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Union Communiste Internationaliste
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N°141
février 2012
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La « démondialisation » et le protectionnisme, entre démagogie cocardière et ineptie économique
Le protectionnisme et la « démondialisation » sont à la mode. Marine Le Pen a fait de la lutte contre la mondialisation et pour la « protection » des emplois français un de ses créneaux électoraux. Farouche défenseur du capitalisme, elle n’a pas de mots assez durs contre le libre-échange et la mondialisation économique. Mais on entend également cette petite musique à gauche, notamment du côté d’Arnaud Montebourg qui, tout en se positionnant à gauche du Parti socialiste lors de la primaire, a fait de la « démondialisation », c’est-à-dire du protectionnisme, son programme économique. Quelques semaines plus tard, ses déclarations xénophobes sur l’« Allemagne à la Bismarck », alors que Marine Le Pen expliquait, elle, qu’Angela Merkel voulait faire marcher « l’Europe à la schlague », sont venues rappeler que, derrière le protectionnisme, le chauvinisme n’est jamais loin. Quant à Hollande, il parle également de « patriotisme économique » ; et quand on a appris, fin octobre, que la Chine allait peut-être investir dans le Fonds européen de stabilité financière (FESF), il s’est indigné contre une « dépendance… profondément troublante ». Jean-Luc Mélenchon s’est fait le champion d’un « protectionnisme européen ». Bayrou explique quant à lui qu’il faut « acheter français ». Sans parler de Dupont-Aignan. Et Sarkozy et son gouvernement ont fait récemment leur petit cinéma sur le « made in France », visite d’usine à l’appui. Bref, la plupart des partis politiques et des candidats à l’élection présidentielle ont trouvé leur cible : l’étranger, le Brésilien, l’Indien et surtout le Chinois, quand ce n’est pas l’ennemi héréditaire, l’Allemand. Ce cinéma préélectoral, où les candidats rivalisent de démagogie cocardière, est tout bonnement ridicule, par exemple quand il entonne l’air du « made in France ».
Mais au-delà, il nous amène à revenir sur la mondialisation, un processus très ancien, indissociable du développement économique depuis les débuts du capitalisme et de l’industrialisation, voire plus longtemps encore. Elle est irréversible. On soulignera ensuite le caractère réactionnaire des idées protectionnistes, avant d’évoquer la façon dont le mouvement ouvrier s’est positionné par le passé sur ces questions.
La mondialisation, un phénomène ancien et irréversible
L’idée de démondialisation est une ineptie. Le capitalisme et l’industrialisation sont indissociables d’une internationalisation des échanges. L’économie mondiale est largement intégrée et les différents pays sont interdépendants. À l’époque des Grandes découvertes, au XVIe siècle, de nombreuses denrées étaient déjà l’objet d’échanges internationaux. Au XVIIe siècle, un négociant de Rouen évoquait ses déconvenues quand il apprenait que les toiles de Silésie (en Pologne d’aujourd’hui) qu’il faisait transiter par Séville pour le compte d’une firme de Lucques (Italie) et à destination d’Acapulco (Mexique) se trouvaient concurrencées par des marchandises arrivant de Chine à très bas prix. C’est cette expansion marchande, où le commerce d’esclaves a joué un rôle central, aux XVIIe et XVIIIe siècles, qui a permis à des marchands, à des banquiers, à des négociants d’accumuler du bien qui, à la fin du XVIIIe et au XIXe siècles, a pu s’investir dans les machines et contribuer au financement de la révolution industrielle. En 1848, Karl Marx et Friedrich Engels notaient dans le Manifeste du Parti communiste :
« Poussée par le besoin de débouchés toujours nouveaux, la bourgeoisie envahit le globe entier. Il lui faut s’implanter partout, exploiter partout, établir partout des relations.
