Irak- Les États-Unis dans l'impasse

Εκτύπωση
Février 2004

La capture de Saddam Hussein par l'armée américaine, le 13 décembre, n'aura pas fait illusion longtemps. Moins d'un an après le début de l'offensive menée contre l'Irak par les troupes de la coalition rassemblée par les États-Unis sous prétexte d'"abattre le dictateur" et d'établir la "démocratie" dans ce pays, il apparaît de plus en plus que cette aventure militaire débouche sur un fiasco. L'armée de la première puissance impérialiste pourrait s'enliser pour longtemps dans le bourbier d'une occupation militaire confrontée à l'hostilité d'un peuple. Les soldats américains risquent de continuer à mourir, au fil des semaines, au hasard des attentats à la voiture piégée ou des tirs de roquette, en comprenant de moins en moins ce qu'ils sont venus faire là. Quant aux bénéfices que l'impérialisme américain comptait retirer de cette aventure, ils semblent de moins en moins assurés, y compris pour ses propres compagnies, même si, malheureusement, c'est le peuple irakien qui risque de payer le prix le plus lourd pour cette véritable guerre coloniale.

Les dirigeants de Washington tentent prudemment d'habituer l'opinion américaine à l'idée d'une occupation militaire prolongée, oubliant au passage les prétextes par lesquels, il y a un an, ils ont justifié cette guerre. Alors qu'à la mi-novembre 2003, par la voix même de Bush, le gouvernement américain envisageait un retrait partiel d'Irak des forces militaires de la coalition, le ministre de la Défense britannique a commencé la nouvelle année en affirmant qu'il s'attend, lui, à ce que les troupes de son pays soient toujours présentes en Irak en 2005. Paul Wolfowitz, le numéro 2 du Pentagone, perçoit un même avenir, mais sur un bien plus long terme. "Les Américains ne se retireront pas dans un ou deux ans, mais resteront en Irak, partiellement, pendant dix ans, afin de protéger ce pays contre les dangers extérieurs", a-t-il affirmé avant d'ajouter : "la présence américaine massive en Irak est indispensable pour Washington et pour la stabilité de la région du Golfe".

Il n'y a guère plus qu'un Tony Blair pour oser encore répéter que l'offensive contre l'Irak aurait été justifiée par la détention d'"armes de destruction de masse" par ce pays. Paul Bremer, l'envoyé spécial des États-Unis à Bagdad, écarte maintenant d'un revers de la main une telle "ineptie", alors que David Kay, l'expert en chef envoyé par les États-Unis à la recherche de ces fameuses armes, admet lui-même qu'il va lui falloir retourner à Washington les mains vides. Même le secrétaire d'État américain Colin Powell dit tout haut aujourd'hui que rien ne lie véritablement l'Irak à Al Qaïda. Que la guerre contre l'Irak ait eu lieu au nom de ces mensonges, répétés avec cynisme et assurance à l'adresse de la population de toute la planète, à commencer par celle des États-Unis, voilà qui ne semble pas gêner outre mesure les dirigeants américains.

La capture de Saddam Hussein, un succès de pure façade

Évidemment, Bush et son acolyte britannique Blair ont tenté de tirer profit politiquement de la capture de Saddam Hussein. Ils ont bien sûr négligé de rappeler à leurs opinions publiques respectives que ce sont les puissances occidentales elles-mêmes qui avaient amené au pouvoir et armé le régime de l'ex-dictateur. Ils ont tout autant négligé de mentionner les milliards de profits engrangés par les marchands d'armes et les compagnies pétrolières grâce à Saddam Hussein justement, avant que ce dernier ne soit proclamé ennemi public numéro un de l'Occident pour avoir voulu être payé en retour après une guerre meurtrière et désastreuse menée durant huit ans contre l'Iran avec ses encouragements.

Mais les télévisions ont eu beau montrer et remontrer les images de la capture de Saddam Hussein, cela n'est pas apparu comme une victoire bien convaincante. Cet homme, découvert caché dans un trou au milieu d'une cour de ferme et vivant dans des conditions précaires, ne pouvait guère apparaître comme le cerveau qui, aux dires du haut commandement américain, aurait coordonné depuis des mois les opérations d'un réseau terroriste complexe, responsable du renvoi aux États-Unis de nombreux cadavres. Et si Saddam Hussein n'était pas le cerveau commandant la vague d'agressions contre les forces d'occupation, cela signifie que les puissances occidentales ne sont pas confrontées aux ultimes actes de résistance d'une dictature abattue, mais bien à des mouvements de révolte qui trouvent des appuis nombreux au sein de la population.

