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Union Communiste Internationaliste
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N°142
mars 2012
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Des produits dérivés à la crise des dettes souveraines. Quand le monde danse sur un volcan
Sans idéaliser ni le capitalisme d’antan ni encore moins le système bancaire de l’époque précédente, on ne peut que constater que la déréglementation, c’est-à-dire le fait de donner toute liberté aux financiers de faire ce qu’ils veulent pour faire du profit, hors de toute règle et de tout contrôle, a donné naissance à un système de plus en plus délirant.
Le problème n’est pas de stigmatiser « la finance », en soi ; dans un système fondé sur l’échange marchand, la finance, ou plus précisément les banques, ont un rôle indispensable : celui de mutualiser l’argent qui existe dans la société, et de le mettre à disposition de ceux qui en ont besoin, sous forme de prêt, en contrepartie du prélèvement d’une dîme pour payer le service rendu, l’intérêt.
Le fait qu’existent des banques où l’argent est déposé, et que ces banques remettent cet argent dans le circuit économique, par le biais du crédit, fait partie du fonctionnement naturel du capitalisme et même, pourrait-on dire, de tout système où existe de l’argent. Les banques sont en quelque sorte un intermédiaire obligé entre les clients, les fournisseurs et les consommateurs.
Là où les choses deviennent à la fois plus compliquées et plus dangereuses, c’est lorsque, au-delà des simples opérations de crédit, il devient possible de spéculer sur les créances, c’est-à-dire de les acheter et de les revendre en jouant sur le risque d’impayé.
Évidemment, le « risque », en matière de spéculation, ou même simplement en matière d’opérations commerciales, a toujours existé. En dehors du cas, pour ainsi dire inexistant dans les échanges capitalistes, où un paiement se fait au comptant, il existe toujours un risque d’impayé, ou un risque de variation de la valeur de l’argent qui désavantagerait l’un ou l’autre des contractants. Ce risque a été démultiplié par la déréglementation : par exemple, la variation des taux de change peut amener d’importantes fluctuations dans le bénéfice qu’une entreprise exportatrice encaissera effectivement. Un acte de vente signé à telle date, avec un dollar à tel taux, peut voir sa valeur décroître si, entre le moment où il est signé et le moment où l’argent est encaissé, le dollar a fortement baissé.
C’est pour tenter de se prémunir de ces aléas qu’ont été inventés (dès l’Antiquité en réalité, puisque de telles pratiques sont évoquées par Aristote au IVe siècle avant notre ère) ce que l’on appelle les produits dérivés, c’est-à-dire des contrats censés limiter ou compenser les risques. Cela a été le cas, par exemple, sur le marché des matières premières. Pour se prémunir contre les risques de variation des prix, les producteurs de matières premières, de blé par exemple, peuvent signer très en avance un contrat de vente à un prix donné : dans dix mois par exemple, mais au prix actuel du marché. Cette opération, que l’on appelle un contrat à terme, est un pari : si entre-temps les prix des matières premières baissent, le producteur est gagnant car il aura vendu (à terme) son blé plus cher que le prix du marché. S’ils ont augmenté, il est perdant, et c’est l’acheteur qui a réalisé la bonne opération. Il s’agit même tellement d’un pari qu’en France, jusqu’en 1885, les contrats à terme avaient juridiquement le même statut que les jeux d’argent.