Par l’exploitation du marché mondial, la bourgeoisie donne un caractère cosmopolite à la production et à la consommation de tous les pays. Au grand désespoir des réactionnaires, elle a enlevé à l’industrie sa base nationale. Les vieilles industries nationales ont été détruites et le sont encore chaque jour. Elles sont supplantées par de nouvelles industries, dont l’adoption devient une question de vie ou de mort pour toutes les nations civilisées, industries qui n’emploient plus des matières premières indigènes, mais des matières premières venues des régions les plus lointaines, et dont les produits se consomment non seulement dans le pays même, mais dans toutes les parties du globe. À la place des anciens besoins, satisfaits par les produits nationaux, naissent des besoins nouveaux, réclamant pour leur satisfaction les produits des contrées et des climats les plus lointains. À la place de l’ancien isolement des provinces et des nations se suffisant à elles-mêmes, se développent des relations universelles, une interdépendance universelle des nations. »
C’était, pour l’époque, largement une anticipation plutôt que le bilan d’un processus achevé. C’est en effet lors de ce qu’on appelle aujourd’hui la « première mondialisation », entre 1870 et 1914, que les volumes d’échanges ont été démultipliés, à la suite du développement du capitalisme et du libre-échange, du chemin de fer, du télégraphe, de la navigation à vapeur ou de la congélation. La concurrence, cet aspect fondamental de l’économie capitaliste, cessait progressivement de se limiter au marché national. Elle se déroulait de plus en plus dans l’arène mondiale. Le commerce international augmenta de 4 % par an, plus rapidement que la production (2,5 %). En Europe, la part des exportations dans la production est passée de 10 % en 1 870 à 16 % en 1913, un taux d’intégration qui n’a été retrouvé qu’à la fin du XXe siècle.
En Europe occidentale, on importait alors déjà du blé de Russie, du coton d’Amérique ou de l’agneau de Nouvelle-Zélande. Dans de nombreuses régions du monde, on faisait appel aux mains-d’œuvre indienne et chinoise, moins chères et abondantes : pour la construction des chemins de fer américains ; dans les plantations sucrières des Antilles ou de l’océan Indien ; dans les mines du Transvaal en Afrique du Sud ; dans les plantations d’hévéas ou les mines d’étain de Malaisie. Et pendant la Première Guerre mondiale, 150 000 travailleurs chinois vinrent travailler en France. On débattait alors gravement, aux États-Unis ou en France, du « péril jaune », dans des termes que les débats actuels rappellent [En 1901, un économiste distingué écrivait que « les Chinois deviendront vite des producteurs de premier ordre » et que « l’équilibre international sur lequel repose le régime social des grandes nations industrielles de l’Europe » était menacé de rupture violente par « la brusque concurrence, anormale et illimitée, d’un immense pays nouveau. » (Edmond Théry, Le Péril jaune, 1901, p. 308)].
Les deux guerres mondiales et la crise de 1929 ont entraîné une contraction brutale du commerce international. Toutes les grandes économies capitalistes, y compris celles qui avaient longtemps été les championnes du libre-échange, comme la Grande-Bretagne, sont devenues protectionnistes. Le commerce international s’est effondré. Cela a aggravé la crise et le niveau de vie des travailleurs s’est brutalement dégradé dans plusieurs pays, notamment aux États-Unis et en Allemagne. D’une certaine manière, la guerre douanière des années trente a aussi préparé la guerre tout court. Un pays comme le Japon, très dépendant du commerce international, fut durement touché par la montée du protectionnisme et se lança dans une politique d’expansion impériale.
C’est dans les années cinquante que le commerce international a repris. Les grandes puissances victorieuses ont veillé à ce que les frontières commerciales des vaincus soient ouvertes et la décolonisation des années cinquante et soixante a entamé les chasses gardées des empires coloniaux, permettant ainsi aux concurrents de la France et de la Grande-Bretagne d’accéder aux ressources, aux marchés et à la main-d’œuvre des territoires que ces dernières avaient colonisés. Le commerce mondial a augmenté deux fois plus vite que la production. Il représentait 14 % de la production mondiale en 1970, 20 % en 1990 et 30 % aujourd’hui.
