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Lutte de Classe
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N°25
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Janvier-Février 1997
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Afrique des Grands Lacs - Derrière la crise des réfugiés rwandais, les rivalités des trusts et des impérialismes
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La situation est toujours aussi critique dans la province du Kivu, à l'est du Zaïre, de même que le sort des réfugiés
rwandais qui s'y trouvent. On parle de plus en plus d'une contre-offensive des forces rassemblées par le pouvoir mobutiste,
dans la région. Cette situation comporte y compris la menace d'une extension de la guerre civile à une zone incluant le
Burundi, l'Ouganda et même la Tanzanie. Les combats, qui ont dispersé des centaines de milliers de réfugiés aux quatre coins
de cette région d'Afrique centrale, pourraient donner naissance à une crise encore plus grave que celle du Nord-Kivu.
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Un grand nombre des réfugiés rwandais du Kivu sont retournés au Rwanda, mais d'autres ont disparu dans les régions
inhabitées du Zaïre. Certains y ont été emmenés comme otages par les miliciens hutus en exil, tandis que d'autres s'y sont
réfugiés en fuyant ces mêmes miliciens ou des bandes de rebelles ou de déserteurs zaïrois, voire peut-être des éléments
de l'armée rwandaise.
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En Tanzanie, il semble qu'une partie des quelque 300 000 (sinon davantage) réfugiés rwandais qui se trouvaient dans ce pays
ait réussi à échapper au rapatriement forcé décrété, début décembre, par le gouvernement tanzanien, en fuyant vers
l'intérieur du pays. Quant à ceux de ces réfugiés qui sont retournés au Rwanda, ils n'ont pas été beaucoup mieux
traités. Les autorités leur ont interdit de rentrer chez eux et les ont regroupés dans des camps officiellement pour les
protéger, mais aussi sous prétexte d'éliminer les "criminels" qui se trouveraient dans leurs
rangs.
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Les dirigeants américains ont décidé de s'opposer à l'intervention "humanitaire" envisagée par
l'ONU dans l'est du Zaïre, en novembre dernier, en arguant du fait que nombre de réfugiés de la région frontière du Kivu
étaient retournés au Rwanda. Le gouvernement américain a prétendu que ce qu'il appelait la "crise
humanitaire" s'était donc "résolue" d'elle-même. Ce n'était évidemment qu'un prétexte.
Les dirigeants américains savaient très bien que le but réel de l'intervention demandée par le gouvernement français
n'était pas de venir en aide aux réfugiés. En fait, l'impérialisme français s'inquiétait surtout de la crise qui touchait
tout l'est du Zaïre et souhaitait une intervention officielle de l'ONU pour justifier l'envoi de troupes françaises afin de
rétablir l'ordre, avant que les troubles ne provoquent la chute du régime zaïrois. Son seul objectif était de maintenir sa
présence dans cette partie de sa sphère d'influence en Afrique. En fin de compte, l'impérialisme français a été contré
par son rival américain, qui a utilisé le premier prétexte venu pour bloquer l'intervention de l'ONU sans doute parce qu'il
ne déplaît pas à l'impérialisme américain que l'emprise de la bourgeoisie française sur son fief africain se trouve
affaiblie. Pendant ces grandes manoeuvres entre puissances impérialistes, les réfugiés ont été abandonnés à leur sort,
souffrant de la faim et du choléra, harcelés par diverses bandes armées et ne sachant plus où aller pour trouver un peu de
répit.
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Si elles ne parlent plus d'intervention humanitaire, les grandes puissances occidentales restent impliquées dans cette affaire.
Pour l'instant, elles s'activent surtout sur le front diplomatique pour essayer de défendre leurs intérêts divergents dans la
région.
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A la racine du problème : les rivalités inter-impérialistes
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Les rivalités inter-impérialistes ont toujours joué un rôle très important sur la scène politique africaine, après comme
avant la décolonisation et de façon particulièrement aiguë dans la région des Grands Lacs, située à la lisière des zones
d'influence française et britannique. Le petit mais vorace impérialisme belge a longtemps joué un rôle tampon entre ces deux
puissances impérialistes rivales. Dès avant la Première Guerre mondiale, il contrôlait l'actuel Zaïre, alors Congo belge
depuis 1908 après avoir longtemps été propriété privée du roi des Belges. A cette époque, l'Allemagne aussi était
impliquée dans la région, ayant mis la main sur le territoire dit du "Rwanda-Urundi". Après sa
défaite de 1918, ce Rwanda-Urundi (qui deviendrait le Rwanda et le Burundi à l'indépendance, en 1962) est tombé dans
l'escarcelle de la Belgique.