Ces opérations sont classiques. Mais il faut noter encore une fois, comme l’explique un manuel de finances publié par l’Union des banques suisses, que ce sont des opérations qui, si elles peuvent faire la fortune d’un spéculateur, ne créent aucune richesse : « Il s’agit d’opérations à somme nulle, où les bénéfices des uns ne peuvent être couverts que par les pertes des autres. »
Les contrats à terme sur le marché des matières premières se sont peu à peu généralisés, d’abord aux États-Unis, dès la fin du XIXe siècle. Mais c’est un siècle plus tard, à partir de 1973, que le marché des produits dérivés est sorti des simples négociations de gré à gré pour devenir réellement organisé. La fin du système de Bretton Woods et le début des fluctuations importantes des taux de change des monnaies et des taux d’intérêt forçaient les investisseurs à se prémunir contre ce qu’ils appellent les « risques de change » et les « risques de taux ». Ce fameux « risque », dont les admirateurs du capitalisme se gargarisent en permanence et qui justifie à leurs yeux leurs revenus extravagants, est en réalité quelque chose qu’ils essayent, par tous les moyens, de limiter. Or, le revers de la médaille de la déréglementation est d’avoir augmenté de façon importante les risques de toute opération financière. Lorsque les taux d’intérêt ou les taux de change étaient tant soit peu encadrés, faire un crédit ou prêter de l’argent dans une monnaie donnée ne présentait pas grande incertitude, puisqu’on était à peu près sûr de ce que serait la valeur des taux d’intérêt ou de la monnaie à l’échéance du prêt. Depuis les années quatre-vingt, il n’en va plus de même : chaque capitaliste essaye donc de faire en sorte de se prémunir du risque de voir non seulement son créancier lui faire défaut, mais aussi de voir varier les taux d’intérêt ou les taux de change dans un sens qui le pénalise. C’est ainsi que non seulement les contrats à terme sur les matières premières, mais aussi tous les autres contrats appuyés sur la variation d’une monnaie, d’un taux d’intérêt, d’un cours de Bourse, etc. – c’est cela qu’on l’appelle un produit dérivé – se sont développés de façon exponentielle. Ces produits dérivés se sont mis à circuler entre des dizaines, des centaines ou des milliers de mains, ou plutôt de terminaux informatiques, en voyant leur valeur varier d’une minute à l’autre en fonction de ce que chaque spéculateur attend des fluctuations du marché. Avec les produits dérivés, on ne spécule plus sur la valeur d’une marchandise, mais sur le risque de voir cette valeur varier dans un sens ou dans l’autre. Comme l’écrivait (en 2005) l’économiste Jean-Philippe Tarte, professeur à HEC Montréal, « en une décennie, du milieu des années soixante-dix au milieu des années quatre-vingt, a surgi un marché financier totalement nouveau dont l’objectif était de négocier non des actifs, mais le risque lui-même ». Ce marché allait connaître en effet une croissance inouïe : selon le même économiste, en 1998, la valeur de ces produits était 60 fois supérieure à ce qu’elle était en 1986, et elle était de plus en plus déconnectée de la valeur des produits « sous-jacents », c’est-à-dire ceux sur lesquels ces contrats sont adossés [Dans un contrat à terme sur le blé par exemple, le contrat sur la variation du prix du blé est le produit dérivé, et le blé lui-même le produit sous-jacent].: « Début 1998, la valeur totale des produits dérivés était de 64 000 milliards de dollars ; six mois plus tard, elle atteignait 75 000 milliards, et 80 300 milliards six mois après, alors que la valeur marchande des sous-jacents était de 3 230 milliards, soit 4 % de ce total. »
L’explosion de ce marché et des profits qu’il engendrait a poussé les financiers à faire preuve d’une inventivité sans limite. Ils se sont mis à embaucher à tour de bras (et avec des salaires en or massif) des petits génies des mathématiques qui ont élaboré des martingales toujours plus compliquées, toujours plus fragiles, afin de leur permettre – croyaient-ils – de réduire les risques.
Pour se prémunir des risques d’impayés de crédit, ils ont par exemple appris à dissimuler les créances les plus dangereuses en les vendant au milieu d’autres créances plus sûres, de la même façon qu’un vendeur à l’étalage refourgue ses pommes pourries en recouvrant celles-ci d’une rangée de pommes saines. Ce système, dit de « titrisation », consiste à constituer un « package » de créances, certaines saines et d’autres extrêmement risquées, pour réussir à les écouler malgré le risque. Mais l’opacité du système est telle que personne n’est en mesure de savoir quelle est la part de créances qui seront payées et celle de créances qui ne le seront pas. Car les « portefeuilles d’actifs » qui sont échangés aujourd’hui sur les places financières contiennent couramment quarante ou cinquante mille titres ! Les petits génies de la finance qui ont inventé ce système, toujours pleins d’humour lorsqu’il s’agit de jouer avec l’argent des autres, ont appelé ce système de titrisation « évier broyeur », du nom de ces systèmes très en vogue aux États-Unis, qui aspirent, broient et mélangent n’importe quoi.