La multiplication des échanges signifie également que toute l’économie est devenue interdépendante. Il ne s’agit plus seulement, comme à l’époque des Grandes découvertes, d’échanges de denrées ou de marchandises, mais d’une intégration progressive de tout le processus de production. Même des marchandises qui pourraient être fabriquées localement le sont internationalement. Un produit simple comme un jeans compte 18 composants provenant de trois continents, avant d’être vendu en Europe. Et quand il s’agit d’un téléphone portable ou d’un avion à réaction, c’est leur fabrication même qui est mondiale : leurs différents composants viennent de dizaines de pays, sans parler des composants de leurs composants, des ouvriers qui les extraient et les transforment… Les capitalistes localisent les productions de chaque composant du produit final en fonction du coût de la main-d’œuvre, de la proximité des marchés et des fournisseurs, de la logistique, du cours des monnaies, des avantages fiscaux ou des droits de douane. Une gigantesque division internationale du travail s’est mise en place, certaines régions du monde s’étant spécialisées dans certaines productions. Cette division a été mise en place suivant la logique du profit, de l’exploitation et du pillage, avec bien des aberrations sociales ou écologiques. L’histoire du camion de tomates parti des Pays-Bas pour livrer en Espagne et qui percute dans la vallée du Rhône un camion de tomates parti d’Espagne pour livrer aux Pays-Bas est peut-être une fantaisie des écologistes, mais elle n’est pas invraisemblable, tant la recherche aveugle du profit a ses aberrations.
Et en même temps, en concentrant la production, la division internationale du travail a permis des gains considérables de productivité, comparables à ceux que l’usine a représentés par rapport à l’atelier de l’artisan. Revenir en arrière – et, par exemple, vouloir tout produire « nationalement » – est non seulement inepte, mais impossible. La Thaïlande produit, par exemple, 40 % des disques durs vendus dans le monde, tandis que la Chine produit 50 % des téléphones portables et 60 % des ordinateurs ; voudrait-on que chacun des quelque 200 États existant aujourd’hui assure sa propre production de ces produits ? Autant dire que la plupart des peuples devraient renoncer à l’informatique. Et s’il fallait « démondialiser » la production d’énergie, l’essentiel de l’humanité retournerait à la marine à voile, à la bougie et à la lampe à huile, faute de pétrole saoudien, d’uranium du Niger ou de technologie américaine.
Tout cela rend dérisoires les propos de campagne sur le « made in France ». Une Renault Logan fabriquée en Roumanie est-elle plus « française » qu’une Toyota Yaris fabriquée à Valenciennes ? En juin 2011, 143 députés avaient signé un texte ridicule demandant qu’Air France achète plus d’Airbus « européens » que de Boeing « américains ». Mais un Boeing 787 Dreamliner comporte 10 % de pièces et de systèmes français (câblages, logiciels de fabrication, freins, trains d’atterrissage, portes) et un Airbus A380, une bonne moitié de produits américains…
La mondialisation s’est d’abord faite dans l’intérêt des multinationales et l’Organisation mondiale du commerce (OMC) a été mise en place en 1994 pour organiser cette domination des Areva, General Motors, PSA, ArcelorMittal, Exxon, IBM, L’Oréal et autres Schlumberger. Par l’intermédiaire des gouvernements des pays riches qui sont en position de force dans les négociations internationales, ces multinationales ont obtenu la levée d’un certain nombre de barrières douanières.
