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Union Communiste Internationaliste
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N°149
février 2013
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Libye - La loi des milices
Le 23 octobre 2012 a marqué le premier anniversaire de la « libération de la Libye », proclamée par les puissances impérialistes au terme de sept mois de bombardements prétendument humanitaires.

Mais sans les assassinats inopportuns, le 11 septembre 2012, en plein milieu de la campagne présidentielle américaine, de l’ambassadeur des États-Unis en Libye et de trois membres de son personnel à Benghazi, les médias occidentaux n’auraient sans doute pas levé le voile qu’ils avaient jeté un an auparavant sur la réalité de la situation en Libye.

Dans un premier temps, ces assassinats furent présentés comme des dommages collatéraux des protestations qui se déroulaient alors contre une vidéo américaine accusée d’insulter l’islam. Mais bien vite les autorités américaines durent admettre une vérité plus inconfortable encore : les diplomates n’avaient pas été victimes d’une foule fanatique en furie, mais d’attaques à la roquette organisées contre des installations américaines, sans doute pour coïncider avec l’anniversaire des attaques terroristes du 11 septembre 2001 à New York. Et cela, dans un pays dont la population était censée être éternellement reconnaissante envers les États-Unis pour l’avoir aidée à renverser Kadhafi.

Depuis, aux États-Unis mêmes, de nombreuses têtes sont tombées dans les hautes sphères du département d’État, après qu’une enquête eut révélé que la protection du personnel diplomatique américain en Libye avait été confiée à la Brigade des Martyrs du 17 février, l’une des innombrables milices issues de l’effondrement du régime du colonel Kadhafi. Dans la foulée, on apprenait que le centre de la capitale libyenne, Tripoli, continuait à connaître des affrontements au lance-roquette entre milices rivales et que la ville de Benghazi, le berceau du soulèvement contre la dictature, avait été et continuait à être le théâtre d’une longue série d’attentats visant de hauts dignitaires du nouvel appareil militaro-policier de l’après-Kadhafi. Non seulement le pouvoir central de Tripoli se montrait impuissant à mettre les milices au pas dans le pays mais, pour les empêcher d’étendre leur champ d’action vers les pays voisins, il en était réduit à fermer ses frontières et à les faire patrouiller jour et nuit par des avions de chasse, sans grand succès, d’ailleurs.

En fin de compte, même si le coût politique, matériel et humain du changement de régime opéré par les puissances impérialistes en Libye avait été insignifiant pour elles, comparé à ce qu’il avait été en Afghanistan et en Irak, une boîte de Pandore n’en avait pas moins été ouverte, tout comme dans ces deux pays. C’est ce qu’exprimait récemment le correspondant du quotidien britannique The Guardian en écrivant que « la Libye d’aujourd’hui n’est pas un seul État, mais une collection de fiefs ». Pour la population libyenne, la domination brutale de l’ancien dictateur n’aura été que remplacée par la non moins brutale domination de milices armées.

À ce sujet, nous reproduisons ci-dessous de larges extraits d’un article publié par nos camarades britanniques de Workers’ Fight (Class Struggle n° 97 – octobre 2012).
Le 23 octobre 2011, à la suite de l’exécution de Kadhafi et de la chute des derniers bastions du régime, les capitales occidentales fêtaient ce qu’elles appelaient la « libération de la Libye ». Pour une fois, une intervention occidentale semblait s’être déroulée comme prévu, sans entraîner de retour de flamme. À telle enseigne qu’aux États-Unis un ancien membre de l’administration républicaine de George Bush alla jusqu’à féliciter Obama, en écrivant, dans le jargon de la diplomatie américaine, que « la Libye a été la démonstration qu’une intervention dans le cadre de la politique ’Responsibility to Protect’ [responsabilité de protéger les populations] peut être viable si elle est bien conçue. »
Cependant, quelques semaines après cette « victoire de la démocratie », on put voir en Libye une autre forme de « démonstration » – celle de la colère de la population qui se mit à manifester dans les rues de Tripoli presque tous les jours, pour protester contre les brutalités des brigades de « thuwwars » (révolutionnaires). Celles-ci patrouillaient désormais les rues des principales villes dans des 4x4 lourdement armés, imposant leur loi aux populations sous prétexte de pourchasser les « suppôts de Kadhafi », tout en se livrant entre elles à une sanglante guerre territoriale. Tout laissait penser qu’au lieu de la démocratie idyllique saluée par les gouvernements occidentaux, un chaos sanglant était en train de sortir des cendres du régime de Kadhafi.
