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Union Communiste Internationaliste
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N°141
février 2012
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Les travailleurs grecs, victimes de la crise financière et de la domination des grandes puissances impérialistes européennes
Après avoir été plongée dans la tourmente de la spéculation financière pratiquement toute l’année 2011, avec une accélération à partir de l’été, la Grèce connaît provisoirement un certain répit. Pour combien de temps ? Nul n’est capable de le dire. Et certainement pas les chefs d’État de l’Union européenne qui, durant toute cette période, ont fait montre de leur impuissance face aux marchés financiers qu’ils avaient à cœur de « rassurer ». À peine un sommet européen s’était-il achevé, accouchant laborieusement d’un plan ou d’un projet de plan, qu’il fallait prévoir une nouvelle réunion et un nouveau plan !
Quant au gouvernement grec, dirigé par le socialiste Georges Papandréou, il a sombré dans la tourmente. Le Parti socialiste, le Pasok, avait remporté, en octobre 2009, des élections législatives anticipées intervenues alors que le parti de droite au pouvoir, la Nouvelle démocratie, s’était déconsidéré, englué dans des affaires de corruption, et confronté déjà à une aggravation de la crise. Papandréou, en arrivant au pouvoir, avait promis des changements importants. « Nous avons été élus pour bâtir un État social et non pour le détruire », déclarait-il… en prenant les premières mesures d’économies budgétaires peu de temps après la formation de son gouvernement !
Deux ans plus tard, complètement discrédité, il devait quitter piteusement le pouvoir, deux ans avant le terme de son mandat. Sa dernière manœuvre, qui a consisté à proposer un référendum sur sa politique d’austérité, ne lui a pas réussi et a peut-être même accéléré sa chute : il avait en effet commis l’odieux sacrilège aux yeux des Sarkozy et Merkel, de laisser supposer que la politique que ceux-ci lui avaient dictée pouvait dépendre, même un peu, de la volonté populaire !
Depuis novembre 2011, Lukas Papadémos lui a donc succédé à la tête d’un gouvernement de coalition qui comprend, aux côtés de socialistes, toujours majoritaires à l’Assemblée, des ministres de la Nouvelle démocratie, revenus au pouvoir plus vite qu’ils ne l’espéraient, et quatre représentants du Laos, un parti d’extrême droite nationaliste. Ainsi, deux ans après leur victoire électorale, la faillite des socialistes a ouvert la porte des ministères à des hommes d’extrême droite, connus pour être ouvertement racistes et antisémites. De quoi, à juste titre, marquer les esprits.
Pour autant, ce gouvernement s’inscrit complètement dans la continuité de son prédécesseur. Incarnation de cette continuité, le socialiste Vénizelos continue d’occuper le poste de ministre de l’Économie, comme dans le gouvernement Papandréou.
Papadémos est présenté comme un « technicien » car il n’est membre d’aucun parti et était gouverneur de la Banque nationale au moment de l’adoption de l’euro par la Grèce. À ce titre, il avait donc été de ceux qui avaient déjà piloté une politique d’austérité imposée à l’époque à la population grecque sous prétexte de faire les efforts nécessaires pour « être au rendez-vous de l’euro » en 2001. Comme son prédécesseur, le gouvernement de Papadémos a pour mission d’appliquer les mesures d’austérité édictées par les dirigeants européens.
Ces derniers mois, de soi-disant spécialistes, des économistes ou les journalistes eux-mêmes ont abondamment développé de pseudo-explications à la crise traversée par la Grèce : « Les Grecs ne travaillent pas assez », « Ils ont vécu au-dessus de leurs moyens »… Avec des propos frisant parfois le racisme, et en tout cas souvent très méprisants.
Crise grecque… ou crise de l’euro
Il faut pourtant commencer par rappeler que ce que paye la Grèce, c’est d’abord l’incapacité des principales bourgeoisies européennes à unifier véritablement l’Europe. Si elles se sont péniblement dotées d’une monnaie unique, elles se sont refusées à renoncer à leurs États, susceptibles de défendre leurs intérêts dans la concurrence qui les oppose, susceptibles aussi de les aider financièrement.