La Chine est présentée aujourd’hui comme la grande bénéficiaire de la mondialisation. Mais elle n’est pas à l’origine de la libéralisation des échanges ; elle a adhéré tardivement à l’OMC et s’est insérée dans un système décidé par d’autres et pour d’autres. Certes, aujourd’hui, nombre des biens de consommation courante achetés en Occident, des postes de télévision aux ordinateurs, des vêtements aux chaussures, des jouets aux montres, sont « made in China ». Cela tient d’abord aux bas salaires pratiqués dans l’industrie chinoise. Et quand on nous dit que les marchandises « made in China » profitent à la Chine, il y a une escroquerie : au moins 55 % des exportations chinoises sont réalisées par des multinationales étrangères, américaines, japonaises ou européennes notamment. Autrement dit, quand un iPod « made in China » arrive ici, il a certes été assemblé en Chine. Mais avec des centaines de composants originaires de différents pays, tandis que la conception et le marketing viennent des États-Unis. Et ce qui revient aux Chinois est dérisoire par rapport à ce qui revient à Apple et à ses différents sous-traitants. Pour un iPod vendu 150 dollars aux États-Unis, 4 dollars reviendraient à la Chine et, là-dessus, encore beaucoup moins pour les salaires des ouvriers chinois.
Et quand Montebourg ou Le Pen disent qu’ils nous protégeraient contre les marchandises chinoises, ils nous proposent de nous protéger contre des marchandises fabriquées par des travailleurs plus pauvres, plus exploités qu’ici. Leur nationalisme est celui d’un pays riche, d’un impérialisme, qui veut écarter les pauvres du grand banquet auquel il se régale depuis deux siècles. Récemment, l’écologie est venue garnir l’arsenal des protectionnistes : « la Chine pollue », nous rabâche-t-on, alors que les pays riches polluent bien plus en proportion de leur population ; et Montebourg explique par exemple qu’il faut taxer les produits originaires de pays aux normes sociales et écologiques moindres que les nôtres. Marine Le Pen a repris ces arguments pseudo-écologistes et défend la « relocalisation » de la production, en ajoutant : « Produisons français avec des travailleurs français. » Même dans la bouche d’hommes dits de gauche, c’est quand même cette xénophobie qui s’exprime.
Protectionnisme et surenchère patriotarde
Les slogans protectionnistes ne sont pas nouveaux, même si la crise leur redonne de la vigueur. Chaque pays riche a eu recours, pendant une partie de son histoire, au protectionnisme. Ou, plus exactement, le protectionnisme et le libre-échange sont des armes que la bourgeoisie des différents pays a utilisées en fonction de ses intérêts circonstanciels, voire de façon différente selon ses différents secteurs. Au XVIIIe siècle, la Grande-Bretagne était très protectionniste par rapport aux cotonnades en provenance d’Inde, les indiennes, qui concurrençaient sa propre production textile. Puis, une fois que le filage et le tissage du coton ont été mécanisés en Grande-Bretagne, la productivité y a fait un bond. Au milieu du XIXe siècle, la Grande-Bretagne, dont l’industrie était hégémonique, devint libre-échangiste. Elle imposa à ses colonies, dont l’Inde, d’ouvrir leur marché aux produits britanniques ; l’artisanat textile indien et ses millions d’artisans furent ruinés en quelques décennies. Cette politique de la « porte ouverte » s’appliquait aussi à des commerces peu recommandables, comme l’opium, que la Grande-Bretagne voulait vendre « librement » en Orient, ce pour quoi elle fit la guerre à la Chine (1839-1842).
Les États-Unis ont développé leur industrie en recourant massivement au protectionnisme, pour permettre à leur industrie de se protéger de la concurrence des productions européennes, une politique commerciale qu’ils maintinrent jusqu’à la Seconde Guerre mondiale. Puis, devenus la première puissance mondiale, ils imposèrent le libre-échange aux pays qui n’en voulaient pas, l’ouverture de leurs frontières et la levée de leurs barrières douanières, pour mieux pénétrer leurs marchés.