Bien sûr, ce n’était pas ce que les puissances occidentales avaient espéré. Non pas qu’elles se soient jamais préoccupées des libertés démocratiques de la population libyenne, pas plus de celles dont elle ne jouissait pas sous le règne de Kadhafi que de celles dont elle pourrait jouir après sa chute. Avant tout, l’impérialisme voulait éviter que la chute du régime de Kadhafi entraîne un vide étatique et un chaos politique comparable à ce qui s’était produit après le renversement de Saddam Hussein en Irak.
À cet égard, les puissances occidentales s’étaient trouvées confrontées à un problème majeur : n’ayant ni hommes à elles, ni influence au sein de l’appareil répressif de Kadhafi, elles ne pouvaient pas compter sur l’armée libyenne pour démettre le dictateur tout en gardant la situation en main, contrairement à ce qui s’était passé dans d’autres pays touchés par ce que l’on a appelé le « printemps arabe » (en Égypte, en Tunisie et au Yémen, par exemple). Le renversement de Kadhafi ne pouvait que résulter de la désintégration de son armée et, pour éviter le vide étatique qui en résulterait, il fallait que les puissances impérialistes mettent en place un appareil d’État de rechange, capable de prendre la relève le moment venu.
Ce fut le rôle assigné au Conseil national de transition (CNT), qui fut formé à Benghazi le 27 février 2011, et immédiatement reconnu par les principales puissances occidentales. Tandis que la majorité de ses membres était des inconnus, sauf peut-être des services secrets occidentaux pour ceux qui avaient vécu en exil pendant des décennies, la direction du CNT était, elle, parfaitement connue. Son chef, Moustapha Abdel Jalil, avait été ministre de la Justice sous Kadhafi. Il y avait aussi un ancien ministre de l’Intérieur, le général Abdelfattah Younès, qui devait diriger la nouvelle armée libyenne,  et Mahmoud Jibril, un ancien responsable de l’Office national du développement économique. On espérait que la présence de ces anciens dignitaires du régime de Kadhafi encouragerait des personnages importants du régime à changer de camp. Les gouvernements occidentaux n’épargnèrent aucun effort pour tenter d’inciter d’autres dignitaires du régime, en particulier des diplomates libyens, à passer du côté du CNT. En même temps, l’un des buts de la campagne de bombardements contre les forces de Kadhafi était de convaincre ses officiers qu’ils étaient du côté des perdants, et qu’ils auraient tout à gagner à changer de camp avec leurs armes et leurs hommes avant qu’il soit trop tard.
Cependant, cette stratégie n’eut pas le succès escompté, du moins pas dans l’armée. Si quelques unités de l’armée changèrent effectivement de camp, avec leurs officiers et leur armement lourd, ce furent principalement des unités basées en Cyrénaïque, la province de l’est autour de Benghazi. Mais dans le reste de l’armée, en particulier dans les bastions de Kadhafi autour de Tripoli et de Syrte, la caste des officiers resta derrière le régime ; et les soldats qui désertèrent ne le firent que par petits groupes relativement isolés, emmenant avec eux leurs propres armes, mais pas de matériel lourd. Au lieu de fournir au CNT une ossature solide et toute faite pour sa future armée, la plupart de ces soldats déserteurs retournèrent dans leur ville natale, soit pour retourner à la vie civile, soit pour rejoindre les milices locales qui commençaient à émerger.
La multiplication des milices
La plupart de ces milices se formèrent pour défendre une ville, ou quelquefois même un quartier. D’autres furent organisées par des hommes d’affaires, assez riches pour acheter les armes nécessaires et subvenir aux besoins de leurs hommes,  qu’ils utilisaient avant tout comme leur armée privée.
