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Sans idéaliser ni le capitalisme d’antan ni encore moins le système bancaire de l’époque précédente, on ne peut que
constater que la déréglementation, c’est-à-dire le fait de donner toute liberté aux financiers de faire ce qu’ils
veulent pour faire du profit, hors de toute règle et de tout contrôle, a donné naissance à un système de plus en plus
délirant.
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Le problème n’est pas de stigmatiser « la finance », en soi ; dans un système fondé sur l’échange marchand, la
finance, ou plus précisément les banques, ont un rôle indispensable : celui de mutualiser l’argent qui existe dans la
société, et de le mettre à disposition de ceux qui en ont besoin, sous forme de prêt, en contrepartie du prélèvement
d’une dîme pour payer le service rendu, l’intérêt.
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Le fait qu’existent des banques où l’argent est déposé, et que ces banques remettent cet argent dans le circuit
économique, par le biais du crédit, fait partie du fonctionnement naturel du capitalisme et même, pourrait-on dire, de tout
système où existe de l’argent. Les banques sont en quelque sorte un intermédiaire obligé entre les clients, les
fournisseurs et les consommateurs.
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Là où les choses deviennent à la fois plus compliquées et plus dangereuses, c’est lorsque, au-delà des simples
opérations de crédit, il devient possible de spéculer sur les créances, c’est-à-dire de les acheter et de les revendre en
jouant sur le risque d’impayé.
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Évidemment, le « risque », en matière de spéculation, ou même simplement en matière d’opérations commerciales, a
toujours existé. En dehors du cas, pour ainsi dire inexistant dans les échanges capitalistes, où un paiement se fait au
comptant, il existe toujours un risque d’impayé, ou un risque de variation de la valeur de l’argent qui désavantagerait
l’un ou l’autre des contractants. Ce risque a été démultiplié par la déréglementation : par exemple, la variation
des taux de change peut amener d’importantes fluctuations dans le bénéfice qu’une entreprise exportatrice encaissera
effectivement. Un acte de vente signé à telle date, avec un dollar à tel taux, peut voir sa valeur décroître si, entre le
moment où il est signé et le moment où l’argent est encaissé, le dollar a fortement baissé.
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C’est pour tenter de se prémunir de ces aléas qu’ont été inventés (dès l’Antiquité en réalité, puisque de telles
pratiques sont évoquées par Aristote au IVe siècle avant notre ère) ce que l’on appelle les produits dérivés,
c’est-à-dire des contrats censés limiter ou compenser les risques. Cela a été le cas, par exemple, sur le marché des
matières premières. Pour se prémunir contre les risques de variation des prix, les producteurs de matières premières, de
blé par exemple, peuvent signer très en avance un contrat de vente à un prix donné : dans dix mois par exemple, mais au
prix actuel du marché. Cette opération, que l’on appelle un contrat à terme, est un pari : si entre-temps les prix des
matières premières baissent, le producteur est gagnant car il aura vendu (à terme) son blé plus cher que le prix du marché.
S’ils ont augmenté, il est perdant, et c’est l’acheteur qui a réalisé la bonne opération. Il s’agit même tellement
d’un pari qu’en France, jusqu’en 1885, les contrats à terme avaient juridiquement le même statut que les jeux
d’argent.