Avec l’aggravation de la crise à partir de 2008, les capitalistes de tous les États européens n’ont pas manqué de faire appel à cette protection, entraînant partout l’accroissement des déficits des États et de leur endettement.
Les spéculateurs ont ainsi pu trouver le moyen de tirer profit de cette situation en établissant des différences entre les États de l’Union européenne : si l’État allemand payait un taux d’intérêt de 4 % pour un emprunt à dix ans lancé sur les marchés financiers, l’État grec a vu les taux d’intérêt augmenter de mois en mois pour le même type d’emprunt, atteignant près de 20 %. C’est cette envolée des taux d’intérêt qui a finalement conduit l’État grec à la limite de la banqueroute, obligeant les autres États européens à intervenir en lui prêtant l’argent qu’il ne pouvait plus emprunter sur les marchés financiers.
En fait, les spéculateurs ne pariaient pas seulement sur la fragilité de la Grèce mais aussi sur celle de l’euro !
Mais les difficultés de la Grèce n’avaient rien de spécifique. Si la Grèce s’est trouvée être un des maillons les plus fragiles de l’Europe, rappelons aussi qu’il y en a eu d’autres avant, l’Islande et l’Irlande par exemple, pour ne citer que ceux-là. Et qu’il y en aura encore d’autres après, comme l’Espagne et l’Italie qui ont été, eux aussi, la cible des spéculateurs récemment.
Un Etat depuis longtemps dominé par l’impérialisme
Plus fondamentalement, la « fragilité » de la Grèce, qu’elle partage avec bien d’autres États de l’Europe, tient au fait qu’elle appartient à une zone dominée depuis le XIXe siècle par les grands pays impérialistes européens et dont le développement a été façonné par l’emprise de l’impérialisme.
Rappelons que l’État grec moderne est né en 1832, à la suite d’une lutte pour conquérir son indépendance face à l’Empire ottoman, lutte dont l’issue ne fut victorieuse que grâce à l’intervention des puissances française et britannique. Ces deux puissances imposèrent aux populations grecques une monarchie et décidèrent de celui qui devait régner, allant chercher l’obscur Othon de Bavière. Par la suite, elles ne cessèrent pas d’intervenir régulièrement dans la vie politique grecque, détrônant parfois un monarque qui avait contrarié leurs intérêts, en imposant un autre… ou rappelant le même quelques années après !
Cet État grec fut donc, dès sa naissance, politiquement et économiquement subordonné aux impérialismes français et britannique. Par deux fois déjà, en 1898 et en 1935, il dut se déclarer incapable de rembourser ses dettes, victime d’un « déficit structurel », comme disent les économistes : la Grèce, très faiblement industrialisée, importait toujours plus qu’elle n’exportait.
En 1898, une commission internationale de la dette fut constituée de représentants de la France et du Royaume-Uni, décidant de son budget et gérant les monopoles d’État. C’était la forme que prenait alors couramment la domination des puissances impérialistes européennes sur de nombreuses régions du monde.
En définitive, depuis cette époque, la situation n’a pas beaucoup changé.
On peut même dire qu’avec l’entrée de la Grèce dans l’Europe en 1981, et surtout depuis l’adoption de l’euro en 2001, cette emprise des impérialismes sur l’économie grecque n’a fait que s’accroître.
Certes, l’État grec a pu bénéficier des subventions des fonds structurels destinés à la modernisation des infrastructures, au point qu’elles sont devenues sa première source de devises. Mais ces investissements ont avant tout été destinés à améliorer les moyens de transport, le fret et le transit international. Ce qui était une condition indispensable au développement des activités des entreprises commerciales et industrielles de l’Europe occidentale.
Certains économistes ou politiciens font semblant de se demander aujourd’hui si l’entrée de la Grèce dans la zone euro ne fut pas une « erreur » du fait de son « retard économique ». Mais ce ne sont que des hypocrites !