D’autres milices furent formées par des courants politiques ayant leurs propres objectifs. Parmi eux, il y avait divers courants se réclamant de séparatismes provinciaux ou ethnistes, basés en particulier dans les provinces de Cyrénaïque, dans l’est, et du Fezzan, dans le sud. Mais les plus actifs de ces courants étaient des factions issues du Groupe islamique combattant libyen (GICL), une organisation salafiste armée formée en 1990 par des Libyens de retour du « jihad » contre l’Union soviétique en Afghanistan. Le GICL avait été brutalement réprimé par Kadhafi dans les années 1990, et l’organisation elle-même avait été détruite. Mais elle avait survécu, tant dans la clandestinité en Libye qu’en exil, sous la forme de quelques petits groupes plus ou moins rivaux, qui tous se disaient les seuls héritiers du GICL et de ses martyrs.
De toute façon, ces milices avaient toutes leurs propres priorités, qui ne coïncidaient pas toujours avec celles du CNT, ni même avec les exigences de la guerre contre les forces de Kadhafi. En particulier, dès le début, des rivalités locales et politiques, voire des rivalités de personnes,  rendirent souvent toute coopération assez compliquée, voire totalement impossible.
L’efficacité avec laquelle le commandement du CNT pouvait utiliser ces milices au combat dépendait entièrement de la bonne volonté de leurs chefs auto-proclamés. Comme bien peu d’entre eux acceptaient les ordres sans objection, il en résulta un chaos permanent parmi les forces rebelles qui fut la principale cause de leur lente progression contre le régime, malgré les bombardements occidentaux des forces et des positions de Kadhafi.
Lorsque la dictature finit par tomber, plus à cause des bombes occidentales que des capacités combattantes des rebelles, ces milices furent soudain promues au rang de « héros de la révolution ». Profitant de la confusion qui régnait au sein de l’appareil d’État de l’ancien régime, elles s’emparèrent de ses stocks d’armes et s’en servirent pour occuper des bâtiments officiels et imposer leurs propres hommes à des postes clefs. Cela se fit rarement sans conflit, d’autant que, surtout dans les grandes villes, différentes milices s’affrontaient pour avoir le premier rôle, au prix de nombreux accrochages armés dans les rues.
En même temps, la vie quotidienne de la population devint ponctuée par les contrôles incessants des milices, dont les arrestations arbitraires de soi-disant « suspects kadhafistes » semblaient surtout destinées à extorquer de fortes rançons à leurs familles, sous prétexte de les mettre à l’amende. On fit de plus en plus souvent état de mauvais traitements et de tortures infligés à des « suspects ». De nombreuses personnes arrêtées disparurent, soit parce qu’elles avaient été tuées faute d’avoir payé l’amende exigée, soit parce qu’elles étaient détenues dans l’une des prisons clandestines que les milices les plus importantes avaient installées. En janvier 2012, les Nations unies estimaient que les milices détenaient ainsi illégalement 7 000 prisonniers.
La chute du régime de Kadhafi n’arrêta pas le développement des milices, ni en nombre, ni en effectifs. Au contraire, elles connurent une croissance astronomique. En juin 2012, on estimait qu’il existait 400 milices différentes dans le pays, soit environ cinq fois plus qu’en octobre 2011. Parmi elles, bien sûr, un certain nombre avaient été formées par des trafiquants, contrebandiers et autres gangsters de toutes sortes, pour qui une milice n’était qu’un moyen commode de cacher leurs activités criminelles.
Qui plus est, dans un pays dont l’économie était pratiquement paralysée et où plus d’un tiers de la population en âge de travailler n’avait pas de source de revenu, l’appartenance à une milice garantissait au moins d’avoir à la fois un statut social et une source de revenu, même modeste. Ce facteur économique prit encore plus d’importance lorsqu’en avril 2012 le CNT annonça que les « thuwwars » pourraient bénéficier d’un programme comportant, entre autres, le paiement d’une prime exceptionnelle. Comme on pouvait s’y attendre, il y eut dix fois plus de candidats que le nombre estimé de « thuwwars » ayant participé à la guerre civile. Mais comme toutes les candidatures devaient être parrainées par l’une ou l’autre des milices reconnues, celles-ci en profitèrent pour augmenter d’autant leur recrutement.