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Ces opérations sont classiques. Mais il faut noter encore une fois, comme l’explique un manuel de finances publié par
l’Union des banques suisses, que ce sont des opérations qui, si elles peuvent faire la fortune d’un spéculateur, ne
créent aucune richesse : « Il s’agit d’opérations à somme nulle, où les bénéfices des uns ne peuvent être
couverts que par les pertes des autres. »
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Les contrats à terme sur le marché des matières premières se sont peu à peu généralisés, d’abord aux États-Unis, dès
la fin du XIXe siècle. Mais c’est un siècle plus tard, à partir de 1973, que le marché des produits dérivés est sorti
des simples négociations de gré à gré pour devenir réellement organisé. La fin du système de Bretton Woods et le début
des fluctuations importantes des taux de change des monnaies et des taux d’intérêt forçaient les investisseurs à se
prémunir contre ce qu’ils appellent les « risques de change » et les « risques de taux ». Ce fameux
« risque », dont les admirateurs du capitalisme se gargarisent en permanence et qui justifie à leurs yeux leurs revenus
extravagants, est en réalité quelque chose qu’ils essayent, par tous les moyens, de limiter. Or, le revers de la médaille
de la déréglementation est d’avoir augmenté de façon importante les risques de toute opération financière. Lorsque les
taux d’intérêt ou les taux de change étaient tant soit peu encadrés, faire un crédit ou prêter de l’argent dans une
monnaie donnée ne présentait pas grande incertitude, puisqu’on était à peu près sûr de ce que serait la valeur des taux
d’intérêt ou de la monnaie à l’échéance du prêt. Depuis les années quatre-vingt, il n’en va plus de même :
chaque capitaliste essaye donc de faire en sorte de se prémunir du risque de voir non seulement son créancier lui faire
défaut, mais aussi de voir varier les taux d’intérêt ou les taux de change dans un sens qui le pénalise. C’est ainsi que
non seulement les contrats à terme sur les matières premières, mais aussi tous les autres contrats appuyés sur la variation
d’une monnaie, d’un taux d’intérêt, d’un cours de Bourse, etc. – c’est cela qu’on l’appelle un produit
dérivé – se sont développés de façon exponentielle. Ces produits dérivés se sont mis à circuler entre des dizaines,
des centaines ou des milliers de mains, ou plutôt de terminaux informatiques, en voyant leur valeur varier d’une minute à
l’autre en fonction de ce que chaque spéculateur attend des fluctuations du marché. Avec les produits dérivés, on ne
spécule plus sur la valeur d’une marchandise, mais sur le risque de voir cette valeur varier dans un sens ou dans l’autre.
Comme l’écrivait (en 2005) l’économiste Jean-Philippe Tarte, professeur à HEC Montréal, « en une décennie, du
milieu des années soixante-dix au milieu des années quatre-vingt, a surgi un marché financier totalement nouveau dont
l’objectif était de négocier non des actifs, mais le risque lui-même ». Ce marché allait connaître en effet une
croissance inouïe : selon le même économiste, en 1998, la valeur de ces produits était 60 fois supérieure à ce
qu’elle était en 1986, et elle était de plus en plus déconnectée de la valeur des produits « sous-jacents »,
c’est-à-dire ceux sur lesquels ces contrats sont adossés [Dans un contrat à terme sur le blé par exemple, le contrat sur
la variation du prix du blé est le produit dérivé, et le blé lui-même le produit sous-jacent].: « Début 1998, la
valeur totale des produits dérivés était de 64 000 milliards de dollars ; six mois plus tard, elle atteignait
75 000 milliards, et 80 300 milliards six mois après, alors que la valeur marchande des sous-jacents était de
3 230 milliards, soit 4 % de ce total. »
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L’explosion de ce marché et des profits qu’il engendrait a poussé les financiers à faire preuve d’une inventivité sans
limite. Ils se sont mis à embaucher à tour de bras (et avec des salaires en or massif) des petits génies des mathématiques
qui ont élaboré des martingales toujours plus compliquées, toujours plus fragiles, afin de leur permettre – croyaient-ils
– de réduire les risques.