Il est vrai que les comptes présentés par l’État grec à la Commission européenne ont été « arrangés » de façon à respecter les critères de convergence définis par le traité de Maastricht, critères censés imposer des contraintes chiffrées aux finances publiques de tout État adoptant l’euro comme monnaie. Ce tripatouillage comptable ne fut rendu public que quelques années plus tard et on sait aujourd’hui que la banque américaine Goldman Sachs fut le principal maître d’œuvre de ce maquillage des comptes publics grecs. À noter que l’actuel Premier ministre grec, Papadémos, joua forcément un rôle important dans cette opération en tant que gouverneur de la Banque de Grèce…
Mais la Commission européenne de l’époque ne se montra pas trop regardante, car l’adoption de l’euro par la Grèce était une bonne affaire pour les capitalistes européens, allemands et français en particulier, qui se voyaient ainsi offrir un marché privilégié où leurs recettes ne risquaient pas de subir les variations intempestives des taux de change. Ils furent les grands gagnants de cette opération.
La France est aujourd’hui l’un des principaux partenaires commerciaux de la Grèce et de nombreuses entreprises françaises sont présentes en Grèce. Pour ne citer que les contrats d’armement, ils profitent largement aux Thomson, Matra et Siemens. Le budget de la Défense, en Grèce, représente 4 % de son produit intérieur brut, faisant de la Grèce le pays qui dépense proportionnellement le plus en armement. En 2010, en pleine crise, la Grèce a acheté à l’Allemagne six sous-marins pour cinq milliards d’euros et à la France six frégates de guerre (2,5 milliards d’euros) et des hélicoptères de combat (400 millions d’euros). La France est particulièrement bien servie : au total, si on rajoute des Mirage 2000, des véhicules blindés, des missiles de toutes sortes et des drones, les achats de la Grèce en ont fait le troisième client de l’industrie militaire française au cours de la décennie écoulée. Et il faut souligner que les plans d’austérité successifs n’ont jamais remis en cause les contrats passés !
Les banques, en particulier, ont su tirer profit de l’entrée de la Grèce dans la zone euro en 2001. Elles ont prêté massivement, au secteur privé comme aux pouvoirs publics, elles ont renforcé leur présence, à travers des filiales, souvent en rachetant des banques grecques. Parmi les plus engagées en Grèce, on peut noter trois établissements français : le Crédit agricole, la Société générale et BNP Paribas. Le volume des prêts à l’État grec a augmenté de 50 % entre 2005 et 2007, passant d’un peu moins de 80 milliards à 120 milliards de dollars.
L’éclatement de la crise des subprimes, en 2007, loin de stopper cette évolution, lui a donné un nouvel élan. Les banques ont alors utilisé les énormes liquidités mises à leur disposition par les banques centrales à très bas coût pour augmenter leurs prêts à la Grèce. Les taux d’intérêt plus élevés qu’elles lui faisaient payer leur permettaient d’empocher de juteux profits.
Les banquiers ont considéré qu’ils n’avaient pas à se préoccuper de la capacité de la Grèce à rembourser ses dettes, son appartenance à la zone euro garantissant une intervention des grands pays européens.
Jusque-là, leur calcul s’est révélé juste…
« Sauver la Grèce »… ou sauver les banques européennes ?
Quand, à partir de 2009, l’aggravation de la crise a entraîné une détérioration de sa situation économique, la possibilité d’un défaut de paiement de la Grèce s’est faite plus menaçante.
La première alarme est venue en décembre 2009 avec l’abaissement par l’agence de notation Fitch de la note de crédit à long terme des quatre principales banques commerciales du pays. À partir de là, la Grèce a vu le coût de son crédit s’envoler. Les banquiers, prétextant le risque encouru, pratiquaient des taux usuraires. Ce faisant, ils acculaient l’État grec à la banqueroute.
Mais, dans le même temps, ils faisaient pression sur les États européens pour qu’ils interviennent pour garantir le paiement de la dette grecque… et donc les profits que ces usuriers comptaient réaliser en étranglant l’État grec.