Deux choses ont caractérisé le protectionnisme. Il n’était jamais fait pour protéger les classes laborieuses, mais seulement pour protéger les intérêts de la bourgeoisie nationale contre la concurrence d’autres bourgeoisies. Et si le protectionnisme pouvait retarder, pour une période plus ou moins longue, l’intégration d’un pays dans l’économie mondiale, l’isoler dans un fonctionnement plus ou moins autarcique, il n’a pas empêché la mondialisation d’avancer. Et heureusement : on l’a vu, la division internationale du travail est un facteur essentiel du développement économique.
Aujourd’hui, la mondialisation est souvent accusée d’être responsable du chômage et de la fermeture d’usines (Molex, Moulinex, Metaleurop, Continental, etc.). En réalité, la majorité des suppressions d’emplois sont l’œuvre d’entreprises qui, pour augmenter leurs profits, maintiennent voire augmentent la production, mais avec des effectifs réduits. En décembre 2011 par exemple, Areva et le Crédit agricole ont annoncé des licenciements et PSA a précisé les siens. Areva ne délocalise pas, elle vend des centrales nucléaires dans le monde entier, a gagné 5,5 milliards en dix ans et a un carnet de commandes record ; mais elle veut faire payer à ses salariés ses pertes cette année en raison d’un rachat douteux (UraMin) qui plombe ses comptes. Le Crédit agricole a annoncé 2 350 suppressions d’emplois dans le monde, dont 850 en France, mais ne délocalise pas non plus : il a fait 3,6 milliards de bénéfice net en 2010 et 1,6 sur les neuf premiers mois de 2011. Quant à PSA, qui veut supprimer 6 800 emplois, il a en effet une partie de sa production en Chine pour le marché chinois, et en Europe de l’Est, pour le marché européen, y compris français. PSA veut fermer trois usines dont celle d’Aulnay-sous-Bois (Seine-Saint-Denis), qui produit des C3 ; PSA compte transférer une partie de la production de C3 vers Poissy (Yvelines), en y augmentant la production et en créant une équipe de nuit. Autrement dit, même dans le cas de l’industrie automobile, les délocalisations d’un pays à l’autre n’expliquent qu’en partie la baisse des effectifs des constructeurs automobiles français, qui n’ont jamais produit autant de voitures, mais le font avec moins de salariés.
Il y a certes des pertes d’emplois liées aux délocalisations. Il est impossible de dire exactement combien, car la mondialisation est souvent utilisée comme un prétexte par des patrons qui veulent, par exemple, fermer une usine, et expliquent pour cela que le coût du travail est trop élevé en France et que les Chinois travaillent plus et pour moins cher. D’après une étude de l’Insee (2010), il y aurait eu en France, à cause des délocalisations, 36 000 emplois perdus par an entre 2001 et 2005, soit 7 % des suppressions d’emplois. Il y a eu chaque année 14 fois plus de suppressions d’emplois en raison des gains de productivité (4 % de gain par an en moyenne), c’est-à-dire que moins de salariés font la même production. Et chacun a, autour de lui, de nombreux exemples de cette pratique, qui représente l’immense majorité des suppressions d’emplois.
Et puis un autre aspect de la mondialisation, ce sont les investissements réalisés à l’étranger. Et ce n’est pas parce qu’Auchan ou Carrefour ouvrent des magasins en Chine qu’ils ferment des magasins ici, ni parce que France Télécom ou Bouygues gèrent des réseaux téléphoniques en Afrique qu’ils renoncent à ceux qu’ils ont en métropole. En outre, la France est un des principaux destinataires mondiaux d’investissements directs étrangers (IDE), derrière les États-Unis, la Chine ou Hong Kong, mais devant tous les autres pays européens. Parce que le coût du travail est loin d’être le seul critère : il y a, par exemple, peu d’investissements en Haïti ou en Mauritanie, où la main-d’œuvre est pourtant bon marché. Pour les capitalistes, la qualification et la productivité de la main-d’œuvre, les infrastructures, la proximité des marchés et celle des fournisseurs comptent aussi. Sarkozy a rendu visite en décembre 2011 au fabricant de skis Rossignol et Dynastar, en vantant, sans rire, le « made in France ». Or Rossignol appartient à un fonds financier australien (Maquarie), qui l’a racheté à un trust américain (Quicksilver)… Le patron de Rossignol a expliqué le peu de cas qu’il faisait des fadaises cocardières : s’il a rapatrié une production de skis de Taïwan vers la Haute-Savoie, ce n’est pas pour faire du « made in France », c’est parce que ses fournisseurs sont ici et ses clients aussi, et donc que les gains de main-d’œuvre sont annulés par les coûts de transport. Et toute une partie de l’activité industrielle, notamment celle à forte valeur ajoutée (l’aérospatiale, l’aéronautique, les techniques de pointe, etc.), reste dans les pays riches pour ces raisons.