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C'est sous l'égide des Belges, donc, que fut développé le pillage des richesses minières dans la province congolaise du
Katanga, et c'est encore l'impérialisme belge qui a employé, comme moyen de perpétuer son emprise coloniale, la méthode
consistant à jouer l'une contre l'autre les deux principales ethnies de cette partie de la région des Grands Lacs qui forme le
Rwanda et le Burundi : les Tutsis et les Hutus.
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Dans les années soixante, cependant, l'impérialisme belge (comme les impérialismes anglais et français l'avaient fait avant
lui) dut se résigner à renoncer à maintenir la forme coloniale de sa domination. Mais l'impérialisme belge n'était pas non
plus de taille à maintenir une influence prépondérante dans la région sous d'autres formes. Après l'accession du Congo
belge à l'indépendance en 1960, la France prit donc peu à peu le relais et considéra le <%1>Burundi, le Rwanda et le Congo
(futur Zaïre) comme faisant partie de sa sphère d'influence. Mais, au Congo ex-belge, la transition fut chaotique, marquée
par des explosions, des guerres civiles. L'Union minière du Haut-Katanga décida de favoriser la sécession du Katanga, région
où se trouvait l'essentiel des richesses minières exploitées, et d'y constituer un mini-Etat "indépendant", c'est-à- dire dépendant surtout de l'Union minière, dirigé par un homme de paille,
Moïse Tschombé, et défendu par des mercenaires.<%0>
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Les sociétés minières n'ont renoncé au dépeçage de l'ex-Congo belge que lorsque, sous le couvert de l'ONU et sous la
protection des "Casques bleus", les Etats-Unis ont réussi à imposer à l'ensemble du pays la
dictature de Mobutu. L'impérialisme français s'est rallié à cette solution et, depuis, les deux puissances impérialistes,
concurrentes et complices à la fois, ont rivalisé en particulier dans le soutien à Mobutu.
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Au Rwanda comme au Burundi, dont les populations étaient en majorité hutues, la vieille organisation coloniale s'était
appuyée sur la minorité tutsie. Au Burundi, l'indépendance laissa la couche dominante tutsie au pouvoir, s'appuyant sur une
dictature militaire féroce. Au Rwanda, le statu quo fut remis en cause en 1959 par une révolte de paysans hutus, qui
contraignit de nombreux Tutsis à chercher alors refuge dans les pays voisins, en particulier au Burundi. Mais le nouveau
régime mis en place se montra aussi dictatorial que l'ancien.
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Et, au Rwanda à direction hutue comme au Burundi à direction tutsie, les dirigeants prirent l'habitude d'utiliser les tensions
ethniques pour se maintenir au pouvoir quand celui-ci se trouva menacé. Le tout avec le soutien de la France, toujours
présente, qui apporta son aide, en armes et en subsides, aux hommes forts des différents régimes.
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A partir de 1973, les liens du régime rwandais avec la France et avec le Zaïre de Mobutu furent encore renforcés, suite au
coup d'Etat organisé au Rwanda par le colonel Habyarimana, qui se posait comme ses prédécesseurs en représentant des
intérêts de la majorité hutue. Au nom de ces intérêts, Habyarimana s'opposa au retour des réfugiés tutsis que l'Ouganda
voisin cherchait à expulser. Ce refus poussa nombre d'entre eux à se joindre au mouvement d'opposition ougandais de Yoweri
Museveni lui-même d'origine tutsie qui prit finalement le pouvoir en Ouganda en 1986, par un coup d'Etat qui reçut le soutien
des Etats-Unis et de la Grande-Bretagne. Museveni accorda aux Tutsis la citoyenneté ougandaise et favorisa la mise sur pied du
Front patriotique rwandais (FPR), une armée de guérilla à majorité tutsie, dirigée par le capitaine Paul Kagame, un
officier formé aux Etats-Unis qui avait dirigé le service de renseignements de l'armée de Museveni.