Les banques françaises et allemandes, principales détentrices de titres de la dette grecque (possédant respectivement 26 % et 15 % de la dette publique grecque), se sont retrouvées le plus exposées à un risque de défaut de paiement de la Grèce.
Cela a donné aux gouvernements français et allemand une raison supplémentaire d’intervenir. En plus de « sauver l’euro », Sarkozy et Merkel devaient sauvegarder les intérêts de leurs banquiers nationaux !
La première réunion extraordinaire des dirigeants européens pour discuter de la Grèce a eu lieu le 11 février 2010. Mais ce n’est qu’un mois plus tard, le 25 mars, qu’un accord est finalement intervenu entre les dirigeants de l’Union européenne et le Fonds monétaire international (FMI) [Le FMI, financé par les apports de 187 États et dans lequel les grandes puissances, à commencer par les États-Unis, occupent une position prépondérante, avait joué le rôle de pompier du système financier international en s’occupant, dans les années quatre-vingt et quatre-vingt-dix, de nombreux États du tiers-monde devenus incapables de rembourser leurs dettes.] sur un « plan d’aide » à la Grèce. En contrepartie d’un prêt de 110 milliards d’euros sur trois ans, un mémorandum formulant les exigences de ces bailleurs de fonds était imposé au gouvernement grec.
Ce long texte détaillait, et souvent chiffrait, les mesures attendues qui, toutes, visaient à faire payer la facture de la dette grecque à la population. Très clairement, les chefs d’État européens garantissaient aux banquiers que le gouvernement grec ferait payer sa population.
Le mémorandum précisait que certaines de ces mesures devaient intervenir rapidement dans l’année en cours comme, par exemple, l’augmentation de la TVA (qui devait rapporter, selon les rédacteurs, « au moins 1 800 millions d’euros pour une année complète ») et la suppression d’un certain nombre de jours de congés et de primes dont bénéficiaient les fonctionnaires (mesures dont il était attendu « des économies nettes d’un montant de 1 500 millions d’euros »).
Mais le même texte précisait aussi ce que devaient être les grandes lignes du budget de l’État grec pour l’année 2011 et imposait la mise en œuvre de « réformes structurelles » : une réforme des retraites avec allongement de la durée de cotisation et âge de départ repoussé (« y compris pour les travailleurs dans des professions pénibles et difficiles », précise le texte), élaboration d’un plan de privatisations, fermeture des lignes ferroviaires déficitaires…
Une « troïka » constituée par des représentants de l’Union européenne, de la Banque centrale européenne (BCE), censée être indépendante des États européens, et du FMI, devait s’assurer que le gouvernement grec respectait ses engagements. Tous les trois mois, une évaluation devait être faite « suivant des critères détaillés », conditionnant la poursuite de l’aide financière. En effet, par la suite, à plusieurs reprises, les experts européens envoyés à Athènes se sont opposés au déblocage d’une partie du prêt accordé à l’État grec, estimant que celui-ci n’avait pas suffisamment satisfait à ses engagements.
En fait, l’État grec se retrouvait complètement mis sous tutelle.
Sous la pression des marchés financiers, les dirigeants européens durent annoncer, en juillet 2011, un second « plan de sauvetage » prévoyant un nouveau versement de 100 milliards d’euros et une restructuration de la dette grecque. À cette réunion furent conviés les représentants des banques détentrices de titres de la dette grecque. Ils ne furent pas rassemblés dans la même salle que les chefs d’État, mais, pour obtenir leur accord, Sarkozy et Merkel durent les rencontrer en pleine nuit. Tout un symbole !
Pourtant, contrairement à ce qui a été dit, aucun réel sacrifice ne leur était demandé. Il leur était proposé d’accepter l’annulation de 50 % de la dette grecque alors que, sur les marchés, les titres grecs s’échangeaient avec une décote même inférieure à la moitié de leur valeur. Donc, en réalité, les États européens garantissaient aux titres détenus par les banquiers une valeur supérieure à celle que leur offrait le marché. Et surtout, les États leur garantissaient que, quoi qu’il arrive, ils continueraient d’être payés.