Alors, si la France ou l’Union européenne recourait au protectionnisme, les travailleurs français ou européens auraient-ils plus de travail ? Certainement pas. Les autres pays, qui ont aussi leurs politiciens protectionnistes, mettraient à leur tour des droits de douane à l’entrée de leur marché, dans une guerre douanière. C’est d’ailleurs pourquoi le grand patronat français ne se rallie pas au protectionnisme. Une usine comme Renault-Cléon (Seine-Maritime) travaille à 60 % à l’exportation (moteurs et boîtes de vitesse) ; et en France, c’est le cas d’environ un quart des salariés, qui pourraient donc perdre leur travail. Et, le protectionnisme amenant un renchérissement des marchandises, le pouvoir d’achat des salariés serait diminué.
La crise montre également que la mondialisation dont on nous a tant vanté les mérites pendant des années, ne protège certes personne dans le monde du travail. Autrement dit, ce choix entre mondialisation et démondialisation, c’est une fausse alternative. On désigne des boucs émissaires (hier, les produits japonais et coréens, aujourd’hui les produits chinois ou indiens, etc.) pour épargner les vrais responsables : les capitalistes d’ici et d’ailleurs. Et on offre de fausses solutions, le protectionnisme, pour détourner de la seule qui vaille : la solidarité, la lutte de classe des travailleurs, quelle que soit leur nationalité, leur couleur de peau ou leur religion.
Le mouvement ouvrier contre le protectionnisme
Ces questions se sont posées au mouvement ouvrier dès le milieu du XIXe siècle, les bourgeoisies essayant d’enrôler les travailleurs derrière un drapeau, que ce soit celui du protectionnisme ou celui du libre-échange, voire des deux simultanément.
À la différence des socialistes utopistes, Marx, dans son projet de transformation révolutionnaire de la société, partait de l’analyse du capitalisme : changer l’ordre économique n’avait de sens qu’à partir du capitalisme et c’est sur les bases posées par la révolution industrielle qu’une société communiste pourrait être bâtie. Le changement fondamental de la société ne pouvait résulter que de l’accroissement de la productivité, dont la concentration et la mondialisation sont des facteurs essentiels.
C’est pourquoi d’ailleurs Marx et Engels n’étaient pas tout à fait neutres dans le débat qui opposait, dans les années 1840, les protectionnistes aux libre-échangistes. La bourgeoisie britannique était libre-échangiste, entre autres pour que le pain à bon marché lui donne la possibilité de verser des salaires plus bas. Elle accusait les propriétaires terriens, protectionnistes, de vouloir affamer le peuple en vendant le blé cher. Les protectionnistes disaient au contraire que les tarifs douaniers permettaient de préserver les emplois. Les protectionnistes représentaient les intérêts de l’aristocratie terrienne de l’Ancien régime, tandis que la bourgeoisie conquérante bâtissait une société nouvelle, fondée sur le travail salarié, le machinisme et l’industrie moderne. C’est pourquoi Marx concluait ainsi, en janvier 1848, un Discours sur le libre-échange  : « En général, de nos jours, le système protecteur est conservateur, tandis que le système du libre-échange est destructeur. Il dissout les anciennes nationalités et pousse à l’extrême l’antagonisme entre la bourgeoisie et le prolétariat. En un mot, le système de la liberté commerciale hâte la révolution sociale. C’est seulement dans ce sens révolutionnaire, Messieurs, que je vote en faveur du libre-échange. » Marx se plaçait du point de vue des intérêts révolutionnaires du prolétariat, un prolétariat que renforçait la destruction de l’ancien régime économique et des barrières douanières qui le protégeaient. Il ne se rangeait pas pour autant derrière la bourgeoisie libérale. Il raisonnait en communiste, du point de vue de ce qui ferait avancer les intérêts d’une classe ouvrière encore jeune.