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Au début, le régime de Habyarimana put résister aux assauts du FPR grâce à l'aide militaire française. Mais en 1994, il
dut faire face à une crise grave, provoquée à l'intérieur du pays par l'opposition grandissante des Tutsis mais aussi de
certains Hutus (principalement dans le sud du pays) et, à l'extérieur, par la guerre de guérilla menée par le FPR depuis ses
bases en Ouganda.
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Pour tenter d'éliminer l'opposition intérieure, le régime de Habyarimana se lança alors dans une campagne de propagande
haineuse dirigée contre les Tutsis tout en mettant sur pied des escadrons de la mort, bénéficiant pour cela de toute l'aide
qu'il pouvait souhaiter de la part du gouvernement français. Néanmoins, Habyarimana fut assassiné en avril 1994 et cet
assassinat provoqua une escalade dans la campagne anti-tutsie. Utilisant des listes établies d'avance, les milices hutues,
soutenues par l'armée et la garde présidentielle, se lancèrent dans une chasse à l'homme dirigée à la fois contre les
Tutsis et contre les opposants au régime, y compris les plus modérés, en entraînant derrière elles, par la démagogie
ethniste et plus encore par la contrainte, une partie de la population hutue dans des pogromes organisés dans tout le pays
contre les Tutsis. Le pays fut bientôt couvert par des amas de cadavres mutilés. Selon les estimations, ces massacres firent
entre 500 000 et un million de victimes.
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Le FPR saisit l'occasion pour reprendre l'offensive. Il s'ensuivit une guerre ouverte entre l'armée rwandaise et le FPR. Et
malgré ses 40 000 hommes de troupe, entraînés et équipés par l'armée française, et la mobilisation de la population
civile hutue, l'armée rwandaise ne put empêcher l'avance rapide du FPR qui s'empara de la capitale, Kigali, et du pouvoir, en
juillet 1994.
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Plus d'un million de Hutus franchirent alors la frontière, surtout en direction du Zaïre et de la Tanzanie, par crainte de
représailles de la part du FPR victorieux.
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La mise en place d'une nouvelle poudrière
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L'impérialisme français se trouvait alors dans une situation plutôt délicate. Quelques jours avant le début des massacres,
la France avait envoyé des troupes supplémentaires au Rwanda. Quand la nouvelle du bain du sang commença à être connue, le
Premier ministre français démentit la participation des troupes françaises aux actions menées par les massacreurs du régime
rwandais et affirma qu'elles n'avaient été envoyées que pour assurer l'évacuation des étrangers résidant au Rwanda. Quand
le FPR atteignit Kigali, les troupes françaises se muèrent soudainement en "force d'intervention
humanitaire". Et la France envoya de nouveaux renforts. Ces troupes servirent en fait à couvrir la retraite du
gouvernement et de l'armée hutus en direction du Zaïre, où ils pourraient compter sur la sympathie de Mobutu Sese Seko,
dictateur soutenu par l'impérialisme français et ami de longue date de feu Habyarimana.
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Sous son déguisement "humanitaire", l'opération "Turquoise" fut
approuvée par l'ONU et organisée à partir du Zaïre. Mobutu put ainsi faire figure de politicien responsable sur la scène
internationale en s'employant, aux côtés de la France, à créer une "zone de sécurité" pour les
réfugiés hutus dans l'est du Zaïre. Il envoya 2 500 soldats zaïrois pour participer à l'opération. Mais le véritable but
de l'opération Turquoise était tout autre. Il s'agissait en réalité de ménager une nouvelle base d'où les militaires et
dignitaires de l'ancien régime rwandais pourraient préparer leur retour au pouvoir.
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Néanmoins, l'enjeu de la situation n'était plus seulement le contrôle du pouvoir à Kigali, mais les limites mêmes des
sphères d'influence des divers impérialismes rivaux. Car, avec le FPR au pouvoir dans la capitale rwandaise, les
impérialismes américain et britannique se trouvaient désormais en bonne position pour imposer des changements aux frontières
entre les vieilles sphères d'influence impérialistes. D'autant que le FPR paraissait en mesure d'entraîner derrière lui le
Burundi et sa dictature dominée par la couche dominante tutsie. Les manoeuvres de l'impérialisme français au Zaïre n'avaient
en fin de compte d'autre but que de contrecarrer les ambitions des Britanniques et des Américains.