Rappelons que la crise des subprimes a été provoquée par la multiplication à l’infini de tels titres, grâce à l’invention de ce que les banquiers appellent les CDO (collaterized debt obligation, en français « obligation adossée à un actif ») : les banquiers ont vendu des crédits immobiliers à des ménages insolvables, ont « titrisé » des milliers de ces crédits en les mélangeant à des actifs plus sains, et les ont revendus à d’autres banques, ou d’autres institutions financières, ou d’autres fonds d’investissement, leur transférant ainsi le risque d’impayé… jusqu’à ce qu’elles finissent par les racheter elles-mêmes à leur insu, dissimulés qu’ils étaient dans d’autres produits.
Un exemple : les CDS
Un exemple de produit dérivé d’autant plus frappant qu’il est d’actualité est celui des CDS, les credit default swap (traduit en français par « dérivés de crédits » ou « couvertures de défaillance »), dont il est beaucoup question dans la presse économique depuis 2008.
Il s’agit de contrats d’assurance sur les crédits. Les CDS ont été envisagés à l’origine par les banquiers comme la solution miracle leur permettant de gagner à tous les coups, c’est-à-dire de se prémunir contre tout risque de défaut de paiement. Inventé en 1994 par une jeune femme diplômée en finances et en mathématiques embauchée par la banque américaine JP Morgan, Blythe Masters, le système est, en apparence, assez simple. Le CDS suppose trois acteurs : un banquier qui prête, un contractant qui emprunte, et un tiers qui accepte d’assurer le prêt en cas de défaut de paiement de l’emprunteur, moyennant, comme c’est le cas pour toute assurance, la perception d’une prime régulière. Le système, bien qu’à une tout autre échelle, est le même que celui d’une assurance habitation : on paye chaque année une prime à l’assureur. S’il n’y a jamais de sinistre, on a payé en pure perte et l’assureur a encaissé. Mais en cas de sinistre, l’assureur se charge de payer les dégâts.
Tout le système repose sur la conviction, des deux côtés, que l’on sera gagnant : s’il n’y a pas de défaut de paiement, « l’assureur » (qui peut être une banque, une assurance, un fonds de pension ou même n’importe quel spéculateur) aura touché pendant toute la durée du prêt une rente, sans avoir à débourser le moindre centime de capital. En cas de défaut de paiement en revanche, il se verra obligé de couvrir le montant du prêt. Et c’est la banque prêteuse qui sera gagnante, puisque remboursée.
Ce système a connu un succès dépassant de très loin les espérances de ses inventeurs : les CDS couvrent aujourd’hui des montants de dettes qui se chiffrent en dizaines de milliers de milliards de dollars [En 2004, le marché des CDS représentait 6 400 milliards de dollars. Fin 2007, 57 894 milliards de dollars]. Pourquoi ? D’abord parce qu’ils permettent de s’assurer, on l’a dit, contre le risque de défaut de paiement. Mais aussi parce qu’ils ont permis de tourner ce qui restait de règles dans le système financier américain, notamment le fait qu’une banque est censée avoir en caisse un dépôt suffisant pour pouvoir couvrir une partie des pertes dues à un défaut de paiement. Avec le CDS, cette obligation disparaît puisque, en théorie, le risque disparaît ! Pour la petite histoire, il a fallu des mois d’intense lobbying aux banquiers de Wall Street pour faire accepter ce système aux régulateurs de l’État américain, qui étaient un peu réticents, au départ, face à ce montage, comme en général face à l’explosion des produits dérivés.
Il est à noter que l’autorisation définitive de jouer avec les produits dérivés, et notamment les CDS, sans la moindre contrainte, émana de l’administration démocrate de Bill Clinton. Lui qui avait fait une partie de sa campagne de 1992 sur la nécessité de réguler la finance et de limiter l’usage des produits dérivés, oublia évidemment ses promesses en arrivant au pouvoir. « Avant même que l’homme de l’Arkansas [Clinton] ne soit intronisé, raconte Gillian Tett, journaliste au Financial Times, il était évident que les stratèges du secteur financier avaient réussi la transition Bush-Clinton. Les financiers démocrates succédèrent aux républicains. La rhétorique accusatrice de la campagne s’assécha. »[ Gillian Tett, L’or des fous, éd. Le Jardin des livres /économie] Et deux ans plus tard, le secrétaire d’État au Trésor Lloyd Bentsen déclarait devant un parterre de financiers : « Les produits dérivés, ce n’est pas un gros mot. [L’État] doit rester prudent en voulant s’ingérer dans les marchés de façon trop maladroite. » À la fin des années quatre-vingt-dix, les banquiers continuèrent à œuvrer pour que le marché des produits dérivés soit totalement libéralisé. En 2000, le sénateur démocrate Phil Gramm finit par faire adopter une loi dite de « modernisation des marchés à terme », interdisant purement et simplement la réglementation sur les produits dérivés. Notons que Phil Gramm, sans doute en remerciement de ce beau geste, quitta en 2002 le Sénat pour devenir vice-président du géant bancaire UBS.