Mais jusqu’au bout, jusqu’à la dernière minute, les banquiers entendaient dicter leurs conditions à ces chefs de gouvernement européens qui, pourtant, s’agitaient frénétiquement pour trouver une solution aux problèmes de ces mêmes banquiers !
Tous d’accord pour faire payer la population grecque
Si les désaccords ont été nombreux entre les gouvernements européens sur la forme que devait prendre leur intervention, il y a une chose sur laquelle tous étaient d’accord : c’est la population grecque qui devait payer la facture de la crise.
Dans ce domaine, le gouvernement grec du socialiste Papandréou a vraiment fait tout ce qu’il pouvait pour donner satisfaction aux dirigeants européens.
Un premier plan d’austérité, adopté en mai 2010, représentant une ponction sur les revenus de la population estimée à 4,8 milliards d’euros, prévoyait notamment une hausse de la TVA (le taux général passant de 19 à 23 %, les taux réduits étant relevés, eux, de 4,5 à 5,5 % et de 9 à 11 %) et de plusieurs impôts sur la consommation (+ 40 % pour la taxe sur les carburants, + 20 % environ pour celles sur les tabacs et alcools).
Préconisée par le mémorandum de l’Union européenne et décidée par le gouvernement grec, la diminution rétroactive des primes de Noël, de Pâques et des congés d’été perçus par les employés du public a représenté une baisse d’environ 7 à 8 % par mois des salaires de plus de 600 000 employés du secteur public, des collectivités régionales et locales et des organismes et entreprises publics. Plus concrètement, un employé du public qui touchait un salaire de 1 000 euros a vu son salaire tomber à 900 euros. Les salaires et les pensions des salariés du public ont été gelés (les salaires supérieurs à 2 000 euros ont été abaissés de 10 %).
Par la suite, les attaques contre le niveau de vie de la population se sont succédé quasiment sans interruption. Les salaires et les retraites dans le public ont été abaissés (ainsi, en septembre 2011, les retraites supérieures à 1 200 euros par mois ont été réduites de 20 %).
De nombreux prix ont augmenté brutalement : ceux de l’électricité, des transports (+ 40 %). Cela, alors que le salaire moyen en Grèce était d’un peu plus de 600 euros en 2009 pour des prix qui étaient du même niveau que dans les capitales occidentales ! Ce qui expliquait que tant de Grecs étaient obligés, avant même l’aggravation de la crise, d’avoir un deuxième, voire un troisième emploi en plus de celui qu’ils déclaraient officiellement.
Le gouvernement a imposé une « réforme » des retraites, terme utilisé actuellement par tous les gouvernements pour allonger la durée de cotisation (portée à 40 ans au lieu de 37) et repousser l’âge de départ à la retraite (de 58 à 60 ans). Une CSG sur les pensions publiques et privées supérieures à 1 400 euros a été instituée.
Les droits à l’assurance-maladie ont été restreints en augmentant le nombre minimum de jours travaillés exigés pour bénéficier d’une couverture sociale.
Le gouvernement a annoncé qu’il n’y aurait qu’une seule embauche pour cinq départs à la retraite et que les emplois contractuels dans l’administration ne seraient pas renouvelés. Ce qui a représenté un vaste plan de licenciements qui aurait concerné environ 35 000 personnes.
Pour réduire encore davantage l’emploi public, un énième plan d’austérité, en septembre 2011, prévoyait la « mise en réserve » de 30 000 fonctionnaires, avec 60 % de leur salaire. En réalité, cela constituait une première étape vers un licenciement puisqu’ils avaient douze mois pour trouver un nouvel emploi dans le secteur public.
Le gouvernement a lancé un plan de privatisations, annonçant vouloir en retirer 50 milliards d’euros, ce qui donne une indication de l’ampleur de ce programme. Pour résumer, tout ce qui peut être vendu doit l’être : des sociétés pétrolières, des aéroports et des ports, la société d’électricité, la poste, la voirie et les services des égouts, l’organisme des concours hippiques… et même quatre Airbus que le gouvernement cherche à revendre d’occasion !