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Au Zaïre, autour de Goma et de Mulunga dans le nord de la province du Kivu, de Bukavu dans le centre et d'Uvira dans le sud,
l'arrivée de près de 30 000 soldats hutus, de milliers de miliciens et de près d'un million de réfugiés ne pouvait que
créer un problème. Cette province, qu'aucune route ne reliait à l'ouest du pays et à la capitale Kinshasa, située à plus
de 900 kilomètres, était depuis un certain temps déjà dominée par des forces hostiles à Mobutu. La population y était
majoritairement (50 %) d'origine hutue et tutsie. On y trouvait notamment les Banyarwanda, installés de longue date sur la rive
nord du lac Kivu et autour de Masisi, et, dans le sud de la province, les Banyamulenge. Depuis 1991, les uns et les autres
s'étaient vu nier la citoyenneté zaïroise, le conflit s'amplifiant en 1993 lorsque, avec l'appui des autorités locales, les
populations minoritaires entreprirent de les chasser de la région.
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Avec l'aide de l'armée zaïroise, l'armée hutue en exil se mit en devoir de construire son propre fief dans le nord du Kivu.
Après avoir pris le contrôle des camps de réfugiés, elle étendit son emprise aux régions alentour, terrorisant la
population locale, et plus particulièrement les Banyarwanda, avec l'assentiment tacite, ou même l'encouragement, des troupes
zaïroises. En même temps, elle se mit à organiser des raids de l'autre côté de la frontière, en territoires rwandais et
burundais.
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Dans leurs montagnes du sud du Kivu, les Banyamulenge étaient moins vulnérables aux attaques des milices hutues que leurs
voisins du nord. Par ailleurs, il y avait parmi eux un certain nombre d'anciens soldats et officiers aguerris, qui avaient
combattu dans les rangs du FPR avant 1994. Le régime FPR du Rwanda sauta sur l'occasion et leur fournit des armes, pour les
encourager à combattre l'armée hutue en exil installée à Uvira et l'armée zaïroise. Le régime burundais fit de même à
partir de juillet, après le coup d'Etat du major tutsi Pierre Buyoya. L'offensive des Banyamulenge prit de l'ampleur à partir
de septembre 1996, au point qu'en octobre, le gouverneur-adjoint du Sud-Kivu annonça que tous les Banyamulenge devraient
quitter le Zaïre, faute de quoi ils seraient "considérés comme des rebelles et traqués comme
tels". Cela n'empêcha pas la guérilla banyamulenge, soutenue militairement par le Rwanda et le Burundi, de continuer
ses actions militaires qui lui permirent de repousser les milices hutues ainsi que l'armée zaïroise.
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Ce sont ses succès qui ont précipité la "nouvelle" crise des réfugiés en novembre dernier. Les
forces rebelles des Tutsis du Zaïre ont pu couper les camps d'Uvira et de Bukavu du reste du pays, contraignant les soldats
hutus à se replier vers le nord. Tandis qu'une partie des réfugiés profitaient des revers subis par leurs gardes-chiourme
pour rentrer vers le Rwanda, d'autres ont pris la route du nord, en direction de Goma, considérée comme plus sûre. Là, ils
sont venus s'ajouter aux centaines de milliers de réfugiés qui s'entassaient déjà dans le camp de Mugunga, près de Goma. De
nouveau, une partie des réfugiés décidèrent de retourner au Rwanda. Mais beaucoup de ceux qui avaient survécu aux combats
dans les camps, épuisés par la marche et la faim, n'ont pas eu la force de reprendre la route et de franchir la frontière. On
a estimé que la moitié au plus de ces réfugiés a pu regagner le Rwanda, tandis qu'un nombre indéterminé s'est dirigé vers
l'ouest, vers l'intérieur du Zaïre.
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L'est du pays semble pour le moment plus ou moins sous le contrôle des milices tutsies. L'armée zaïroise s'est retirée,
évitant les combats. Ce n'est guère surprenant, car pendant toute cette période les soldats n'ont reçu ni solde ni
approvisionnement régulier en vivres. Ils ne peuvent que vivre sur la population locale ou crever de faim. Certains de ces
soldats ont même trouvé refuge en Ouganda. D'autres auraient rejoint les rangs des rebelles hostiles à Mobutu. L'un d'entre
eux aurait déclaré à un journaliste américain : "Nous n'avons aucune raison de nous battre. Il n'y a pas
de commandement central et nous n'avons pas eu de nouvelles de nos chefs depuis trois ans".