L’explosion des CDS était grosse de dangers qui allaient apparaître au grand jour quelques années plus tard, lors de la crise des subprimes en 2007-2008. Car, exactement comme une catastrophe naturelle telle qu’un tremblement de terre ou un tsunami peut ruiner un assureur, une catastrophe financière amenant des défauts de paiement à la chaîne peut ruiner les contractants d’un CDS. Et le problème était multiplié par le fait que ces titres d’assurance avaient changé de mains mille fois depuis qu’ils avaient été conclus, devenant eux-mêmes objets de spéculation ! Un contrat d’assurance sur un prêt, qui permet de toucher une rente de quelques millions sans débourser un sou, en échange de la promesse de couvrir un hypothétique défaut de paiement, quel spéculateur ne se jetterait pas dessus ?
Pire, les CDS sont en réalité un encouragement à spéculer sur les défauts de paiement : le propriétaire d’un CDS, dès lors que la possession de ce contrat lui assure de toucher le gros lot en cas de faillite de débiteur, a tout intérêt à tout faire pour accélérer cette faillite, on le verra plus loin avec le cas de la dette grecque.
Le plus ahurissant dans l’affaire est que ce sont bien souvent les mêmes banques, les mêmes sociétés financières, qui contractent des crédits à haut risque, les font assurer par des CDS et en assurent en même temps d’autres via des CDS contractés par leurs filiales : selon un document publié par Bercy en 2009, sur le marché des CDS, les banques représentent 59 % des acheteurs et 44 % des vendeurs !
Pour prendre une image plus simple, ce comportement est le même que celui d’une firme automobile qui, d’abord, vendrait un million de voitures dont elle sait parfaitement que le système de freinage est défectueux et dangereux et va provoquer des milliers d’accidents, et qui, en même temps, investirait dans des hôpitaux, des centres de rééducation pour accidentés de la route et une usine de fabrication de fauteuils roulants.
Au moment où a éclaté la crise des subprimes, en 2007, où le prix des logements s’est brutalement effondré, et où il est devenu évident que les millions de crédits immobiliers qui avaient été accordés à des ménages pauvres ne seraient jamais remboursés, des milliers d’institutions financières se sont retrouvées avec sur les bras des reconnaissances de dettes qui ne valaient plus rien. Et des milliers d’autres – ou en réalité les mêmes, puisque chacun était à la fois assureur et prêteur – ont été contraintes de devoir honorer les contrats CDS : il ne s’agissait plus seulement d’encaisser une agréable rente régulière, mais de rembourser les frais du sinistre. Sauf que les banques ou les assureurs concernés, comme l’américain AIG qui dut rembourser d’un seul coup quelque 67 milliards de dollars de prêts assurés, n’avaient pas en caisse l’argent nécessaire pour le faire. Ils n’eurent alors d’autre solution que de demander à l’État, c’est-à-dire aux contribuables américains, de payer les pots cassés. Le système des CDS ne fonctionne, pourrait-on dire, que tant que tout va bien : il permet alors de faire d’énormes bénéfices. Mais lorsque tout s’effondre, il est impossible pour l’assureur d’honorer ses engagements. Mais quelle importance, puisqu’une telle situation correspond à un effondrement de tout le système ? Comme le notait l’automne dernier un éditorialiste de La Tribune, dans un article nommé de façon éloquente « Les CDS, une protection si inutile » : « Quand tout implose, personne ne paye d’assurance. C’est comme acheter une prime d’assurance contre la guerre nucléaire. On est assuré, oui. Mais mort. »
La crise des dettes souveraines
Après le krach financier de 2008, qui, malgré les déclarations d’intention de l’époque, n’a strictement rien changé au mode de fonctionnement du monde financier, il s’est rapidement amorcé une nouvelle crise, dans laquelle nous sommes plongés aujourd’hui : celle des dettes souveraines. À peine les États avaient-ils recapitalisé les banques à coup de centaines de milliards, que celles-ci se mirent à spéculer avec plus de rapacité que jamais sur la dette de ces États, et notamment des plus fragiles. Il s’agit là d’une véritable spirale infernale, qui défie le bon sens : la dette colossale des États est due, en grande partie, au fait que ceux-ci ont donné de l’argent à fonds perdus aux banques. N’ayant plus les moyens de financer leurs dépenses courantes, les États vont donc emprunter… auprès des mêmes banques qu’ils se sont ruinés à recapitaliser !