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Pour se prémunir des risques d’impayés de crédit, ils ont par exemple appris à dissimuler les créances les plus
dangereuses en les vendant au milieu d’autres créances plus sûres, de la même façon qu’un vendeur à l’étalage
refourgue ses pommes pourries en recouvrant celles-ci d’une rangée de pommes saines. Ce système, dit de
« titrisation », consiste à constituer un « package » de créances, certaines saines et d’autres
extrêmement risquées, pour réussir à les écouler malgré le risque. Mais l’opacité du système est telle que personne
n’est en mesure de savoir quelle est la part de créances qui seront payées et celle de créances qui ne le seront pas. Car
les « portefeuilles d’actifs » qui sont échangés aujourd’hui sur les places financières contiennent
couramment quarante ou cinquante mille titres ! Les petits génies de la finance qui ont inventé ce système, toujours pleins
d’humour lorsqu’il s’agit de jouer avec l’argent des autres, ont appelé ce système de titrisation « évier
broyeur », du nom de ces systèmes très en vogue aux États-Unis, qui aspirent, broient et mélangent n’importe quoi.
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Rappelons que la crise des subprimes a été provoquée par la multiplication à l’infini de tels titres, grâce à
l’invention de ce que les banquiers appellent les CDO (collaterized debt obligation, en français « obligation
adossée à un actif ») : les banquiers ont vendu des crédits immobiliers à des ménages insolvables, ont
« titrisé » des milliers de ces crédits en les mélangeant à des actifs plus sains, et les ont revendus à d’autres
banques, ou d’autres institutions financières, ou d’autres fonds d’investissement, leur transférant ainsi le risque
d’impayé… jusqu’à ce qu’elles finissent par les racheter elles-mêmes à leur insu, dissimulés qu’ils étaient dans
d’autres produits.
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Un exemple : les CDS
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Un exemple de produit dérivé d’autant plus frappant qu’il est d’actualité est celui des CDS, les credit default
swap (traduit en français par « dérivés de crédits » ou « couvertures de défaillance »), dont il est
beaucoup question dans la presse économique depuis 2008.
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Il s’agit de contrats d’assurance sur les crédits. Les CDS ont été envisagés à l’origine par les banquiers comme la
solution miracle leur permettant de gagner à tous les coups, c’est-à-dire de se prémunir contre tout risque de défaut de
paiement. Inventé en 1994 par une jeune femme diplômée en finances et en mathématiques embauchée par la banque américaine
JP Morgan, Blythe Masters, le système est, en apparence, assez simple. Le CDS suppose trois acteurs : un banquier qui prête,
un contractant qui emprunte, et un tiers qui accepte d’assurer le prêt en cas de défaut de paiement de l’emprunteur,
moyennant, comme c’est le cas pour toute assurance, la perception d’une prime régulière. Le système, bien qu’à une
tout autre échelle, est le même que celui d’une assurance habitation : on paye chaque année une prime à l’assureur.
S’il n’y a jamais de sinistre, on a payé en pure perte et l’assureur a encaissé. Mais en cas de sinistre, l’assureur
se charge de payer les dégâts.
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Tout le système repose sur la conviction, des deux côtés, que l’on sera gagnant : s’il n’y a pas de défaut de
paiement, « l’assureur » (qui peut être une banque, une assurance, un fonds de pension ou même n’importe quel
spéculateur) aura touché pendant toute la durée du prêt une rente, sans avoir à débourser le moindre centime de capital.
En cas de défaut de paiement en revanche, il se verra obligé de couvrir le montant du prêt. Et c’est la banque prêteuse
qui sera gagnante, puisque remboursée.
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Ce système a connu un succès dépassant de très loin les espérances de ses inventeurs : les CDS couvrent aujourd’hui des
montants de dettes qui se chiffrent en dizaines de milliers de milliards de dollars [En 2004, le marché des CDS représentait
6 400 milliards de dollars. Fin 2007, 57 894 milliards de dollars]. Pourquoi ? D’abord parce qu’ils permettent de
s’assurer, on l’a dit, contre le risque de défaut de paiement. Mais aussi parce qu’ils ont permis de tourner ce qui
restait de règles dans le système financier américain, notamment le fait qu’une banque est censée avoir en caisse un
dépôt suffisant pour pouvoir couvrir une partie des pertes dues à un défaut de paiement. Avec le CDS, cette obligation
disparaît puisque, en théorie, le risque disparaît ! Pour la petite histoire, il a fallu des mois d’intense lobbying aux
banquiers de Wall Street pour faire accepter ce système aux régulateurs de l’État américain, qui étaient un peu
réticents, au départ, face à ce montage, comme en général face à l’explosion des produits dérivés.