Dans tous les services publics, la baisse des budgets a entraîné une dégradation dramatique. Dans les écoles où manquent les professeurs et les manuels, dans la santé où la baisse de 40 % du budget hospitalier entraîne une pénurie de personnel. Dans les transports où le gouvernement s’est engagé à fermer les lignes de chemin de fer « non rentables », définies par un « remplissage inférieur à 50 % ». Aujourd’hui, à Athènes, personne ne sait quand les bus vont passer et, en province, personne ne sait quel itinéraire va suivre le bus car, à la suite de la réduction du service, les chauffeurs sont amenés à improviser en fonction des souhaits des passagers… Quant aux bus scolaires de province, ils ont été souvent supprimés.
Le gouvernement s’est aussi attaqué à la législation du travail, réduisant de moitié le préavis et les indemnités de licenciement des travailleurs du secteur privé et remettant en cause les conventions collectives.
Enfin, pour compléter cette longue liste, il faut citer la création en septembre 2011 d’un nouvel impôt particulièrement impopulaire et injuste portant sur la propriété immobilière, payé par le propriétaire ou par le locataire qui occupe les lieux. Comme il n’existe pas de cadastre en Grèce, il doit être perçu via les factures d’électricité, l’impôt s’appliquant à tout bâtiment pourvu d’un accès à l’électricité. Et ainsi, ceux qui ne paieraient pas se voient menacés d’une coupure de courant.
L’Eglise et les armateurs épargnés par l’austérité
Mais cet impôt ne s’applique pas à tout le monde : l’Église orthodoxe en est exonérée. En fait, l’Église ne paye aucun impôt. Elle bénéficie de ce privilège depuis 2000, le gouvernement socialiste de l’époque ayant considéré que le rapport des impôts auxquels elle était soumise était trop faible et qu’il était donc inutile de les maintenir.
Pourtant l’Église dispose de richesses très importantes, sous la forme d’un patrimoine foncier évalué à 130 000 hectares (mais, en l’absence de cadastre, on ne le connaît pas précisément…) et d’un capital financier très conséquent (on sait au moins qu’elle possède neuf millions d’actions, équivalant à 140 millions d’euros, à la Banque nationale de Grèce, et l’archevêque d’Athènes siège à son conseil d’administration).
Par ailleurs, en Grèce, une partie importante des dépenses de l’Église sont prises en charge par l’État puisque celui-ci paye les salaires des prêtres. Au total, l’ensemble des financements dont bénéficierait l’Église équivaudrait à plus de 200 millions d’euros par an dans le budget public.
Une autre catégorie de la population, les armateurs, bénéficie tout à fait légalement d’une totale exonération fiscale reconnue par un article de la Constitution grecque. Ce privilège leur aurait été accordé, au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale afin qu’ils reconstituent la flotte grecque complètement détruite. Aujourd’hui, manifestement, le problème ne se pose plus… La flotte grecque, première flotte européenne, est classée dans les premières au niveau mondial. Si l’on tient compte de la nationalité du propriétaire, et non du pavillon, les armateurs grecs occupent même la première place au classement mondial. Mais le gouvernement n’envisage pas du tout de revenir sur cette exemption.
Un Etat au service de la bourgeoisie grecque
Cette catégorie particulière de capitalistes bénéficie d’un privilège particulièrement choquant, car il est officialisé et donc particulièrement visible. Mais c’est l’ensemble des capitalistes qui échappent en grande partie à l’impôt.
Les médias français ont beaucoup glosé sur la « fraude fiscale » qui serait un « sport national » en Grèce. Mais c’est d’abord et principalement un sport de riches ! Seuls les plus riches peuvent envoyer leurs fortunes dans des comptes à l’étranger, en Suisse par exemple où les sommes déposées par des Grecs se monteraient à 280 milliards d’euros. Rappelons d’ailleurs que la fraude fiscale n’a rien d’une spécificité grecque, car si elle est évaluée en Grèce à près de 30 milliards d’euros par an, elle serait en France d’environ 40 milliards d’euros, d’après une estimation du Syndicat nationale unifié des impôts (SNUI).