Les dettes souveraines sont rapidement devenues un outil de spéculation extrêmement lucratif pour les financiers ; tout comme offrir des crédits immobiliers à des ménages insolvables (subprime) était très rémunérateur, en offrir à des États insolvables ne l’est pas moins. Dans ce gigantesque casino qu’est le système financier mondial, plus on risque, plus on gagne… jusqu’au krach. Et le système des CDS a permis aux parieurs les plus hardis de signer des contrats d’assurance sur des dettes de plus en plus dangereuses, les assureurs étant motivés par le fait que le montant de la prime augmente en fonction du risque.
Un exemple ? Assurer une tranche de dix millions de dollars de dette suisse à cinq ans par le biais d’un CDS rapportait, le 13 février 2012 – car tout cela varie de jour en jour – une prime de 54 780 dollars par an. En revanche, avec la Grèce, les choses deviennent nettement plus intéressantes pour les assureurs : la prime est aujourd’hui de 6,5 millions de dollars par an, toujours par tranches de dix millions assurés, après avoir atteint, au plus fort de l’incertitude, 9,4 millions ! La possession d’un CDS sur la dette grecque assure donc une formidable rente à son détenteur, qui rappelons-le, n’a pas forcément engagé de capital dans le prêt lui-même mais simplement dans l’achat du contrat d’assurance. Le jeu consiste cette fois pour l’assureur, à toucher la prime, et à se dépêcher de revendre le contrat avant que la Grèce fasse faillite, pour ne pas avoir à payer les frais de cette faillite.
Mais les CDS sur les dettes d’État (que l’on appelle « CDS souverains ») permettent de s’enrichir d’une autre façon, simplement en les achetant et en les revendant. Leur valeur variant en fonction du risque d’impayé, celui qui a acheté un CDS à bas prix parce que le risque était faible, peut le revendre beaucoup plus cher si le risque augmente. Il suffit donc aux spéculateurs d’aider un peu le risque à augmenter pour faire de juteux profits. C’est ce système qu’explique le journaliste économique Jean Quatremer : « Dans le cas de la Grèce, les spéculateurs, dont la banque Goldman Sachs et plusieurs fonds d’investissement, ont siphonné le marché des CDS grecs afin de faire grimper leur cours. Cette envolée des CDS a déclenché une panique sur le marché de la dette grecque, les investisseurs voyant dans l’envolée des cours le signe que certains acteurs de marché doutaient de la solvabilité de la Grèce. Les investisseurs ont donc commencé à se débarrasser de leurs obligations d’État. Plus la peur gagnait, plus la valeur des obligations baissait, plus le cours des CDS grimpait. Les spéculateurs jouaient aussi contre la dette grecque, pariant à la baisse, un pari sans risque puisqu’ils avaient eux-mêmes déclenché la panique. En même temps, ils n’hésitaient pas à prêter à court terme à la Grèce à des taux de plus en plus élevés. Ainsi, ils gagnaient sur tous les tableaux. »
On le sait, ces jeux financiers délirants, s’ils ont pour conséquence un enrichissement rapide des spéculateurs, sont payés au prix fort par les peuples. Déjà, la population grecque paye très cher la volonté de ses dirigeants d’éviter la faillite en imposant plan de rigueur sur plan de rigueur. Mais, le jour où la faillite aura lieu quand même, une catastrophe pourrait intervenir peut-être sans commune mesure avec celle de 2008. Car l’opacité des marchés dérivés est telle que personne, aujourd’hui, n’est en mesure de savoir qui possède réellement des CDS sur la dette grecque, ni sur les dettes italienne ou française, et combien. Les CDS sont en effet des opérations « hors bilan » : ils n’apparaissent pas dans la comptabilité officielle des banques, et sont effectués par des filiales offshore, c’est-à-dire installées dans les paradis fiscaux. Il est certain que toutes les banques s’enrichissent aujourd’hui grassement grâce aux CDS souverains… mais le jour où elles devront effectivement assumer les conséquences d’un défaut de paiement, une nouvelle paralysie totale du système bancaire est à peu près certaine, puisque pas une seule d’entre elles ne possède les fonds propres permettant de payer.