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Il est à noter que l’autorisation définitive de jouer avec les produits dérivés, et notamment les CDS, sans la moindre
contrainte, émana de l’administration démocrate de Bill Clinton. Lui qui avait fait une partie de sa campagne de 1992 sur la
nécessité de réguler la finance et de limiter l’usage des produits dérivés, oublia évidemment ses promesses en arrivant
au pouvoir. « Avant même que l’homme de l’Arkansas [Clinton] ne soit intronisé, raconte Gillian Tett,
journaliste au Financial Times, il était évident que les stratèges du secteur financier avaient réussi la transition
Bush-Clinton. Les financiers démocrates succédèrent aux républicains. La rhétorique accusatrice de la campagne
s’assécha. »[ Gillian Tett, L’or des fous, éd. Le Jardin des livres /économie] Et deux ans plus tard, le
secrétaire d’État au Trésor Lloyd Bentsen déclarait devant un parterre de financiers : « Les produits dérivés,
ce n’est pas un gros mot. [L’État] doit rester prudent en voulant s’ingérer dans les marchés de façon trop
maladroite. » À la fin des années quatre-vingt-dix, les banquiers continuèrent à œuvrer pour que le marché des
produits dérivés soit totalement libéralisé. En 2000, le sénateur démocrate Phil Gramm finit par faire adopter une loi
dite de « modernisation des marchés à terme », interdisant purement et simplement la réglementation sur les produits
dérivés. Notons que Phil Gramm, sans doute en remerciement de ce beau geste, quitta en 2002 le Sénat pour devenir
vice-président du géant bancaire UBS.
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L’explosion des CDS était grosse de dangers qui allaient apparaître au grand jour quelques années plus tard, lors de la
crise des subprimes en 2007-2008. Car, exactement comme une catastrophe naturelle telle qu’un tremblement de terre ou
un tsunami peut ruiner un assureur, une catastrophe financière amenant des défauts de paiement à la chaîne peut ruiner les
contractants d’un CDS. Et le problème était multiplié par le fait que ces titres d’assurance avaient changé de mains
mille fois depuis qu’ils avaient été conclus, devenant eux-mêmes objets de spéculation ! Un contrat d’assurance sur un
prêt, qui permet de toucher une rente de quelques millions sans débourser un sou, en échange de la promesse de couvrir un
hypothétique défaut de paiement, quel spéculateur ne se jetterait pas dessus ?
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Pire, les CDS sont en réalité un encouragement à spéculer sur les défauts de paiement : le propriétaire d’un CDS, dès
lors que la possession de ce contrat lui assure de toucher le gros lot en cas de faillite de débiteur, a tout intérêt à tout
faire pour accélérer cette faillite, on le verra plus loin avec le cas de la dette grecque.
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Le plus ahurissant dans l’affaire est que ce sont bien souvent les mêmes banques, les mêmes sociétés financières, qui
contractent des crédits à haut risque, les font assurer par des CDS et en assurent en même temps d’autres via des CDS
contractés par leurs filiales : selon un document publié par Bercy en 2009, sur le marché des CDS, les banques
représentent 59 % des acheteurs et 44 % des vendeurs !
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Pour prendre une image plus simple, ce comportement est le même que celui d’une firme automobile qui, d’abord, vendrait un
million de voitures dont elle sait parfaitement que le système de freinage est défectueux et dangereux et va provoquer des
milliers d’accidents, et qui, en même temps, investirait dans des hôpitaux, des centres de rééducation pour accidentés de
la route et une usine de fabrication de fauteuils roulants.