Pour résumer, la poussière de la prétendue « révolution » contre Kadhafi n’était pas plutôt retombée que le chaos de la loi des milices s’installait, conduisant à de nombreuses manifestations de protestation aux cours des mois suivants, semblables à celles déjà évoquées à Tripoli.
La mutation des milices en mercenaires
Pour les conseillers occidentaux du CNT, il fallait à tout prix éviter de répéter l’une des erreurs catastrophiques faites en Irak, l’épuration des membres du Baath parmi les cadres de la police et de l’armée, qui avait paralysé l’appareil répressif de l’État irakien, tout en poussant des dizaines de milliers de ses membres dans les bras des forces combattant l’occupation occidentale. Bien sûr il n’y avait pas d’occupation occidentale en Libye. Mais il y avait toujours le risque qu’une opposition armée au CNT émerge des restes de l’appareil d’État du régime déchu. Aussi les gouvernements occidentaux pressèrent-ils le CNT de maintenir la police et l’armée de Kadhafi dans leurs fonctions, sans trop poser de questions, en même temps qu’on intégrerait progressivement les milices dans leurs rangs.
Mais c’était plus facile à dire qu’à faire. À la suite de la campagne de bombardements occidentaux, de nombreuses unités de l’armée s’étaient désintégrées. Par peur des représailles, les unités intactes s’étaient dispersées après la chute du régime, ainsi qu’une bonne partie de la police et de la gendarmerie. Et surtout les principales milices, dont beaucoup pouvaient désormais aligner des dizaines de tanks et autres armes lourdes, étaient bien déterminées à jouer un rôle décisif dans la Libye nouvelle.
De plus, il était hors de question pour les milices de reconnaître l’autorité d’anciens hauts responsables du régime de Kadhafi. Ce n’était d’ailleurs pas nouveau : le meurtre du général Younès, ministre de la Défense du CNT et ancien ministre de l’Intérieur de Kadhafi, en juillet 2011 (probablement assassiné par des membres d’une des milices islamiques, même si elles n’en revendiquèrent jamais la responsabilité) et le processus sans fin qui avait suivi pour lui trouver un successeur ayant l’agrément des milices avaient déjà montré jusqu’où celles-ci étaient prêtes à aller pour imposer leur volonté au nouveau régime.
Le CNT changea donc de stratégie : au lieu d’essayer de verser l’eau dans la bouteille, il essaya de façonner la bouteille autour de l’eau. En d’autres termes, au lieu d’intégrer les milices au sein d’une nouvelle armée commandée par les officiers de carrière de l’ancien régime, le CNT sous-traita les tâches militaires aux milices, faisant d’elles, dans les faits, l’armée du nouveau régime. Ensuite, il nomma des officiers supérieurs de carrière auprès de ces milices, d’abord pour leur servir de conseillers puis, beaucoup plus tard, pour essayer d’en prendre le commandement.
Le CNT créa à la fin 2011 un nouvel organe, le Conseil suprême de sécurité (CSS), qui était censé coordonner les tâches de police à travers le pays, sous le contrôle du ministère de l’Intérieur. En fait, le CSS n’était qu’un patchwork de milices, dont certaines n’étaient que des groupes armés locaux, tandis que d’autres étaient des groupes importants ayant leurs propres objectifs politiques, auxquels le travail de police était sous-traité. En échange du maintien de l’ordre dans le pays pour le compte du CNT, ces milices pouvaient se prévaloir de son autorité et se faire attribuer des fonds qui leur permirent de payer à leurs membres un salaire légèrement supérieur au salaire moyen, le tout dans le but de les encourager à travailler pour le gouvernement plutôt que pour leur propre compte.
De même, les tâches militaires, particulièrement dans l’intérieur du pays et le long de ses frontières, furent sous-traitées peu après à deux regroupements de milices, tous les deux agissant sous le contrôle du ministère de la Défense. Le plus important des deux, par exemple, le Bouclier libyen, comprenait sept milices dont le principal groupe armé de Misrata et celui de Zintan, deux villes de la province de Tripoli. En réalité, tout cela ne faisait qu’institutionnaliser l’état de fait laissé par l’effondrement du régime de Kadhafi : d’après une étude publiée en juin 2012, la milice de Misrata contrôlait à elle seule plus de la moitié des armes lourdes du pays, dont 820 tanks ! Incapable de reprendre ces armes lourdes aux milices qui les détenaient, le CNT fit de ces milices son armée régulière !