Ainsi, rien que dans les deux premières semaines qui ont suivi la capture de Saddam Hussein, douze soldats américains ont été tués et 106 blessés au cours de diverses attaques qui ont eu lieu dans la moitié nord du pays, sans oublier un certain nombre de pertes parmi les soldats bulgares, thaïs et même irakiens des forces d'occupation auxiliaires. On a assisté en outre à un brutal accroissement du nombre et de l'efficacité des attentats dirigés contre la production pétrolière et les installations de stockage, non seulement dans la région de Bagdad mais également dans le nord du pays comme dans la zone d'occupation britannique.

Pourtant, depuis le mois d'octobre, le Pentagone avait recouru à une tactique de répression très violente dans les villes de la région de Bagdad et dans certains quartiers de la capitale elle-même, lançant des opérations nocturnes de bombardements et de tirs d'obus, suivis par des fouilles systématiques maison par maison à la recherche d'armes cachées et de "terroristes présumés". Début décembre, le haut commandement américain qui jusque-là s'était toujours montré très discret quant aux résultats de ce genre d'opérations s'était mis à publier régulièrement des chiffres sur le nombre des arrestations chiffres atteignant souvent plusieurs centaines pour une semaine.

Une chute de 60 % dans le nombre des attentats commis contre les forces américaines en décembre relativement au mois de novembre, et la diminution de moitié des pertes militaires américaines pendant la même période, ont été portées au "crédit" de cette lourde répression, jointe à la capture de Saddam Hussein. Cependant, le magazine américain Newsweek donnait, dans son numéro du 29 décembre, une explication de cette baisse qui pourrait être plus proche de la vérité. Dans les environs de Bagdad, écrit ce journal, "l'armée s'est retirée dans une coquille blindée, dans des bases comme Camp Warhorse à Baqubah, une ancienne piste d'atterrissage maintenant entourée de monticules de terre et de fil de fer barbelé. Les soldats y portent leur tenue individuelle de protection et leurs casques du crépuscule à l'aube. Les bases américaines sont de mieux en mieux aménagées, avec des Pizza Huts et des Burger Kings, et si vastes que l'une d'elles, baptisée Anaconda, est pourvue de neuf lignes d'autobus nécessaires au déplacement des troupes à l'intérieur de l'enceinte barbelée (...). Quand il arrive que des soldats s'aventurent à l'extérieur, ils se déplacent à des vitesses supérieures à 60 miles à l'heure, roulant en général en plein milieu de la chaussée, empêchant la circulation en sens inverse (...). Le nombre des patrouilles américaines est tombé de 1 500 par jour en novembre à environ 500 par jour en décembre, et l'armée s'est mise à recourir aux balayeurs de rue locaux pour rechercher des bombes sur les bords des routes". En d'autres termes, la baisse du nombre d'attentats serait surtout le signe que les sorties des soldats américains auraient diminué, et non celui d'une "perte de vitesse" de la résistance irakienne, contrairement à l'affirmation de Paul Bremer.

Affaires difficiles pour les trusts

Jusqu'à présent, pas la moindre goutte de pétrole n'est sortie d'Irak, pas même de la zone d'occupation britannique, considérée pourtant comme "paisible" preuve que cette zone ne l'est probablement pas tant que cela. En fait, en dépit des assurances des généraux américains, les entreprises capitalistes qui, dans le sillage de l'armée, comptaient bien tirer profit de la "reconstruction" commencent à montrer quelques signes de préoccupation quant aux conséquences de l'actuelle situation irakienne pour leurs bénéfices.

La presse américaine a publié des compte-rendus d'une conférence gouvernementale tenue à Washington, en décembre, à destination des sociétés désireuses de décrocher des contrats en Irak. Le principal sujet de cette réunion semble avoir été celui de la sécurité. Halliburton, la société de services pétroliers, a fait état de plus de 130 attentats à l'encontre de son personnel. Titan Corporation, une société qui fournit des traducteurs à l'armée américaine, a eu treize employés tués depuis juillet. KBR, une filiale de Halliburton, a révélé que deux de ses employés et dix sous-traitants avaient été tués ou portés "disparus". Dans de telles conditions, on comprend que tout le monde n'ait pas le coeur à l'ouvrage . Ainsi, les soixante travailleurs d'une compagnie électrique sud-coréenne ont dû être retirés d'Irak après que deux de leurs collègues eurent été tués dans une embuscade.