En Grèce, il est vrai, cette fraude est plus ouverte. Ainsi, quand, en mars 2009, le gouvernement a envisagé un prélèvement spécial sur les revenus supérieurs à 150 000 euros, il n’a même pas trouvé une dizaine de contribuables ayant déclaré une telle somme…
Pourtant, ces grandes fortunes, elles ne sont pas compliquées à trouver… quand on cherche vraiment ! Car il existe, en Grèce, de riches familles à la tête de groupes capitalistes qui ont prospéré, en nouant souvent des alliances avec de grandes multinationales étrangères, comme la famille Marinopoulos, propriétaire des magasins Carrefour, ou la famille Veropoulos, associée au groupe de distribution Spar, pour ne citer que ceux-là qui disposent d’enseignes très visibles dans le pays.
Et ce n’est pas une question « d’efficacité » insuffisante de l’État grec qu’il serait nécessaire de « moderniser », discours qu’on entend souvent répété. Si l’État grec ne cherche pas à faire payer les classes riches, l’explication est sociale : c’est parce qu’il est à leur service, parce qu’il leur est lié, par mille liens humains et financiers. Et tous ceux qui se sont relayés au pouvoir ces dernières années, qu’ils aient été de droite ou socialistes, qu’ils aient gouverné séparément ou ensemble, n’ont eu qu’une seule préoccupation : faire payer la crise aux classes populaires et permettre à la bourgeoisie grecque de continuer profitablement ses affaires.
Les conséquences des plans d’austérité
En deux ans, les mesures d’austérité ont provoqué un appauvrissement terrible d’une partie importante de la population grecque.
Même des catégories de la petite bourgeoisie, jusque-là plutôt préservées, ont vu leur niveau de vie diminuer du fait de la hausse des prix et des impôts, du fait de la baisse des salaires qui a été plus importante pour les fonctionnaires les mieux payés (des enseignants ont vu leur salaire divisé par trois en peu de temps) et avec la récession qui a entraîné de nombreuses faillites ; d’après l’Association des commerçants de Thessalonique, deux commerces sur dix auraient fermé leurs portes entre janvier et septembre 2011.
Le nombre de chômeurs a connu une très forte augmentation : d’après les statistiques officielles, de 6 % en 2008, il est passé à 14,5 % en octobre 2010. Au début de l’année 2012, il dépasse probablement les 20 %, touchant particulièrement les plus jeunes (près de la moitié des 18-25 ans seraient sans emploi).
Mais ces chiffres sous-évaluent largement la catastrophe sociale qui frappe les travailleurs grecs. Officiellement, le nombre d’actifs a diminué en 2010 dans tous les secteurs sauf dans l’agriculture… Cela signifie simplement que des milliers de personnes, sans perspective de trouver un travail, tentent de survivre en « retournant à la terre ».
Conséquence de l’augmentation du chômage et des différentes réformes de l’assurance-maladie, le nombre de gens qui ne sont plus du tout couverts par le système de sécurité sociale a augmenté. En très peu de temps, des milliers de personnes ont basculé dans la pauvreté. Pour la Grèce, les statistiques européennes considèrent comme « pauvre » une personne seule qui a un revenu moyen annuel inférieur à 12 763 euros, considéré comme le seuil de pauvreté. D’après les dernières statistiques officielles, il y aurait 28 % de pauvres, soit trois millions de personnes sur une population de onze millions.
Mais cette pauvreté se mesure surtout par les milliers de sans-abri qui ont envahi les trottoirs d’Athènes et de Salonique. Beaucoup d’immigrés venant d’Afghanistan, du Pakistan ou des Balkans, qui travaillaient dans le bâtiment ou le ménage, ont été licenciés et, du fait de la fermeture de nombreux centres d’accueil, se retrouvent à la rue.
Cela se mesure aussi par le fait qu’une ONG comme Médecins du monde a ouvert un centre de soins à Athènes où elle a effectué 11 000 consultations en quelques mois, remplaçant en fait le dispensaire qui venait de fermer peu de temps auparavant faute de financement.
