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Union Communiste Internationaliste
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N°149
février 2013
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France -Après la droite, la gauche poursuit la traque des Roms, distillant le poison de la xénophobie
« Je souhaite que, lorsqu’un campement insalubre est démantelé, des solutions alternatives soient proposées. On ne peut pas continuer à accepter que des familles soient chassées d’un endroit sans solution. Cela les conduit à s’installer ailleurs, dans des conditions qui ne sont pas meilleures. » Tels étaient les engagements du candidat Hollande auprès du collectif Romeurope le 27 mars 2012. Il se démarquait de la politique de son prédécesseur Sarkozy qui désignait ouvertement depuis l’été 2010 les Roms vivant en France à la vindicte populaire, les expulsant sans relâche des abris précaires et insalubres qu’ils aménagent, les privant d’un accès élémentaire à des soins médicaux, les mettant dans l’incapacité de scolariser leurs enfants. Selon une estimation d’Amnesty International [[Amnesty International, « Chassés de toutes parts, les expulsions forcées de Roms en Ile-de-France », novembre 2012.]], entre le 1er janvier 2011 et le 1er mai 2012, plus de 150 camps ou squats roms regroupant au total 16 000 personnes ont été démantelés.
Mais Hollande installé à l’Élysée, les démantèlements de campements et les expulsions se sont poursuivis un peu partout dans le pays. Pour les seuls mois de juillet et août 2012, plus de vingt campements abritant 2 500 personnes ont été démantelés. En septembre il y a eu encore dix-huit évacuations, selon le même rapport d’Amnesty international publié en novembre dernier. Et dans la plupart des cas, les familles chassées ne se sont vu proposer aucune solution de relogement. Elles ont dû poursuivre leur errance de campement en squat, en ayant perdu au passage l’essentiel de leurs maigres biens et ayant le plus souvent dû interrompre la difficile scolarisation de leurs enfants.
L’hypocrisie du gouvernement Ayrault-Hollande
Le 26 août 2012, un comité interministériel était réuni pour préciser la politique du gouvernement vis-à-vis des Roms. Ce comité a annoncé la suppression de la taxe que devait auparavant payer un employeur pour embaucher un ressortissant bulgare ou roumain, qu’il soit rom ou pas, et il a élargi la liste des professions ouvertes à ces ressortissants, les faisant passer de 150 à 291. Certains ressortissants de l’Union européenne sont visiblement moins européens que les autres puisqu’ils ne bénéficient pas du droit de s’installer et de travailler n’importe où dans l’Union. Si les grandes puissances européennes, la France et l’Allemagne, ont bien voulu faire entrer la Roumanie et la Bulgarie dans l’Union en 2007 pour permettre à leurs capitalistes d’y exporter plus facilement leur production ou d’y implanter certaines de leurs usines ou sous-traitants, elles ont pris soin d’entraver la « libre circulation » des travailleurs de ces pays jusqu’à la fin 2013. Et le comité interministériel n’a pas supprimé la demande administrative d’autorisation de travail pour les Bulgares et les Roumains, ce qui, selon les associations qui soutiennent et aident les immigrés, reste le principal obstacle pour qu’ils trouvent du travail. C’est en effet une procédure laborieuse qui dissuade les employeurs les mieux disposés. Ces restrictions à l’accès à un travail légal expliquent largement pourquoi les Roms venant de ces deux pays sont contraints de travailler systématiquement au noir, de vivre d’expédients, récupérant puis revendant les vieux métaux dans les décharges publiques, ou d’avoir recours à la mendicité.
Le comité du 26 août a également accouché d’une circulaire aux préfets précisant les conditions dans lesquelles les expulsions devaient être réalisées. Cette circulaire demande aux préfets « d’anticiper les éventuelles évacuations et de mobiliser l’ensemble de leurs partenaires, collectivités territoriales et associations ». Elle insiste pour que « les difficultés sociales, sanitaires, scolaires ou liées au logement soient systématiquement examinées le plus en amont possible et pour que des solutions, temporaires ou durables, soient recherchées ». Elle détaille l’accompagnement qui doit être proposé et précise quel service de l’État, quelle collectivité locale en est responsable. Elle rappelle en particulier que l’obligation de scolarisation s’applique à tous les maires.