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Au moment où a éclaté la crise des subprimes, en 2007, où le prix des logements s’est brutalement effondré, et où
il est devenu évident que les millions de crédits immobiliers qui avaient été accordés à des ménages pauvres ne seraient
jamais remboursés, des milliers d’institutions financières se sont retrouvées avec sur les bras des reconnaissances de
dettes qui ne valaient plus rien. Et des milliers d’autres – ou en réalité les mêmes, puisque chacun était à la fois
assureur et prêteur – ont été contraintes de devoir honorer les contrats CDS : il ne s’agissait plus seulement
d’encaisser une agréable rente régulière, mais de rembourser les frais du sinistre. Sauf que les banques ou les assureurs
concernés, comme l’américain AIG qui dut rembourser d’un seul coup quelque 67 milliards de dollars de prêts assurés,
n’avaient pas en caisse l’argent nécessaire pour le faire. Ils n’eurent alors d’autre solution que de demander à
l’État, c’est-à-dire aux contribuables américains, de payer les pots cassés. Le système des CDS ne fonctionne,
pourrait-on dire, que tant que tout va bien : il permet alors de faire d’énormes bénéfices. Mais lorsque tout
s’effondre, il est impossible pour l’assureur d’honorer ses engagements. Mais quelle importance, puisqu’une telle
situation correspond à un effondrement de tout le système ? Comme le notait l’automne dernier un éditorialiste de La
Tribune, dans un article nommé de façon éloquente « Les CDS, une protection si inutile » : « Quand
tout implose, personne ne paye d’assurance. C’est comme acheter une prime d’assurance contre la guerre nucléaire. On est
assuré, oui. Mais mort. »
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La crise des dettes souveraines
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Après le krach financier de 2008, qui, malgré les déclarations d’intention de l’époque, n’a strictement rien changé
au mode de fonctionnement du monde financier, il s’est rapidement amorcé une nouvelle crise, dans laquelle nous sommes
plongés aujourd’hui : celle des dettes souveraines. À peine les États avaient-ils recapitalisé les banques à coup de
centaines de milliards, que celles-ci se mirent à spéculer avec plus de rapacité que jamais sur la dette de ces États, et
notamment des plus fragiles. Il s’agit là d’une véritable spirale infernale, qui défie le bon sens : la dette colossale
des États est due, en grande partie, au fait que ceux-ci ont donné de l’argent à fonds perdus aux banques. N’ayant plus
les moyens de financer leurs dépenses courantes, les États vont donc emprunter… auprès des mêmes banques qu’ils se sont
ruinés à recapitaliser !
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Les dettes souveraines sont rapidement devenues un outil de spéculation extrêmement lucratif pour les financiers ; tout
comme offrir des crédits immobiliers à des ménages insolvables (subprime) était très rémunérateur, en offrir à
des États insolvables ne l’est pas moins. Dans ce gigantesque casino qu’est le système financier mondial, plus on risque,
plus on gagne… jusqu’au krach. Et le système des CDS a permis aux parieurs les plus hardis de signer des contrats
d’assurance sur des dettes de plus en plus dangereuses, les assureurs étant motivés par le fait que le montant de la prime
augmente en fonction du risque.
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Un exemple ? Assurer une tranche de dix millions de dollars de dette suisse à cinq ans par le biais d’un CDS rapportait, le
13 février 2012 – car tout cela varie de jour en jour – une prime de 54 780 dollars par an. En revanche, avec la
Grèce, les choses deviennent nettement plus intéressantes pour les assureurs : la prime est aujourd’hui de 6,5 millions
de dollars par an, toujours par tranches de dix millions assurés, après avoir atteint, au plus fort de l’incertitude,
9,4 millions ! La possession d’un CDS sur la dette grecque assure donc une formidable rente à son détenteur, qui
rappelons-le, n’a pas forcément engagé de capital dans le prêt lui-même mais simplement dans l’achat du contrat
d’assurance. Le jeu consiste cette fois pour l’assureur, à toucher la prime, et à se dépêcher de revendre le contrat
avant que la Grèce fasse faillite, pour ne pas avoir à payer les frais de cette faillite.