Et cette pauvreté touche bien des jeunes Grecs, même ceux dont les études leur ont permis de décrocher des diplômes. Les jeunes qui manifestaient en 2008 lors de mobilisations étudiantes se désignaient comme appartenant à la « génération des 600 euros ». Aujourd’hui, la presse évoque plutôt la génération des 400 euros, celle des jeunes qui se considèrent presque chanceux de trouver des stages sous-payés ou des petits boulots à deux euros de l’heure.
Les mobilisations contre les mesures d’austérité
Les attaques gouvernementales ont suscité des mobilisations dans la population. Les confédérations syndicales, celle des secteurs public (Adedy) et privé (GSEE) et Pame, le syndicat lié au Parti communiste (KKE), ont appelé, ensemble ou séparément, à des journées de grève générale quasiment tous les deux mois dans les deux dernières années. À chaque fois, ces appels ont entraîné des grèves, surtout dans la fonction publique. Des manifestations massives de dizaines de milliers de personnes ont eu lieu à Athènes.
À certains moments, en particulier en septembre-octobre 2011, les mobilisations ne se sont pas limitées à ces journées d’action. Des grèves eurent lieu quasi quotidiennement dans la fonction publique, dans les ministères, dans les transports, parmi les salariés des ports, parmi les éboueurs, les pompiers… en général, pour s’opposer aux baisses de salaire et aux privatisations. Même des policiers et des gardes-côtes ont manifesté contre la diminution de leur salaire.
De nombreux établissements du secondaire ont été occupés par des lycéens et des collégiens tandis que des milliers d’étudiants se mobilisaient pour dénoncer une réforme préparant une « privatisation » des universités. Des professions moins habituées à manifester sont descendues dans la rue : des avocats, des chauffeurs de taxi, des commerçants.
Le 28 octobre, jour de la fête nationale grecque, les manifestants sont parvenus à empêcher la tenue du défilé militaire et ont obligé le président Papoulias (président de la République grecque, poste honorifique) à quitter les lieux. Quasiment l’ensemble des hommes politiques qui ont assisté aux défilés ce jour-là ont été attaqués verbalement, voire agressés par les manifestants.
Ces mobilisations ont été importantes et les travailleurs y ont exprimé leur exaspération et leur colère. Mais aussi leur désespoir face à une situation qui leur apparaissait sans issue. Car si beaucoup de manifestants réclamèrent le départ du gouvernement et « de tout pouvoir politique favorable aux mesures économiques imposées par le mémorandum », ils ne formulaient pas de revendications qui auraient pu constituer des objectifs de lutte. Peut-être, de toute façon, la combativité des travailleurs en Grèce n’était-elle pas suffisante pour arrêter le rouleau compresseur qui était en marche. Mais, sans perspectives propres, aucun mouvement n’aurait eu la possibilité de le faire. Et de telles perspectives affirmées au cours de luttes, même défaites, peuvent préparer de nouvelles luttes dans l’avenir.
Les travailleurs doivent se préparer aux luttes de l’avenir
Alors, ce qui s’est passé ces derniers mois en Grèce concerne les travailleurs, ici, en France, à plus d’un titre.
D’abord parce que cela montre comment la crise du capitalisme peut entraîner un pays entier dans une régression dramatique, le ramenant quasiment, par certains aspects, au niveau d’un pays du tiers-monde.
Ensuite, parce que cela démontre, malheureusement en creux, à quel point il est vital pour les travailleurs de se préparer aux luttes futures, qui ne manqueront pas d’éclater, en ayant leur propre programme. Face à la bourgeoisie et à ses représentants de tous bords politiques qui, eux, ont un programme avec une panoplie de mesures contre les travailleurs et toutes les couches populaires, les travailleurs doivent avoir, eux aussi, un programme, avec des mesures susceptibles de les protéger de la crise en faisant payer les capitalistes et les classes riches. Un tel programme ne peut être qu’un programme de lutte, imposé par les mobilisations.
12 janvier 2012
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