Tout cela pourrait sembler une belle avancée par rapport à la politique des Sarkozy, Guéant, Besson ou Hortefeux. Mais l’application concrète de cette circulaire reste à l’entière appréciation des préfets. Elle n’a pas force de loi. Surtout, la circulaire rappelle explicitement que « le respect des décisions de justice ne saurait être mis en question. Il revient au préfet d’exécuter celles-ci, lorsqu’il est ordonné par le juge qu’il soit mis fin, au besoin avec le concours de la force publique, aux occupations illicites de terrains ». C’est dire que les expulsions peuvent continuer quasiment au même rythme qu’auparavant. Non seulement la plupart des propriétaires privés d’immeubles ou de terrains saisissent la justice pour obtenir l’expulsion des lieux occupés sans autorisation mais de nombreuses municipalités, y compris celles gérées par le PS, continuent d’en faire tout autant.
Et même quand la circulaire est appliquée, c’est-à-dire qu’une concertation est organisée et que l’expulsion est « anticipée », cela ne change pas grand-chose pour les personnes expulsées ! En témoigne le rapport déjà cité d’Amnesty : « Le 8 octobre, les ONG locales et les comités de soutien ont été conviés à la préfecture de Seine-Saint-Denis (mais pas les habitants roms concernés) pour débattre des bonnes pratiques à adopter lors de l’éventuelle évacuation du campement de Noisy-le-Sec [dont le maire est de centre droit]. (…) Une semaine plus tard, le 15 octobre 2012 à 8 heures du matin, le campement a été évacué. Dix fourgons de police l’ont encerclé, et les habitants ont eu une heure pour rassembler leurs affaires. Les 150 Roms qui vivaient encore dans le campement à ce moment, dont 60 enfants, ne se sont vu proposer aucune solution de relogement et se sont donc retrouvés sans abri. Les résidents ont eu beau camper devant la mairie toute la journée, ils n’ont pas été reçus par le maire et ils n’ont reçu aucune aide pour trouver un abri. »
Cette circulaire comme ce témoignage soulignent une fois de plus l’hypocrisie du PS au pouvoir : derrière l’emballage dans un discours humanitaire et des mots apaisants et ronflants, il poursuit sur la plupart des sujets la politique de ses prédécesseurs.
Valls dans les pas de Guéant
Le ministre de l’Intérieur, Manuel Valls, a signé cette circulaire sans réserve tout en déclarant quelques jours plus tard : « Des décisions sont prises par la justice, nous devrons les suivre, même sans solutions immédiates ; s’il y a un risque pour la sécurité, un risque sanitaire, les expulsions auront lieu ; elles ne sont pas conditionnées à l’existence de solutions. » Et il a joint la parole aux actes en envoyant sa police procéder à des dizaines d’expulsions dans plusieurs villes du pays et en particulier dans les banlieues de Paris, Lyon, Lille ou encore à Marseille.
Manuel Valls a endossé le costume de « premier flic de France » et ne rate pas une occasion pour afficher sa fermeté en matière d’ordre et de sécurité. Il fut aussi l’un des premiers à exprimer son opposition au droit de vote pour les étrangers aux élections municipales, promesse du candidat Hollande abandonnée aussitôt qu’il a été élu sans même qu’il ait tenté d’obtenir une majorité au Parlement pour la faire voter. À son tour, Valls, reprend la petite musique de ses prédécesseurs en laissant entendre que les Roms sont un facteur de trouble à l’ordre public et il se retranche derrière les décisions de justice pour ordonner les expulsions.
La démagogie xénophobe de Valls est plus subtile que celle de ses prédécesseurs mais n’en est pas moins choquante. S’il ne désigne pas ouvertement les Roms comme des délinquants, il met en avant « une situation de confrontation entre les populations des quartiers populaires et les populations dites roms » pour justifier les expulsions. Autrement dit, il faut chasser les Roms pour éviter que des habitants ne le fassent eux-mêmes comme on a pu le voir fin septembre dans un quartier de Marseille.
Ce discours est repris par certains élus du PS, comme la sénatrice-maire des 15e et 16e arrondissements de Marseille Samia Ghali, qui regrette la circulaire du 26 août car « on ne peut plus intervenir immédiatement en flagrance ». Les maires de plusieurs villes, y compris membres du PS, ont demandé et obtenu des destructions de campements. Certains dirigeants du PS répètent qu’« on ne peut pas ajouter la misère à la misère », et suggèrent aux communes voisines, plus riches et généralement gérées par la droite, d’accueillir les campements.
