrai, il y a beaucoup de retard à rattraper de ce point de vue, mais c’est une raison de plus pour faire exister un point de vue de classe indépendant.

Le programme de transition, ou « par où commencer ? »

Si l’on ne sait pas exactement par quelles étapes passera la mobilisation du prolétariat contre la guerre, ni quelle politique nous aurons à mener exactement, nous avons la chance d’avoir le programme politique que Trotsky avait laissé en héritage aux organisations de la IVe Internationale, le Programme de transition écrit en 1938. Toute une partie de ce programme est consacrée à la guerre, qui était alors sur le point de se généraliser.

Le principe fondamental de la lutte du prolétariat international contre l’impérialisme et sa guerre, disait ce programme, sera : « l’ennemi principal est dans notre propre pays » ou « la défaite de notre propre gouvernement (impérialiste) est le moindre mal ».

Armé de cette boussole, Trotsky donne des pistes pour s’adresser aux travailleurs. Il écrit notamment : « La guerre est une gigantesque entreprise commerciale, surtout pour l’industrie de guerre. C’est pourquoi les "200 familles" sont les premiers patriotes et les principaux provocateurs de guerre. Le contrôle ouvrier sur l’industrie de guerre est le premier pas dans la lutte contre les fabricants de guerre. »

L’économie capitaliste, de manière générale, a besoin du secret des affaires, et militer pour son abolition fait déjà partie de notre politique. Mais il faut réaliser qu’en période de guerre, lorsque tous les moyens sont mobilisés, la majorité des entreprises ne travaillent plus pour le marché, comme on dit, mais pour l’État, pour la guerre. C’est alors une source de profits énorme, garantie par l’argent de l’État, une opportunité de pillage gigantesque pour les capitalistes. Grâce aux prêts, les banques réalisent elles aussi des bénéfices fabuleux. Sans parler des spéculateurs. Il y a des profiteurs de guerre, tout le monde le sait ! Eh bien il faut les dénoncer, car les profiteurs sont aussi les fauteurs de guerre, et il faut que les travailleurs mettent en œuvre le contrôle ouvrier, la transparence, et en tirent toutes les conclusions : « Confiscation des bénéfices de guerre et expropriation des entreprises travaillant pour la guerre », donne pour mot d’ordre le Programme de transition. Contrôle ouvrier, aussi, dans les entreprises nationalisées.

Il suggère aussi une série d’autres mots d’ordre, adaptés au contexte de l’époque, à la veille de la Deuxième Guerre mondiale, qui s’inspirent de l’agitation menée par les bolcheviks en Russie entre février et octobre 1917. Nous pourrons nous en inspirer à notre tour.

Ces quelques phrases de Trotsky, enfin, résument la démarche qui doit guider la politique des révolutionnaires face à la guerre, en Ukraine aujourd’hui, dans d’autres pays en guerre évidemment, et peut-être ici demain : « La guerre impérialiste est la continuation et l’exacerbation de la politique de pillage de la bourgeoisie ; la lutte du prolétariat contre la guerre est la continuation et l’exacerbation de sa lutte de classe. L’apparition de la guerre change la situation et partiellement les procédés de la lutte entre les classes, mais ne change ni les buts, ni la direction fondamentale de celle-ci. »

29 mai 2022