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Les multinationales attendent pour tirer les marrons du feu
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Quels sont les enjeux de cet affrontement ? Au-delà du Rwanda et du Burundi, qui occupent sans doute des positions
stratégiques en Afrique centrale, le véritable enjeu des rivalités inte-impérialistes est le Zaïre lui-même. Celui-ci est
l'un des pays africains dont les ressources naturelles sont les plus riches et les plus variées. Il possède d'immenses
réserves de cuivre, d'uranium, de cobalt, de zinc, d'or, de diamant, d'étain, ainsi que du pétrole et du gaz. Les grands
groupes internationaux attendent dans l'ombre que la situation se décante pour exploiter ces richesses et pour tirer tout le
profit possible du plan de privatisation des sociétés d'Etat récemment lancé par le gouvernement Mobutu.
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Le président lui-même, qui a passé plus de temps, au cours de ces dernières années, sur les rives du lac Léman, sur la
Côte d'Azur ou sur son yacht prudemment ancré à distance de la côte zaïroise, que sur le sol du Zaïre, est censé
organiser des élections en mai 1997. Mobutu, avec son despotisme personnel et son train de vie somptueux, est discrédité dans
son pays, malgré les foules "enthousiastes" qui l'ont accueilli lors de son retour à Kinshasa le 17
décembre dernier (mais ses protecteurs impérialistes ne lui demandent pas d'être populaire). Il est de notoriété publique
qu'il a mis de côté, dans des comptes personnels à l'étranger, l'équivalent de la dette extérieure du pays soit plus de 10
milliards de dollars, selon certaines estimations.
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Jusque-là, les représentants des milieux d'affaires impérialistes avaient compté sur les rivalités intestines de la classe
politique zaïroise pour assurer la réélection sans problème de Mobutu. Mais aujourd'hui, l'effondrement effectif de toute
autorité dans certaines provinces (comme dans le Shaba, c'est-à-dire l'ancien Katanga, ou le Kasaï, qui sont d'ores et déjà
pratiquement autonomes), la guerre au Kivu et le cancer de Mobutu pourraient bien mener le pays à l'éclatement.
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Ce n'est sans doute pas ce que les puissances impérialistes souhaitent. Elles préfèrent de loin soutenir Mobutu, dont la
loyauté à leur égard ne fait pas de doute. Mais peut-être n'auront-elles pas le choix. Dans ce cas, toute solution
garantissant la stabilité politique sera la bienvenue, pourvu qu'elle n'entrave pas l'exploitation des richesses du pays par
les multinationales.
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Les sociétés occidentales se bousculent déjà en vue de la curée. Le trust sud-africain Anglo-American a tenté l'année
dernière, par le biais d'un intermédiaire local, de faire main basse sur la Gecamines, énorme société d'Etat spécialisée
dans l'extraction du cuivre (constituée après la nationalisation de l'Union Minière du Haut-Katanga et qui, malgré la
nationalisation, conserve des rapports étroits avec un certain nombre de sociétés belges), et sur MIBA, qui exploite des
mines de diamant. Mais la Banque mondiale s'est opposée à la privatisation des grandes compagnies nationalisées par un
gouvernement non-élu, qui manquait, selon ses propres termes, de "légitimité politique" ce qui
n'était qu'une façon élégante de dire que le gouvernement risquait de ne pas durer assez longtemps pour garantir le respect
du contrat de privatisation... Cluff Mining, une société britannique liée à Anglo-American, possède déjà une majorité
des droits sur les gisements aurifères. Anglo-American et American Mining Fields ont par ailleurs annoncé en mai dernier leur
intention d'investir 70 millions de dollars pour rouvrir la mine de zinc de Kipushi. En octobre dernier, à Londres,
Anglo-American a même organisé un grand banquet à l'occasion de la visite du Premier ministre zaïrois Kengo, qui était à
l'époque son candidat favori à la succession de Mobutu si cela se révélait nécessaire.