Les milices à l’œuvre
Cette sous-traitance des tâches militaires et policières provoqua une suite sans fin de conflits inextricables, et souvent sanglants,  qui continuent à l’heure où nous écrivons. Car confier une mission aux seigneurs de guerre qui dirigeaient les milices était une chose, mais c’en était une autre d’obtenir qu’ils la remplissent. Ils le faisaient parfois, mais parfois, non. Et même s’ils exécutaient la mission demandée, il arrivait que ce soit d’une façon très différente de ce que l’on attendait d’eux.
Ce fut le cas, par exemple, avec les interventions répétées du Bouclier libyen autour de Sabha, au sud de la Libye, où il s’agissait de mettre un terme aux attaques de milices arabes locales contre les Toubous, un groupe ethnique d’Afrique subsaharienne dont le territoire est divisé entre la Libye, le Tchad, le Niger et le Soudan. Dans plusieurs villes, les milices arabes avaient forcé les Toubous à fuir. Mais chaque fois que le Bouclier libyen fut chargé d’intervenir pour ramener l’ordre, il prit le parti des agresseurs.
Souvent, les milices ignoraient tout simplement les ordres qu’elles recevaient. Pendant longtemps par exemple, la milice de Zintan, appartenant au Bouclier libyen, fut officiellement chargée de contrôler l’aéroport international de Tripoli. Elle l’utilisa à ses propres fins, contrôlant les passeports et filtrant les visiteurs selon ses propres critères, et surtout prélevant ses propres taxes sur certaines marchandises importées. Après des mois de négociations laborieuses et plusieurs accords avortés, le CNT obtint finalement que la milice de Zintan se retire. Sur le papier, l’ancienne police aéroportuaire était censée prendre sa place. Mais en fait, comme des responsables de l’aéroport le relatèrent plus tard, les hommes de la milice se bornèrent à changer d’uniforme et à repeindre leurs voitures aux couleurs rouge et blanc de la police aéroportuaire. Moyennant quoi ils conservèrent le contrôle de l’aéroport. Et qui se sentait assez fort, ou avait la capacité de les déloger ?
Ce qui était vrai du Bouclier libyen l’était tout autant du Conseil suprême de sécurité, le CSS. Plusieurs de ses composantes étaient des milices islamistes, dirigées par d’anciens cadres du GICL, qui poursuivaient leurs propres objectifs politiques indépendamment des ordres qu’ils étaient censés suivre. En mai 2012, par exemple, l’une de ces milices kidnappa et tortura un responsable important du ministère de la Santé avec lequel elle était en conflit, ignorant les ordres directs du ministère de l’Intérieur de le libérer et les protestations du ministère de la Santé. Plus récemment en septembre 2012, des milices du CSS intervinrent lors d’attaques menées par des groupes salafistes contre des sanctuaires et des mosquées soufies, au centre de Tripoli. Mais, au lieu de protéger ces lieux de culte et leurs usagers, ces milices protégèrent les assaillants qui les rasaient au bulldozer et tabassèrent les manifestants soufis.
D’une façon générale, qu’elles aient été affiliées ou non aux organes officiellement formés par le CNT, les milices s’illustrèrent tout particulièrement, dès les premiers temps suivant la chute de Kadhafi, en faisant la chasse aux centaines de milliers de travailleurs étrangers qui étaient restés en Libye après la fin de la guerre. Elles fermèrent les camps de réfugiés que les ONG avaient mis en place pour eux. Nombre d’entre eux furent accusés d’être des partisans de Kadhafi, arrêtés, emprisonnés et torturés. Cette chasse à l’homme n’a jamais cessé depuis. C’est ainsi que la presse rapportait encore le 21 octobre 2012 comment des familles égyptiennes installées de longue date dans la ville de Bani Walid, à 180 km au sud-est de Tripoli, avaient été contraintes sous la menace des armes à abandonner leurs maisons et à fuir vers la capitale.