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Mais les CDS sur les dettes d’État (que l’on appelle « CDS souverains ») permettent de s’enrichir d’une autre
façon, simplement en les achetant et en les revendant. Leur valeur variant en fonction du risque d’impayé, celui qui a
acheté un CDS à bas prix parce que le risque était faible, peut le revendre beaucoup plus cher si le risque augmente. Il
suffit donc aux spéculateurs d’aider un peu le risque à augmenter pour faire de juteux profits. C’est ce système
qu’explique le journaliste économique Jean Quatremer : « Dans le cas de la Grèce, les spéculateurs, dont la banque
Goldman Sachs et plusieurs fonds d’investissement, ont siphonné le marché des CDS grecs afin de faire grimper leur cours.
Cette envolée des CDS a déclenché une panique sur le marché de la dette grecque, les investisseurs voyant dans l’envolée
des cours le signe que certains acteurs de marché doutaient de la solvabilité de la Grèce. Les investisseurs ont donc
commencé à se débarrasser de leurs obligations d’État. Plus la peur gagnait, plus la valeur des obligations baissait, plus
le cours des CDS grimpait. Les spéculateurs jouaient aussi contre la dette grecque, pariant à la baisse, un pari sans risque
puisqu’ils avaient eux-mêmes déclenché la panique. En même temps, ils n’hésitaient pas à prêter à court terme à la
Grèce à des taux de plus en plus élevés. Ainsi, ils gagnaient sur tous les tableaux. »
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On le sait, ces jeux financiers délirants, s’ils ont pour conséquence un enrichissement rapide des spéculateurs, sont
payés au prix fort par les peuples. Déjà, la population grecque paye très cher la volonté de ses dirigeants d’éviter la
faillite en imposant plan de rigueur sur plan de rigueur. Mais, le jour où la faillite aura lieu quand même, une catastrophe
pourrait intervenir peut-être sans commune mesure avec celle de 2008. Car l’opacité des marchés dérivés est telle que
personne, aujourd’hui, n’est en mesure de savoir qui possède réellement des CDS sur la dette grecque, ni sur les dettes
italienne ou française, et combien. Les CDS sont en effet des opérations « hors bilan » : ils n’apparaissent pas
dans la comptabilité officielle des banques, et sont effectués par des filiales offshore, c’est-à-dire installées
dans les paradis fiscaux. Il est certain que toutes les banques s’enrichissent aujourd’hui grassement grâce aux CDS
souverains… mais le jour où elles devront effectivement assumer les conséquences d’un défaut de paiement, une nouvelle
paralysie totale du système bancaire est à peu près certaine, puisque pas une seule d’entre elles ne possède les fonds
propres permettant de payer.
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Et cette fois-ci, on ne pourra pas compter sur le pompier qu’est l’État pour éteindre l’incendie, puisque ce sera lui
qui sera en train de brûler.
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Après eux, le chaos
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La société capitaliste semble bien être en train de s’étouffer dans sa propre graisse, incapable de gérer ses propres
contradictions, incapable d’empêcher de nuire les capitalistes qui, chaque jour, jouent un peu plus avec le feu. Les États
sont impuissants à remettre en place une régulation qu’ils ont eux-mêmes supprimée. Quant aux capitalistes et aux
spéculateurs eux-mêmes, s’ils savent sans doute parfaitement les risques qu’ils font prendre à toute l’humanité, ils
n’en continueront pas moins d’agir tant qu’il y aura de l’argent à faire – et après moi le déluge ! On ne peut que
penser ici à la célèbre réplique du film La Haine, où l’un des personnages dit se sentir dans la peau d’un homme
qui chute du haut d’une tour, et qui tout au long de sa chute se dit : « Jusqu’ici, tout va bien. » C’est
exactement le même raisonnement que tenait, peu avant le krach de 2008, le PDG d’une des grandes banques d’investissement
de Wall Street qui, face aux avertissements de plus en plus inquiets de certains économistes, avait répondu : « Il
faut danser tant que la musique continue. » Le jour où la musique s’arrêtera, ce ne sont même pas ces financiers qui
payeront la note, mais les peuples, qui se verront jetés dans une récession sans précédent, dont les conséquences sont
incalculables aujourd’hui.