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Jusqu'ici, une seule société d'Etat a été privatisée. Il s'agit du réseau ferroviaire du sud et de l'est du pays,
rebaptisé Sizarail, qui été acquis conjointement par une société belgo-zaïroise et une société sud-africaine. Tant que
la stabilité politique du pays n'aura pas été restaurée, il n'y aura pas d'autres privatisations. En attendant, la guerre du
Kivu pèse lourdement sur les finances d'un Etat déjà ruiné. Les fonds prévus pour les élections et pour les paiements
mensuels de la dette au FMI risquent d'être engloutis par la guerre. Il n'est d'ailleurs pas du tout sûr que les élections
aient lieu, alors qu'elles étaient présentées comme une condition préalable à la reprise de l'aide étrangère et à
l'octroi de nouveaux prêts. Pour la population zaïroise, il s'agit là d'un cercle vicieux qui risque de se traduire par
encore plus de pauvreté et, peut-être, par une intensification de la guerre civile.
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Manoeuvres diplomatiques dans l'ombre
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Jusqu'ici, l'offensive des rebelles du Kivu soutenus par Kigali a été dénoncée par les principales forces de l'opposition
zaïroise, y compris les autonomistes katangais qui, malgré leur hostilité à Mobutu, se rangent du côté de l'armée
zaïroise résistant à l'"invasion". Mais combien de temps l'armée zaïroise pourra-t-elle "résister" ? Tout dépend de la capacité de Mobutu à maintenir l'unité du pays et à reprendre le
contrôle de régions qui ont déjà fait virtuellement sécession.
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Quant aux groupes impérialistes rivaux présents dans la région, en-dehors bien sûr des groupes français, ils ne sont
certainement pas opposés à une réduction de la sphère d'influence de la France, pourvu qu'une alternative stable soit
trouvée qui leur permette d'encaisser leurs dividendes.
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Voilà pourquoi tant de diplomates s'agitent aujourd'hui dans les coulisses. Chaque grande puissance voudrait bien occuper la
position d'arbitre dans un futur règlement négocié, même s'il est de moins en moins probable que le problème puisse être
un jour réglé par une poignée de diplomates réunis à huis clos. Deux conférences ont déjà eu lieu au Kénya, sous
l'égide de l'Organisation de l'Unité africaine, très liée à l'impérialisme américain, pour discuter des moyens de
restaurer la stabilité dans la région. Toutes deux ont été boycottées par le Zaïre. Une troisième conférence s'est tenue
au Congo, sous l'égide de la France : elle a été boycottée par le Rwanda et l'Ouganda. Aujourd'hui, le camp anglo-américain
en est à faire monter en première ligne le président sud-africain, Nelson Mandela, pour tenter de donner plus de légitimité
à son propre arbitrage. Mais pour l'instant la situation reste bloquée, suspendue à la capacité de Mobutu à se maintenir au
pouvoir.
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Mais le facteur décisif sera sans doute celui du rapport de forces sur le terrain. Derrière les manoeuvres diplomatiques,
chacun des camps en présence envoie sur place des cohortes de "conseillers", d'hommes à tout faire
(y compris des membres de leurs services secrets) et de marchands d'armes. Et chacun d'eux s'active à renforcer la position de
ses commanditaires, tout en recherchant des forces potentielles sur lesquelles son camp pourrait s'appuyer, en attisant la
solidarité ethnique contre les alliés du camp rival.
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La crise qui frappe l'Afrique centrale n'est pas près de se terminer. Partant du Rwanda et du Burundi, elle a gagné
aujourd'hui trois autres pays et met en jeu un grand nombre de factions armées. C'est une situation de quasi-guerre civile, qui
a réduit des centaines de milliers d'hommes et de femmes à la situation précaire de réfugiés, et pourrait à l'avenir
condamner en plus des millions d'habitants de la région au même sort. Après avoir attisé les flammes des rivalités
ethniques et du désespoir engendré par la misère, les puissances occidentales, qui jouaient hier la carte de l'"humanitaire", jouent aujourd'hui celle de la diplomatie. Mais hier comme aujourd'hui, elles s'affrontent
par populations interposées et répandent le sang dans toute la région des Grands Lacs.
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Si la présente crise se transforme demain en guerre civile ouverte, les puissances occidentales ne manqueront sans doute pas
d'en faire porter la responsabilité aux rivalités "ethniques". Mais les impérialismes seront les
seuls responsables d'une telle catastrophe. Aussi longtemps que les multinationales, se cachant derrière leurs Etats
impérialistes respectifs et leurs alliés dans la bourgeoisie locale, continueront à piller le continent, le cancer de la
guerre civile continuera à le ravager.
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