Évidemment, les campements ou les squats, qu’ils soient occupés par les Roms ou par d’autres populations pauvres et sans logis, immigrées ou pas, sont généralement installés dans les communes populaires ou les banlieues pauvres des grandes villes, le plus souvent gérées par la gauche, plutôt que dans les villes riches ou les beaux quartiers. Évidemment, ces communes doivent déjà faire face à la pauvreté de la population, parfois à une grande misère, ce qui implique des recettes fiscales plus faibles et beaucoup plus de besoins sociaux à satisfaire, tout autant sinon plus d’écoles, de crèches à entretenir ou à construire, et des équipements collectifs et sportifs à faire fonctionner au moindre coût. Évidemment, ces municipalités ne sont pas enthousiastes pour accueillir un peu plus de misère ou pour scolariser des enfants supplémentaires car cela implique parfois d’ouvrir de nouvelles classes dans des écoles déjà saturées.
Cela n’a pas empêché plusieurs municipalités, toutes de gauche, de prendre leurs responsabilités et d’accueillir des Roms sur leur commune. Certaines, dans la région parisienne, à Montreuil, à Saint-Denis ou à Orly, ou encore dans le Nord, à Hellemes, ont ouvert des « villages d’insertion » avec un accès à l’eau courante, des toilettes, un branchement électrique, le ramassage des ordures, à la suite d’incendie dans des squats ou d’expulsions de terrains privés. Ces communes ont scolarisé des enfants. Ces « villages » provisoires, à la charge intégrale des communes, ne sont évidemment que des pis-aller. Ils ne remplacent pas un vrai logement et leurs habitants sont soumis à des contrôles stricts et à des restrictions sur les visites, les personnes qu’ils hébergent, car les municipalités ne veulent surtout pas que la population de ces « villages » augmente.
Certains maires ont même fait le choix d’accueillir des Roms chassés de communes voisines. C’est le cas de Roger Meï, maire PCF de Gardanne dans les Bouches-du-Rhône. Fin septembre, il a mis un terrain et des équipements élémentaires à la disposition d’une dizaine de familles roms, 62 personnes, expulsées de Marseille. Il a pu scolariser du jour au lendemain une quinzaine d’enfants dans le primaire et au collège, avec le concours de l’Éducation nationale.
Ce maire, comme la plupart de ceux qui ont accepté l’installation plus ou moins pérenne de campements roms, a dû faire face à des manifestations d’opposants, des riverains inquiets mais surtout pleins de préjugés vis-à-vis des Roms et des pauvres en général et, dans chaque cas, bien encadrés par des élus de droite. Ces maires ont eu le courage politique de passer outre.
Mais c’est loin d’être le cas de tous les maires confrontés à des campements illégaux. Si nombre d’élus, y compris de gauche, réclament l’évacuation des campements illégaux, c’est précisément qu’ils craignent de déplaire à une fraction de leur électorat et de provoquer la réaction des riverains, souvent exacerbée par les élus locaux de droite ou d’extrême droite. Évidemment, dans un contexte de recul des idées progressistes, de reflux de l’implantation des militants ouvriers défendant autour d’eux la solidarité collective face au repli individualiste, dans un contexte de crise et de montée de la misère, ce genre de mobilisations réactionnaires, visant les plus pauvres, peut se multiplier.
Mais en anticipant ces réactions de rejet, en les approuvant à demi-mot, comme Samia Ghali qui a dit publiquement « comprendre l’exaspération des riverains », en refusant de mobiliser sérieusement tous les moyens, à commencer par ceux de l’État entièrement dirigé par le PS, pour trouver une vraie solution de relogement pour les Roms qu’ils veulent expulser, ces élus encouragent ce genre de manifestations xénophobes. Quant à Valls et Hollande, en poursuivant au sommet de l’État la politique d’expulsion de leurs prédécesseurs, ils sont, eux, directement responsables.