Et les choses pourraient sérieusement empirer, même dans l'hypothèse où les actions contre les troupes d'occupation ne feraient que se maintenir à leur niveau actuel. C'est ce qu'évoque un reportage du Los Angeles Times en constatant avec inquiétude : "Jusqu'à maintenant, la plupart des quelque 12 000 employés sous contrat travaillant en Irak ont été concentrés dans quelques zones seulement, généralement protégées par les troupes américaines, des clôtures barbelées et des barrières de béton. Dans les mois à venir, avec la multiplication de leur nombre, les entreprises privées iront vers des régions éloignées de toute protection militaire". Et le même journal d'ajouter que les autorités américaines "pressent les nouvelles entreprises qui arrivent de renforcer leur protection en mettant de l'argent dans des camps de base lourdement armés (...). Les officiels du Pentagone leur recommandent un gardiennage de 24 heures sur 24, un encerclement par plusieurs lignes de défense, derrière des barrages anti-explosions en béton de dix pieds, quelquefois appelés "murs de Bremer"". En outre, les autorités invitent les sociétés contractantes à louer les services permanents de gardes du corps armés lorsque le travail se fait à l'extérieur de ces bases. Au total, selon une estimation, ce genre de mesures de sécurité entraînerait, sur un contrat moyen, un coût additionnel pouvant s'élever jusqu'à 25 %.

Comme on voit, et quoi qu'elles puissent dire, les autorités américaines ne croient guère qu'elles vont voir diminuer dans un avenir prévisible les attaques contre leurs troupes, leurs représentants ou leurs hommes d'affaires, ni l'hostilité d'une grande partie de la population cesser de s'exprimer. Et elles ont même déjà dû renoncer à certaines mesures qui visaient à mettre l'économie irakienne sous leur coupe directe.

Ainsi, le plan de Bremer en vue de privatiser le plus grand nombre possible de sociétés détenues par l'État irakien a dû être totalement abandonné. Cela est dû en partie à l'hostilité de certains des partenaires des autorités américaines au sein des partis irakiens, mais surtout à la crainte des troubles sociaux qui résulteraient des licenciements à prévoir en cas de vente des sociétés d'État. De ce point de vue, Bremer a dû retenir la leçon donnée par la longue série de manifestations de rues qui ont suivi la dissolution de l'armée de Saddam Hussein, quand des dizaines de milliers de soldats se sont retrouvés privés de tout revenu, un revenu qui était souvent le seul de toute une nombreuse famille.

Le plan dit de "monétarisation" impulsé par la Banque mondiale et les officiels de Washington a été remisé pour les mêmes raisons. Ce plan prévoyait la suppression de l'actuelle distribution mensuelle gratuite de farine, huile, haricots et autres produits de première nécessité, en vigueur sous Saddam Hussein et dont dépendent plus de 80 % de la population, et son remplacement par un versement en liquide d'environ 15 dollars. Il était prévisible que le réseau des petits marchands privés aurait été bien incapable de suppléer le système d'aide étatique, et la mesure aurait conduit à la spéculation sur ces produits, à des hausses de prix généralisées et sans doute à mettre en danger la subsistance même d'une grande partie de la population. Sans doute les autorités d'occupation ne se soucient-elles guère du confort alimentaire de celle-ci, mais elles craignent évidemment les troubles que de telles mesures pourraient susciter.

A la recherche d'un montage politique

En alternant les déclarations guerrières affirmant que l'occupation pourrait se prolonger dans un avenir encore indéfini, avec d'autres déclarations plus posées qui envisageraient une prétendue "stratégie de sortie", les gouvernements américain et britannique ne font que souligner l'impasse dans laquelle ils se trouvent.

Pour Bush, le problème immédiat est d'abord électoral, en cette période préparatoire à l'élection présidentielle de novembre prochain. Le soutien relativement large qu'il a obtenu au début de la guerre en Irak n'a cessé de s'amenuiser dès lors que les corps des soldats tués ont commencé à être rapatriés ravivant ce qu'on avait appelé le "syndrome vietnamien", c'est-à-dire la peur de voir les États-Unis enlisés pour des années dans un bourbier, avec une génération de soldats devant payer son tribut pour une guerre de moins en moins justifiable.

