Crise financière et capitaux voyageurs

печать
13 novembre 1998

Le mécanisme qui fait qu'une crise financière dans un pays se transmet ainsi aux autres n'a évidemment rien de spécifique au Sud-Est asiatique, ni même à cette crise financière qui a éclaté en 1997. Ce mécanisme, c'est celui de la circulation du capital financier telle qu'elle s'effectue aujourd'hui à l'échelle du monde.

Les Bourses de valeur, les banques et les institutions financières sont reliées entre elles en permanence. Elles peuvent se communiquer des ordres d'achat ou de vente à la vitesse de la lumière par le réseau de câbles ou de satellites qui ceinturent notre planète. A tout instant, des possesseurs ou des gestionnaires de capitaux peuvent décider d'emprunter de l'argent à Hong-Kong et de le replacer à New-York, ou bien de vendre des titres à Tokyo et d'en racheter à Londres.

Il peut s'agir d'actions de telle ou telle entreprise, ou d'obligations ou de bons du trésor émis par tel ou tel Etat quand il veut emprunter de l'argent. Il peut s'agir aussi plus généralement de produits financiers, c'est-à-dire de placements proposés par telle ou telle banque qui elle-même replace cet argent pour partie en actions, pour partie en obligations, pour partie tout simplement en spéculation monétaire, et qui tire un profit de la différence entre les sommes qu'elle retire de ces opérations et l'intérêt qu'elle verse à ses clients. Et puis on peut encore composer de nouveaux "produits financiers" à partir d'un panier de "produits financiers" émis par différentes banques... Ce jeu est sans fin et, pour ceux qui le pratiquent, il peut sembler que l'on fait de l'argent avec de l'argent, simplement en étant habile et en connaissant bien les mécanismes de ce qu'on appelle les marchés financiers.

On estime ainsi que, chaque jour, le total des transactions effectuées sur les marchés des changes mondiaux s'élève à environ 1500 milliards de dollars. Mais sur cette somme, on estime aussi que 8 % au plus, soit 120 milliards de dollars sur 1500, correspondent à des transactions effectuées en vue du commerce ou en vue d'investissements directs à l'étranger.

Chaque jour, ce sont donc au plus 120 milliards de dollars qui s'échangent en vue de la circulation des biens matériels, celle qui assure en fin de compte la vie des hommes sur cette planète. Mais 1380 milliards de dollars, soit plus de onze fois plus, correspondent à des transactions purement financières, c'est-à-dire à des transferts de capitaux placés, à des spéculations monétaires, à des entreprises ou des actions qui changent de mains. On appelle parfois cela l'économie virtuelle parce qu'il ne s'agit que d'échanges sur le papier, voire même simplement d'échanges dans la mémoire des ordinateurs sur lesquels sont gérés les comptes des banques.

Cette économie virtuelle tient donc onze fois plus de place dans les transactions quotidiennes que l'économie réelle ! Mais malheureusement, l'une et l'autre font partie intégrante de la même économie capitaliste. Et les crises qui se produisent dans la sphère financière peuvent se traduire par des fermetures d'usines, par des diminutions de la production et des échanges, c'est-à-dire par une misère accrue pour des femmes et des hommes qui n'ont jamais spéculé, voire qui n'ont jamais entendu parler de cette sphère financière.

Les raisons immédiates des krachs boursiers, des crises financières, sont en général des transferts brusques et massifs de capitaux parce que, pour une raison ou pour une autre et parfois sans raison du tout, leurs possesseurs pensent soudain que leurs placements vont devenir moins rentables et qu'il vaut mieux aller placer leur argent ailleurs. Cela peut se faire dans la panique, et cette panique peut alors se transmettre de proche en proche parce que ces capitaux vont se placer à tel endroit, puis à tel autre. C'est ce mécanisme de contagion qui se produit depuis le mois de juillet 1997.