Une fois de plus, la gauche met ses pas dans ceux de la droite, voire de l’extrême droite, en accréditant l’idée que les pauvres seraient menacés par des plus pauvres qu’eux. Faible et lâche devant les riches et les patrons dès qu’ils froncent les sourcils, elle se montre inflexible et dure avec les pauvres, surtout quand ce sont les derniers arrivés, en outre mal vus et rejetés y compris par une fraction des immigrés plus anciens.
Car les Roms, que les gouvernements français pourchassent depuis dix ou quinze ans, ne sont que des immigrants économiques particulièrement démunis venus tenter leur chance dans ce pays. Venant essentiellement de Roumanie, de Bulgarie et de plusieurs pays issus de l’ex-Yougoslavie, ils sont 15 à 20 000 au maximum en France selon les sources, et ce nombre est très stable depuis dix ans.
Les Roms victimes de la réintégration des pays d’Europe de l’est dans le marché capitaliste et de l’aggravation de la crise
Contrairement aux préjugés véhiculés par tous ceux que cela arrange, les Roms ne sont pas des nomades habitués à vivre dans des caravanes, pour ne pas dire des roulottes, et qui s’installeraient dans des campements par choix culturel !
Ce n’est pas l’objet de cet article de retracer l’histoire des Roms. Mais il est utile de rappeler que le terme général de Roms, qui signifie « hommes » en langue romani, désigne des populations très variées tant dans leur mode de vie que dans leur religion éventuelle et même dans leur langue. Appelés Sintés, Kalés ou encore Tsiganes, Gitans, ou Manouches, les Roms forment une population de dix à douze millions de personnes réparties dans toute l’Europe.
Plus de 80 % d’entre eux sont sédentaires et n’ont pas changé de territoire depuis deux ou trois siècles. C’est d’ailleurs parce qu’ils sont sédentaires que les Roms représentent environ 10 % de la population en Bulgarie, 9,5 % en Macédoine, 9 % en Slovaquie, 8 % en Roumanie et en Serbie, 7 % en Hongrie ou encore 3 % en Turquie. Si certains Roms sont effectivement nomades, mais justement pas spécialement ceux vivant en Europe centrale et balkanique, le nomadisme n’a jamais été une spécificité rom.
En France, environ 400 000 Roms de nationalité française, appelés aussi, plus ou moins à propos, Tsiganes, Gitans, Manouches, avec des connotations souvent péjoratives, vivent là depuis des générations. Depuis 1969 et le remplacement de l’ancien livret anthropométrique par un livret de circulation, l’administration les désigne sous le terme de « gens du voyage », ce qui est un amalgame largement abusif car cette catégorie administrative comporte bien plus de non-Roms au mode de vie itinérant que de Roms qui sont, eux, majoritairement sédentaires. Moins de 15 % des Roms français sont itinérants.
Les Roms français n’échappent ni au racisme ni à la démagogie xénophobe : c’est à la suite du meurtre d’un jeune Gitan du Loiret par un gendarme et des émeutes que cet acte a entraînées, que Nicolas Sarkozy a déclenché, à l’été 2010, une vaste campagne anti-Roms qui visait indifféremment les Roms français ou ceux venus d’Europe de l’Est.
À diverses périodes, un peu partout en Europe, ce sont les expulsions, les persécutions, parfois les déportations, qui ont obligé les Roms à sans cesse se déplacer.
Pour la période actuelle, c’est la dégradation de la situation économique en Europe centrale et balkanique, et particulièrement en Roumanie ou en Bulgarie, dans les années qui ont suivi la réintégration de ces pays dans le marché capitaliste, c’est-à-dire leur mise sous tutelle par les entreprises occidentales, qui a poussé des dizaines de milliers de Roms à émigrer vers l’Europe de l’Ouest, en Allemagne, en France. Ce sont aussi les guerres dans l’ex-Yougoslavie qui ont fait fuir quelques dizaines de milliers de Roms des Bal­kans en Italie.
En Slovaquie, les Roms avaient été embauchés à partir des années 1950, dans les combinats construits dans le cadre du Comecom (Communauté économique des pays de l’Est), dans l’hydroélectricité, la sidérurgie, la métallurgie ou la pétrochimie, aux côtés des non-Roms. Le rachat suivi du démantèlement de la plupart de ces usines d’État à partir de 1990 par les capitalistes occidentaux, a jeté au chômage des milliers de travailleurs et en premier lieu les Roms souvent les moins qualifiés. Ils ont bien moins que les autres retrouvé du travail, ont été plongés dans la misère et contraints à la mendicité ou à l’exil.