Et cette fois-ci, on ne pourra pas compter sur le pompier qu’est l’État pour éteindre l’incendie, puisque ce sera lui qui sera en train de brûler.
Après eux, le chaos
La société capitaliste semble bien être en train de s’étouffer dans sa propre graisse, incapable de gérer ses propres contradictions, incapable d’empêcher de nuire les capitalistes qui, chaque jour, jouent un peu plus avec le feu. Les États sont impuissants à remettre en place une régulation qu’ils ont eux-mêmes supprimée. Quant aux capitalistes et aux spéculateurs eux-mêmes, s’ils savent sans doute parfaitement les risques qu’ils font prendre à toute l’humanité, ils n’en continueront pas moins d’agir tant qu’il y aura de l’argent à faire – et après moi le déluge ! On ne peut que penser ici à la célèbre réplique du film La Haine, où l’un des personnages dit se sentir dans la peau d’un homme qui chute du haut d’une tour, et qui tout au long de sa chute se dit : « Jusqu’ici, tout va bien. » C’est exactement le même raisonnement que tenait, peu avant le krach de 2008, le PDG d’une des grandes banques d’investissement de Wall Street qui, face aux avertissements de plus en plus inquiets de certains économistes, avait répondu : « Il faut danser tant que la musique continue. » Le jour où la musique s’arrêtera, ce ne sont même pas ces financiers qui payeront la note, mais les peuples, qui se verront jetés dans une récession sans précédent, dont les conséquences sont incalculables aujourd’hui.
Tous ceux qui, parmi les économistes ou le personnel politique, prétendent avoir des solutions sont ou des naïfs, ou des menteurs. Penser qu’il faudrait revenir à un capitalisme industriel classique, comme si les industriels n’avaient pas joué un rôle majeur dans la situation que nous connaissons aujourd’hui, est ridicule. Tout comme prétendre qu’il suffirait de cloisonner à nouveau le système bancaire, comme ce fut le cas après la crise de 1929. De telles décisions seront peut-être prises dans les mois qui viennent. Mais qui forcera les financiers à les respecter, et comment ? L’irresponsabilité sociale de ces hommes est telle que la seule manière de les empêcher de nuire serait de les exproprier à l’instant, de leur ôter toute possibilité de prendre la moindre décision, et, accessoirement, de les jeter en prison pour avoir ruiné la société tout entière au nom de leur profit.
Mais une telle décision ne sera jamais prise par les hommes politiques qui sont aujourd’hui au pouvoir ou aspirent à y parvenir. Elle ne pourra émaner et être menée à bien que par une révolution sociale, lors de laquelle les exploités du monde entier décideront consciemment d’en finir avec un système qui n’a fait que trop de dégâts.
15 février 2012
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Les capitalistes industriels responsables au premier chef
Il est courant aujourd’hui d’entendre dire, dans les milieux altermondialistes ou liés au Parti communiste français, qu’il faudrait revenir à un capitalisme davantage tourné vers l’industrie, et moins vers la finance. Comme s’il existait une distinction entre les « bons capitalistes », les industriels, et les « mauvais », les financiers et les banquiers. Une telle affirmation est au mieux d’une grande naïveté, et au pire une escroquerie.
D’abord, parce que les capitaux industriels et bancaires sont tellement entremêlés depuis le début du XXème siècle, qu’on serait aujourd’hui bien en peine de distinguer les uns des autres. C’est un phénomène que Lénine avait déjà identifié en son temps, en parlant de « fusion du capital industriel et bancaire » en un seul et même « capital financier ». Selon l’expression de l’économiste Français Chesnais, il parait aujourd’hui plus juste de parler, plutôt que d’entreprises industrielles, « d’entreprises financières à domination industrielle » au sein desquelles il n’existe « aucune cloison séparant les opérations liées à la mise en valeur du capital dans la production, et les opérations dirigées vers des prises de profit d’un type purement financier ».
Ensuite, parce qu’il ne faut pas perdre de vue que les entreprises industrielles ont été les premiers acteurs de la financiarisation de l’économie, et que les banques n’ont fait que leur offrir des instruments, même si elles se sont fabuleusement enrichies au passage.