C'est cette situation qui a entraîné l'annonce, en novembre, du changement de programme de Washington. Le plan d'origine, selon lequel l'autorité américaine d'occupation ne céderait le pouvoir qu'à un "gouvernement démocratiquement élu", était abandonné. A la place, il était décidé qu'un "gouvernement de transition" serait choisi par une "assemblée représentative" non élue. C'est à peu près le même scénario que celui auquel on a assisté après l'offensive et l'occupation américaines en Afghanistan. En juin 2004, le pouvoir devrait être transmis par Bremer à ce gouvernement de transition, lequel aurait la responsabilité d'organiser des élections démocratiques dans les deux années suivantes. Dans l'intervalle, les troupes occidentales devraient rester en Irak, prétendument à la demande du gouvernement de transition, bien qu'un retrait progressif de quelques unités puisse être envisagé à partir de juin.

La situation qui prévaut déjà en Afghanistan donne une idée du caractère "démocratique" qu'aurait un tel gouvernement. Comme en Afghanistan, les interlocuteurs des autorités d'occupation se recrutent parmi les éléments les plus réactionnaires de la société. On verra donc sans doute les chefs des différentes factions armées, des milices nationalistes kurdes à celles des différents clans intégristes chiites et aux bandes armées sous influence des religieux sunnites, se partager un pouvoir instable dans la capitale, quitte à se le disputer les armes à la main dans les provinces.

Reste évidemment aux autorités américaines à trouver des partenaires qui soient prêts à entrer dans leur jeu et, en même temps, aient une influence réelle au sein de la population. Ce n'est en rien gagné d'avance, ne serait-ce que du fait de la surenchère anti-américaine à laquelle se livrent les groupes intégristes.

Encore une fois, après des années de guerre, de dictature, de privations dues à l'embargo, la population irakienne risque donc de payer fort cher pour les manoeuvres de l'impérialisme. En plus d'une situation économique catastrophique, elle se retrouvera prise en otage par les factions rivales, soumise aux diktats de religieux réactionnaires, avec tout ce que cela implique de régression, entre autres pour la condition des femmes. C'est ce à quoi l'on assiste aussi en Afghanistan, où la chute des Talibans n'a guère été une libération, même sur ce plan-là.

À l'évidence, tout ce que vise la "stratégie de sortie" de Bush est d'essayer, avant les élections de novembre 2004, de donner l'illusion d'une évolution vers un désengagement militaire de l'Irak. Bush se contenterait sans doute de pouvoir retirer quelques unités d'Irak et produire un "gouvernement de transition" quitte à ce que celui-ci ne soit guère différent de l'actuelle Commission consultative fantoche. Le seul changement risque bien de n'être que d'ordre sémantique, et le gouvernement américain celui de Bush ou un autre conserverait la possibilité d'augmenter à nouveau les effectifs militaires en Irak une fois l'élection passée.

Un engagement en forme d'impasse

Au-delà de ce que sera le sort électoral de Bush en novembre 2004, c'est l'impérialisme américain qui est engagé dans l'épreuve de force irakienne. Et si les actions de résistance de la population peuvent rendre l'occupation militaire problématique, elles sont évidemment bien insuffisantes pour forcer, par elles-mêmes, les armées de la coalition à évacuer l'Irak, ce qui apparaîtrait aux yeux du monde entier comme une défaite du premier gendarme du monde impérialiste.

L'occupation militaire de l'Irak risque donc de s'installer pour longtemps. Elle pourra cependant s'avérer contre-productive, y compris du point de vue des intérêts stratégiques de l'impérialisme américain. Si malgré une occupation prolongée, celui-ci s'avère incapable de ramener dans le pays un minimum de stabilité, si les signes de révolte s'accroissent ou se généralisent, si le mécontentement face aux conséquences de cette politique s'accroît au sein même de la population des États-Unis, ceux-ci finiront par apporter la démonstration inverse de celle qu'ils voudraient donner, une démonstration de faiblesse au lieu d'une démonstration de force.

Si l'armée de la première puissance militaire mondiale dispose de suffisamment de moyens pour occuper un pays comme l'Irak et renverser son régime au terme de moins d'un mois d'offensive militaire, c'est un tout autre problème ensuite que d'occuper le pays et de tenter de remettre l'économie en route au service des trusts américains, contre la volonté de sa population.

Avec toute l'arrogance et le mépris des peuples qui caractérisent les dirigeants impérialistes, ceux-ci ont cru pouvoir compter sur le fait que le peuple irakien, écrasé par la misère et la violence, brisé par la dictature, se résignerait à accepter l'occupation. Mais comme tant d'autres de leurs prédécesseurs engagés dans bien d'autres guerres coloniales, ils ont eu le tort de sous-estimer les capacités de résistance des populations qu'ils veulent soumettre.

13 janvier 2004