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Tous ceux qui, parmi les économistes ou le personnel politique, prétendent avoir des solutions sont ou des naïfs, ou des
menteurs. Penser qu’il faudrait revenir à un capitalisme industriel classique, comme si les industriels n’avaient pas joué
un rôle majeur dans la situation que nous connaissons aujourd’hui, est ridicule. Tout comme prétendre qu’il suffirait de
cloisonner à nouveau le système bancaire, comme ce fut le cas après la crise de 1929. De telles décisions seront peut-être
prises dans les mois qui viennent. Mais qui forcera les financiers à les respecter, et comment ? L’irresponsabilité
sociale de ces hommes est telle que la seule manière de les empêcher de nuire serait de les exproprier à l’instant, de leur
ôter toute possibilité de prendre la moindre décision, et, accessoirement, de les jeter en prison pour avoir ruiné la
société tout entière au nom de leur profit.
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Mais une telle décision ne sera jamais prise par les hommes politiques qui sont aujourd’hui au pouvoir ou aspirent à y
parvenir. Elle ne pourra émaner et être menée à bien que par une révolution sociale, lors de laquelle les exploités du
monde entier décideront consciemment d’en finir avec un système qui n’a fait que trop de dégâts.
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15 février 2012
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Les capitalistes industriels responsables au premier chef
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Il est courant aujourd’hui d’entendre dire, dans les milieux altermondialistes ou liés au Parti communiste français,
qu’il faudrait revenir à un capitalisme davantage tourné vers l’industrie, et moins vers la finance. Comme s’il existait
une distinction entre les « bons capitalistes », les industriels, et les « mauvais », les financiers et les banquiers.
Une telle affirmation est au mieux d’une grande naïveté, et au pire une escroquerie.
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D’abord, parce que les capitaux industriels et bancaires sont tellement entremêlés depuis le début du XXème siècle,
qu’on serait aujourd’hui bien en peine de distinguer les uns des autres. C’est un phénomène que Lénine avait déjà
identifié en son temps, en parlant de « fusion du capital industriel et bancaire » en un seul et même
« capital financier ». Selon l’expression de l’économiste Français Chesnais, il parait aujourd’hui plus juste de
parler, plutôt que d’entreprises industrielles, « d’entreprises financières à domination industrielle » au
sein desquelles il n’existe « aucune cloison séparant les opérations liées à la mise en valeur du capital dans la
production, et les opérations dirigées vers des prises de profit d’un type purement financier ».
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Ensuite, parce qu’il ne faut pas perdre de vue que les entreprises industrielles ont été les premiers acteurs de la
financiarisation de l’économie, et que les banques n’ont fait que leur offrir des instruments, même si elles se sont
fabuleusement enrichies au passage.
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Les industriels ont toujours, en permanence, d’importantes quantités de liquidités en caisse, et l’on imagine aisément
qu’ils ne les laissent pas « dormir » dans un bas de laine. Lorsqu’une entreprise comme PSA affirmait, il y a peu,
disposer de onze milliards de cash flow, c'est-à-dire de liquidités disponibles, cela ne signifie pas qu’ils
attendent dans un coffre-fort : bien évidemment, cet argent est immédiatement placé sur les marchés financiers pour en
rapporter plus.