Quant à la longue série d’attentats qui ont eu lieu dans les principales villes libyennes au cours de l’année 2012, ils ont été dûment attribués par le CNT aux « partisans de Kadhafi » ou à al-Qaida. Mais tout le monde en Libye sait qu’ils étaient le fait de ces mêmes milices, y compris de celles qui étaient officiellement reconnues par le CNT. Que leurs cibles aient été des installations ou des dignitaires – étrangers ou liés au CNT – ces attentats ont tous eu, au moins en partie, pour objectif d’entretenir un climat de terreur dans la population, afin de justifier le fait que les milices et leurs armes continuent à occuper le terrain, sous prétexte de « protéger la révolution » contre ses ennemis, quels qu’ils soient.
Du CNT au CGN, une même impuissance
S’il est vrai que le CNT n’avait guère les moyens de contrer le pouvoir croissant des milices, il n’en a jamais eu non plus la volonté politique. En fait, nombre de membres du CNT, en particulier les islamistes intégristes et les Frères musulmans, avaient des liens personnels ou politiques avec l’une ou l’autre des principales milices. D’ailleurs les responsables du ministère de l’Intérieur auxquels le CNT confia la charge de superviser le CSS étaient connus pour leurs sympathies islamistes. Si le CNT ne s’affronta jamais aux milices islamistes, les plus brutales à l’égard de la population, ce fut aussi parce que nombre de ses membres les considéraient comme des instruments politiques utiles.
Sans doute le CNT ordonna-t-il à plusieurs reprises aux milices de rendre leurs armes voire de se dissoudre. Mais ce ne furent que des gestes symboliques. Il lança des ultimatums dont les échéances passèrent sans que rien ne change. En attendant, l’insécurité perdurait pour la population, tandis que les milices et leurs rivalités continuaient à occuper la rue. Et pendant des semaines et des mois le CNT ne trouva rien à y redire. À elle seule, cette impotence aurait suffi à discréditer le CNT rapidement. Mais il se discrédita de bien d’autres façons, en particulier du fait de sa corruption chronique et de son incompétence.
À la fin de 2011 par exemple, le CNT annonça que son budget 2012 comprendrait 53 milliards de dollars de dépenses. Celles-ci devaient inclure des soins médicaux pour les blessés de la guerre, une formation et des emplois pour les jeunes « thuwwars » et un vaste programme de reconstruction des infrastructures essentielles.
Mais rien ne vint. Au mois d’août 2012, la majeure partie du budget annoncé n’avait toujours pas été dépensée. Sur le papier, il y avait bien eu une augmentation importante des salaires et retraites du secteur public, mais cela faisait des mois qu’ils n’avaient pas été versés. Il y avait bien eu de nouveaux embauchés, mais ils n’avaient ni travail ni salaire. Aucune reconstruction d’infrastructures essentielles n’avait eu lieu. Quant aux programmes de logements de l’ère Kadhafi qui avaient été épargnés par les bombes occidentales, ils tombaient en ruines parce que les entrepreneurs étrangers qui y avaient travaillé refusaient de revenir dans un pays contrôlé par d’« obscurs hommes armés », comme l’écrivait alors le correspondant du Financial Times, face auxquels le CNT se montrait impuissant.
Le CNT n’en finissait pas de se vanter, de concert avec les médias occidentaux, que la production de pétrole était en train de retrouver son niveau d’avant-guerre. Officiellement, en août, les revenus pétroliers du gouvernement avaient atteint 5 milliards de dollars par mois. Mais tout se passait comme si ce flot d’argent liquide restait bloqué dans des oléoducs bureaucratiques, ou peut-être, comme un nombre croissant de Libyens le soupçonnaient, était-il était détourné vers les poches des politiciens. En tout cas, on n’en voyait la trace nulle part et le mécontentement continuait de monter.