Les industriels ont toujours, en permanence, d’importantes quantités de liquidités en caisse, et l’on imagine aisément qu’ils ne les laissent pas « dormir » dans un bas de laine. Lorsqu’une entreprise comme PSA affirmait, il y a peu, disposer de onze milliards de cash flow, c'est-à-dire de liquidités disponibles, cela ne signifie pas qu’ils attendent dans un coffre-fort : bien évidemment, cet argent est immédiatement placé sur les marchés financiers pour en rapporter plus.
Les entreprises disposent d’une multitude de moyens pour spéculer, et notamment les multinationales, qui ont la possibilité de transférer très rapidement des fonds d’une filiale à l’autre, et donc d’une monnaie à une autre, en se calant sur les cours les plus intéressants. Par exemple, ce sont bien les spéculations sur les devises menées par les grandes multinationales qui ont provoqué la crise financière de 1992-1993.
Les entreprises industrielles ne se sont pas privées non plus d’intervenir sur le marché des produits dérivés, dont certains ont d’ailleurs été créés par les banques spécialement à la demande des industriels. Le tout premier « swap » (un produit dérivé consistant à permettre à deux entreprises d’échanger des intérêts sur les emprunts) a ainsi été créé en 1981 à la demande d’IBM, qui souhaitait augmenter ses réserves en dollars et se débarrasser d’une quantité excessive de francs suisses. Par la suite, la rentabilité de telles opérations a été telle qu’il n’est pas une grande multinationale qui ne soit impliquée, aujourd’hui, dans des opérations spéculatives à haut risque.
C’est si vrai que, de nos jours, la plupart des grands groupes industriels ont créé leur propre banque, de façon à pouvoir jouer à leur guise avec les produits financiers. Et ce pour une raison simple : à partir du moment où doivent être accordés des crédits pour qu’ils puissent écouler leur production, pourquoi laisseraient-ils la création de ces crédits et les profits qui en découlent à d’autres banquiers ? Dès les années quatre-vingt, il est donc devenu d’usage pour les industriels ou bien de créer de toute pièce des banques, comme la banque PSA ou la banque Renault, ou d’en acquérir une par fusion-acquisition. Quelques exemples : Péchiney a créé le Crédit chimique en 1982, Thomson la banque TCI en 1984, Saint-Gobain, la Société financière Miroirs en 1989 ; BSN a racheté Alfabanque en 1989, la même année où Lafargue acquérait Transbanque et Bouygues la Société des banques privées. Toutes ces banques, pour n’être pas très connues du grand public, n’en sont pas moins très actives sur les marchés financiers.
Il n’existe pas de bons et de mauvais capitalistes. Il n’existe qu’un seul capitalisme, dont les capitaux se déplacent en permanence d’un secteur à l’autre à la vitesse des transactions informatiques. C’est ce capitalisme, dans son ensemble, qu’il faudra exproprier.
***
« L’algo trading », ou : quand les financiers perdent la raison
Pour mesurer l’absurdité d’un système où les ressources les plus stupéfiantes de la technique moderne sont mises au service de la spéculation, on peut citer l’exemple de « l’algo-trading », système développé sur toutes les places boursière du monde, grâce auquel les transactions sont faites automatiquement par des ordinateurs, en quelques millièmes de seconde.
Le fonctionnement en est le suivant : des programmes informatiques ultrasophistiqués guettent les ordres d’achat ou de vente qui voyagent sur les réseaux informatiques. Lorsqu’un trader, par exemple, envoie un ordre d’achat de 5 000 actions, il se passe un délai estimé à 30 millièmes de seconde entre le moment où l’ordre est passé et celui où il arrive sur une place financière. Pendant ce délai de trente millisecondes, un programme informatique peut « intercepter » l’ordre, l’analyser, en conclure que l’action concernée va augmenter, et acheter le plus possible de ces actions. Lorsque l’ordre de départ arrive à sa destination et que l’achat devient effectif, le prix de l’action augmente en effet, et le programme informatique n’a plus qu’à revendre immédiatement les actions à un prix légèrement supérieur. Le tout en bien moins d’une seconde !
Ce type d’opérations se pratique plusieurs millions de fois par jour sur tous les marchés, et génère des profits qui se comptent, en fin d’année, en milliards.
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