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Les entreprises disposent d’une multitude de moyens pour spéculer, et notamment les multinationales, qui ont la possibilité
de transférer très rapidement des fonds d’une filiale à l’autre, et donc d’une monnaie à une autre, en se calant sur
les cours les plus intéressants. Par exemple, ce sont bien les spéculations sur les devises menées par les grandes
multinationales qui ont provoqué la crise financière de 1992-1993.
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Les entreprises industrielles ne se sont pas privées non plus d’intervenir sur le marché des produits dérivés, dont
certains ont d’ailleurs été créés par les banques spécialement à la demande des industriels. Le tout premier
« swap » (un produit dérivé consistant à permettre à deux entreprises d’échanger des intérêts sur les
emprunts) a ainsi été créé en 1981 à la demande d’IBM, qui souhaitait augmenter ses réserves en dollars et se
débarrasser d’une quantité excessive de francs suisses. Par la suite, la rentabilité de telles opérations a été telle
qu’il n’est pas une grande multinationale qui ne soit impliquée, aujourd’hui, dans des opérations spéculatives à haut
risque.
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C’est si vrai que, de nos jours, la plupart des grands groupes industriels ont créé leur propre banque, de façon à pouvoir
jouer à leur guise avec les produits financiers. Et ce pour une raison simple : à partir du moment où doivent être
accordés des crédits pour qu’ils puissent écouler leur production, pourquoi laisseraient-ils la création de ces crédits
et les profits qui en découlent à d’autres banquiers ? Dès les années quatre-vingt, il est donc devenu d’usage pour les
industriels ou bien de créer de toute pièce des banques, comme la banque PSA ou la banque Renault, ou d’en acquérir une par
fusion-acquisition. Quelques exemples : Péchiney a créé le Crédit chimique en 1982, Thomson la banque TCI en 1984,
Saint-Gobain, la Société financière Miroirs en 1989 ; BSN a racheté Alfabanque en 1989, la même année où Lafargue
acquérait Transbanque et Bouygues la Société des banques privées. Toutes ces banques, pour n’être pas très connues du
grand public, n’en sont pas moins très actives sur les marchés financiers.
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Il n’existe pas de bons et de mauvais capitalistes. Il n’existe qu’un seul capitalisme, dont les capitaux se déplacent en
permanence d’un secteur à l’autre à la vitesse des transactions informatiques. C’est ce capitalisme, dans son ensemble,
qu’il faudra exproprier.
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« L’algo trading », ou : quand les financiers perdent la raison
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Pour mesurer l’absurdité d’un système où les ressources les plus stupéfiantes de la technique moderne sont mises au
service de la spéculation, on peut citer l’exemple de « l’algo-trading », système développé sur toutes les places
boursière du monde, grâce auquel les transactions sont faites automatiquement par des ordinateurs, en quelques millièmes de
seconde.
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Le fonctionnement en est le suivant : des programmes informatiques ultrasophistiqués guettent les ordres d’achat ou de vente
qui voyagent sur les réseaux informatiques. Lorsqu’un trader, par exemple, envoie un ordre d’achat de 5 000 actions, il se
passe un délai estimé à 30 millièmes de seconde entre le moment où l’ordre est passé et celui où il arrive sur une
place financière. Pendant ce délai de trente millisecondes, un programme informatique peut « intercepter » l’ordre,
l’analyser, en conclure que l’action concernée va augmenter, et acheter le plus possible de ces actions. Lorsque l’ordre
de départ arrive à sa destination et que l’achat devient effectif, le prix de l’action augmente en effet, et le programme
informatique n’a plus qu’à revendre immédiatement les actions à un prix légèrement supérieur. Le tout en bien moins
d’une seconde !
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Ce type d’opérations se pratique plusieurs millions de fois par jour sur tous les marchés, et génère des profits qui se
comptent, en fin d’année, en milliards.
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