En 2011, il avait été annoncé que des élections se tiendraient en juin 2012 pour remplacer le gouvernement autoproclamé qu’était le CNT. Au bout du compte, elles n’eurent lieu qu’en juillet, en raison du très grand nombre de candidats (3 700 se présentèrent effectivement), dont un grand nombre furent disqualifiés à cause de leurs liens avec le régime précédent. Le pays avait été divisé en 73 circonscriptions, représentées par un total de 120 députés qui devaient se présenter individuellement, sans se réclamer d’un parti. 80 sièges supplémentaires devaient être attribués aux partis politiques reconnus, dans le cadre d’un scrutin de listes nationales à la proportionnelle.
Les résultats de ces élections défièrent toutes les anticipations. Les sondages d’opinion et les commentateurs politiques avaient prédit que le parti Justice et reconstruction, la branche politique des Frères musulmans, qui semblait le mieux organisé, le plus visible et le plus important des partis du pays, l’emporterait haut la main. Mais le vainqueur incontestable de cette élection fut l’Alliance des forces nationales (AFN), une coalition dirigée par Mahmoud Jibril, l’ancien responsable de l’Office national du développement économique de Khadafi, qui était apparu dans la campagne électorale comme le moins polarisé sur la religion. Les Frères musulmans n’arrivèrent qu’en deuxième position, mais loin derrière les vainqueurs. Quant aux autres partis, aucun d’eux ne réussit à obtenir plus de trois sièges. Les trois partis islamistes intégristes, en particulier, n’obtinrent qu’un siège chacun.
Faute d’en savoir assez sur ce que les électeurs attendaient de ce scrutin, il est évidemment difficile de tirer des conclusions de ces résultats. Mais on peut penser au moins qu’ils ont exprimé l’exaspération de l’électorat face à la détérioration brutale de leur situation, et leur désir d’un retour, non pas au régime de Kadhafi, bien sûr, mais à une certaine forme de normalité, dans la vie économique comme dans la rue.
Quant au nouveau Congrès général national (CGN) issu de ces élections, il fut vite évident qu’il n’allait pas agir rapidement. Ayant élu un Premier ministre une première fois, le CGN le limogea presque aussitôt, lorsqu’il apparut qu’il était trop lié aux partis islamistes au goût de la majorité de ses élus. Enfin, le 14 octobre 2012, après bien des tractations, le CGN réussit à élire un nouveau Premier ministre, le député indépendant et avocat des droits de l’homme Ali Zidan, qui était considéré comme un laïc libéral. Mais encore allait-il lui falloir faire approuver les ministres de son choix au CGN, ce qui est loin d’être fait.
Le chaos s’étend à l’intérieur et à l’extérieur du pays
Si le CGN a été si long à se mettre en mouvement, c’est aussi en partie lié au poids des milices et aux forces centrifuges que nombre d’entre elles attisent pour accroître leur influence.
Dès les premiers jours du soulèvement contre Kadhafi, des revendications d’autonomie régionale, voire d’indépendance, figuraient au premier rang des objectifs des manifestants et cela resta le cas, par la suite, pour les insurgés, en particulier dans le berceau du soulèvement, la province de Cyrénaïque, autour de Benghazi, où les manifestants disaient avoir été victimes de discrimination sous Kadhafi.
Après la chute de Kadhafi, les revendications centrifuges prirent encore plus d’importance. Les élections au CGN furent une occasion supplémentaire pour elles de s’exprimer malgré toutes les précautions qui avaient été prises dans la répartition des sièges pour garantir une représentation proportionnelle à chacune des trois provinces et à leurs différents districts.
Ainsi, quatre mois avant l’élection du CGN, en mars 2012, des chefs de milice de Cyrénaïque, mécontents que la province n’ait que 60 sièges au sein du CGN (contre 100 pour la province de Tripoli et 40 pour le Fezzan), proclamèrent l’autonomie de leur province, qu’ils appelèrent Barqa (du nom arabe de la Cyrénaïque) et dotèrent d’un Conseil transitoire. Deux mois plus tard, en mai 2012, les milices affiliées à ce Conseil transitoire de Barqa devaient prendre l’initiative de couper la route Tripoli-Benghazi à toute circulation militaire et commerciale pour appuyer leurs revendications autonomistes.