En Roumanie, beaucoup étaient embauchés comme ouvriers agricoles dans des fermes collectives et ont été licenciés lors des privatisations. Évidemment, le démantèlement des entreprises d’État et l’explosion du chômage qui a suivi, n’ont pas touché que les Roms. D’ailleurs, 10 % de la population roumaine a quitté le pays depuis vingt ans. À l’inverse, tous les Roms ne se sont pas appauvris. Il existe un patronat rom en Roumanie et certains Roms ont profité des changements économiques et politiques pour s’enrichir, comme certains membres de la tribu des Caldarari, chaudronniers depuis des générations, qui ont bâti une fortune dans le commerce de l’or et d’autres métaux au cours des années 1990.
Mais l’immense majorité des Roms, bien plus encore que le reste de la population, a vu sa situation se dégrader. Et depuis 2008, la crise économique est venue tout aggraver. Les Roms de Roumanie, qui sont 500 000 si l’on ne compte que ceux qui se sont eux-mêmes déclarés roms, ou plus de deux millions selon certaines estimations car beaucoup se sont déclarés spontanément « roumains » ou « hongrois », sont aujourd’hui dix fois moins alphabétisés, six fois moins scolarisés que la moyenne nationale. En moyenne dans l’ensemble de l’Europe, un Rom sur trois est au chômage, un sur cinq n’a aucune assurance médicale et neuf Roms sur dix vivent en dessous du seuil de pauvreté de leur pays.
Comme l’a expliqué le chef de la communauté rom d’une ville roumaine à l’occasion de la visite officielle de Manuel Valls en septembre dernier : « Si les Roms partent en France, pour mendier ou tenter de trouver un travail, c’est parce qu’ils vivent à quinze dans des pièces de cinq mètres carrés. » C’est encore parce qu’ils n’ont souvent d’autre emploi que de déterrer la ferraille dans les friches industrielles pour la revendre. En Roumanie, c’est plus la misère que les discriminations ou les menaces physiques qui pousse les Roms à émigrer.
Une traque sans fin qui transforme la vie quotidienne en enfer
C’est dire que ni les expulsions, ni le harcèlement policier, ni les destructions à répétition de leurs abris, ni la fin de la prime de retour au pays de 300 euros par adulte et de 100 euros par enfant –dont Valls vient d’annoncer la suppression car, selon lui, « elle était un élément qui faisait que la France était attractive pour ces populations » – n’empêcheront les Roms de venir tenter leur chance en France, en Allemagne ou ailleurs. La suppression de cette prime (qui a bénéficié à 10 000 personnes en 2011 dont 2 000 enfants, soit la somme assez dérisoire de 2,6 millions d’euros à débourser en un an pour l’État français…) est une mesquinerie mais elle n’arrêtera pas ceux qui crèvent de faim en Bulgarie ou en Roumanie. Cette prime avait au moins un mérite, celui d’être perçue directement par les immigrants eux-mêmes. Ce n’est pas le cas des aides européennes censées lutter contre la pauvreté dans les pays d’Europe de l’Est. Sur les 3,7 milliards d’euros versés chaque année par le Fonds social européen au gouvernement roumain, moins de 7 % sont effectivement utilisés pour venir en aide aux plus démunis…
Comme toutes les mesures visant à empêcher l’immigration partout dans le monde, celle-ci rendra juste la vie un peu plus difficile aux immigrants. Cette vie faite d’expédients et d’errance au gré des expulsions est déjà un enfer mais ne suffit pas à les dissuader de rester, comme l’expriment ces quelques témoignages rapportés par Amnesty International : « Constantin, 39 ans, vit en France depuis vingt ans. Tout au long de ces années, il a été expulsé en moyenne deux fois par an, et a été renvoyé en Roumanie à trois reprises. [...] Vasile et Emilia ont quitté la Roumanie il y a dix ans et sont arrivés en France pour trouver du travail et offrir un meilleur avenir à leurs enfants. Depuis dix ans ils ont vécu dans des campements de la région parisienne d’où ils ont été chassés successivement. Ils ne se souviennent pas du nombre de campements occupés mais seulement qu’ils ont pu rester trois ou quatre ans au même endroit à Aubervilliers avant d’en être chassés car le terrain allait être construit. Ils ont dormi