Mais au moins le séparatisme avait-t-il des racines historiques anciennes en Cyrénaïque, ce qui n’était pas le cas de nombre de régions, voire de simples villes, où les milices locales cherchaient à légitimer les pouvoirs qu’elles s’étaient arrogés au nom de revendications autonomistes, ou tout au moins en revendiquant une meilleure représentation au sein du CGN.
C’est ainsi par exemple que, le 4 octobre 2012, des manifestants armés de la ville de Zawiyah (à 48 km à l’ouest de Tripoli) forcèrent l’entrée d’une session du CGN et occupèrent le bâtiment en signe de protestation contre ce qu’ils considéraient être une représentation insuffisante de leur ville.
En juin 2012, le correspondant du Guardian rapportait des faits plus inquiétants encore. D’immenses placards avaient été érigés à l’entrée de Misrata, ville portuaire de l’ouest du pays, sur lesquels on pouvait lire : « Bienvenue dans la République de Misrata. » Et c’était bien plus qu’un symbole. En effet Qasr Ahmed, le plus grand port de containers de Libye, est situé sur le territoire de Misrata. Or, depuis que les milices avaient pris le contrôle de Misrata, ce port était administré comme une entité autonome, sans verser un sou au gouvernement central.
Pendant ce temps, dans le sud du pays, une autre milice, le Front toubou pour le salut de la Libye (FTSL),  avait été formée pour défendre les intérêts de l’ethnie toubou, qui avait été privée de la citoyenneté libyenne par Kadhafi en 2008 et était devenue, depuis sa chute, la cible d’attaques de la part de milices arabes de la région. Une situation semblable s’était développée autour de Zuwara à l’ouest, parmi la population locale, essentiellement berbère. Mais si ces milices pouvaient légitimer leur existence par les attaques que subissaient les ethnies qu’elles prétendaient défendre, elles n’en n’avaient pas moins la même ambition d’imposer leur propre loi.
L’existence même de ces forces centrifuges et les rivalités des milices armées qui les attisaient constituaient une menace pour l’unité du pays. Mais cette situation ne tarda pas à contaminer toute une partie de la région.
Déjà, la guerre civile libyenne avait eu des conséquences catastrophiques à l’extérieur des frontières du pays, particulièrement dans les pays situés le long de sa frontière méridionale. Selon les Nations unies, depuis 2011, quelque 420 000 personnes ont fui la Libye pour se réfugier dans ces pays (200 000 au Niger, 150 000 au Tchad, 30 000 au Mali et 40 000 en Mauritanie), provoquant une pression supplémentaire sur la région et une montée des trafics et de la contrebande aux frontières.
Qui plus est, les stocks d’armes désormais disponibles en Libye, à la fois celles fournies aux rebelles par l’OTAN et par les pays arabes qui les soutenaient durant la guerre, et celles laissées par l’effondrement de l’armée de Kadhafi, ont considérablement gonflé l’arsenal des milices qui opèrent dans ces pays voisins. Dans le nord-Mali en particulier, grâce à ce nouvel approvisionnement en armes, des milices intégristes locales, liées à leurs homologues libyennes, ont pu redoubler d’activité et semer la désolation. Même en Syrie, qui n’a pourtant pas de frontière commune avec la Libye, des milices islamistes armées et entraînées en Libye prennent actuellement part à la guerre civile contre le régime d’Assad.
Personne ne peut dire jusqu’où ira l’impact régional du chaos créé en Libye avec l’aide des bombes impérialistes, ni quelles conséquences à long terme il aura en Libye même. En ce qui concerne cette dernière, il y a au moins un motif d’optimisme : la réaction de la population de Benghazi contre la vague d’attentats terroristes de septembre 2012. Le 21 septembre, des milliers de manifestants ont mis à sac les casernes occupées par deux des milices islamistes les plus notoires, puis les ont chassées hors de la ville. Cela peut marquer le début d’une nouvelle ère. Mais il en faudra certainement beaucoup plus pour débarrasser le pays de la loi des milices, une mobilisation bien plus profonde et radicale des masses contre ces gangs armés et les politiciens qui utilisent leurs services, et contre une organisation sociale qui constitue un terrain si fertile au développement de ces parasites.
21 octobre 2012
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