dans la rue ou des jardins publics pendant plusieurs semaines. Ils veulent juste un endroit convenable avec de l’eau et des toilettes. S’il y a l’électricité, ils paieront leur facture car ils survivent en vendant du fer ou des câbles dans la rue. [...] Sonia, 32 ans, est arrivée en France en 1989 avec ses parents. Aujourd’hui elle a trois enfants. Elle a alterné la vie dans des campements et des retours en Roumanie. […] La scolarité de ses enfants a été interrompue de nombreuses fois à cause des expulsions. Malgré tout, elle a tenté de laisser son fils aîné dans la même école à Bondy, de plus en plus éloignée à chaque expulsion. Finalement, entre les expulsions et les discriminations des mairies refusant d’inscrire les enfants sans justificatif de domicile et certificat de vaccination, ils ont cessé de fréquenter l’école. Pourtant elle voudrait que ses fils aillent à l’école pour ne pas mendier comme elle car mendier ce n’est pas une vie. [...] Maria, 50 ans, installée dans un campement à Ris-Orangis après son expulsion d’Évry dans l’Essonne, sur ordre de Valls, maire de la ville jusqu’à sa nomination au ministère de l’Intérieur : « À Évry on dormait dans des cabanes, ici, on ne construit pas de cabanes car on ne sait pas combien de temps on va rester. Le Secours catholique nous a donné des tentes mais la mairie, même pas une bouteille d’eau. Si on est venu ici c’est pour avoir un avenir, pas pour être chassé d’un camp à l’autre »…
S’en prendre aux Roms, c’est s’en prendre aux travailleurs
L’avenir qu’offre le capitalisme en crise à des milliers de Roms venus tenter leur chance dans l’un des pays les plus riches d’Europe, c’est une vie de chien. Dans toute l’histoire du capitalisme, les travailleurs immigrés les derniers arrivés ont le plus souvent été parqués dans les endroits les moins accueillants, dans les taudis les plus sordides ou dans les bidonvilles les plus précaires. Rappelons qu’en France des dizaines de milliers de travailleurs venus du Portugal, d’Algérie ou du Maroc ont vécu après guerre et pendant plusieurs décennies dans d’immenses bidonvilles.
Les bidonvilles sont aujourd’hui bel et bien de retour. Et demain rien ne dit qu’ils seront réservés aux Roms. Mais pour les Roms, en plus de l’insalubrité, des maladies, des difficultés d’accéder à l’école, s’ajoutent les expulsions permanentes et la traque, sans même parler de la quasi-impossibilité d’obtenir un vrai travail.
La vie qui est imposée aux Roms, avec désormais la complicité active du gouvernement socialiste sinon celle de certains élus locaux du PS, est inhumaine et révoltante. Cela justifierait en soi que les travailleurs conscients s’opposent à ces discriminations, empêchent les expulsions, participent à la réquisition de logements vides pour loger tous ceux qui n’ont que des abris de fortune.
Mais cette traque n’est pas seulement humainement choquante. Elle est aussi un poison distillé parmi les travailleurs car elle favorise les divisions et obscurcit leur conscience. Laisser les Roms se faire chasser sous prétexte qu’il y a déjà assez de misère dans nos quartiers et qu’ils vivent actuellement en marge de la société, c’est ouvrir la porte, demain, à la traque des sans-logis de plus en plus nombreux et qui comptent parmi eux de plus en plus de travailleurs si précaires qu’ils sont dans l’impossibilité de payer un loyer. C’est ouvrir la porte à la traque des immigrés sans papiers, voire des immigrés tout court, que l’extrême droite et toute une partie de la droite présentent déjà comme responsables du chômage.
Refuser les expulsions et la traque des Roms, c’est refuser de se laisser diviser avant d’avoir la force collective d’imposer au patronat de répartir le travail pour ne laisser personne au chômage et dans la misère, et d’imposer au gouvernement la réquisition de tous les logements vides ainsi que la construction massive, à prix coûtant, des logements de bonne qualité qui font défaut. Défendre le droit des Roms à une vie digne, c’est finalement une façon de défendre les conditions d’existence de l’ensemble du monde du travail.
31 décembre 2012
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