Et l’internationalisme de Marx résultait de cette conscience qu’on ne pourrait bâtir une société supérieure au capitalisme qu’à l’échelle mondiale, qu’il ne pourrait y avoir d’émancipation des travailleurs en revenant en arrière. « Prolétaires de tous les pays, unissons-nous », répondait-il avec Engels à ceux qui, en 1848, voulaient dresser les travailleurs de différentes nationalités les uns contre les autres. « Les prolétaires n’ont pas de patrie », disaient les militants de l’Association internationale des travailleurs (AIT) fondée en 1864, une organisation qui cherchait justement à lutter contre l’utilisation, par la bourgeoisie, des travailleurs d’un pays contre ceux d’un autre.
La Deuxième Internationale, créée à Paris en 1889, reprenait le même mot d’ordre, au cours de cette première mondialisation, où la concurrence s’exacerbait entre les grandes puissances européennes. Le mouvement ouvrier rejetait le protectionnisme, pour sa dimension nationaliste et aussi parce qu’il augmentait le coût de la vie pour les ouvriers. Par exemple, la Fédération du textile de la CGT débattit en 1905 des tarifs douaniers ; elle décida que le syndicalisme devait rester neutre sur cette question, le seul véritable terrain de lutte étant celui de la lutte des classes. Le protectionnisme, disait-elle, c’est le nationalisme, il mène à la guerre et à la misère pour tous (La Voix du peuple, 9-16 septembre 1906). L’autarcie (c’est-à-dire le repli national pour la production) allait à l’encontre de l’idéal internationaliste du socialisme, qui veut abolir les frontières et assurer une vie décente aux travailleurs du monde entier. Ce débat était lié aussi à l’immigration, que le patronat utilisait pour diminuer les salaires, voire pour briser les grèves. Les syndicats et la SFIO, le parti socialiste, s’opposaient vigoureusement aux restrictions à l’immigration : « C’est le danger de considérer la classe ouvrière d’un pays comme ayant un privilège : de fermer, par exemple, l’entrée des syndicats aux immigrants et de leur interdire l’accès à certaines professions. » (Bracke, « L’émigration ouvrière », L’Humanité, 25 juillet 1907).
À l’époque, le débat existait aussi sur les exportations de capitaux : si le capital investi à l’étranger était resté en France, expliquaient certains, la croissance économique aurait été plus importante, les emplois plus nombreux et les salaires plus élevés [Suzanne Berger, Notre première mondialisation. Leçons d’un échec oublié, Paris, 2003, p. 53.]. Pourtant, le mouvement ouvrier ne s’opposa pas aux exportations de capitaux ; la question se posait notamment pour la Russie, où des industriels français investissaient. Au contraire, les socialistes français voyaient les ouvriers russes embauchés dans ces usines comme des frères de classe, des alliés futurs pour le combat commun contre le capital. Et la suite devait leur donner raison : en 1905, la Russie connut, grâce à ces nouvelles industries, une révolution et une grève générale, et les militants français espéraient la contagion d’une « fièvre de grève ». Puis en 1917, la Révolution russe permit qu’émerge, en France comme ailleurs, le mouvement communiste.
L’URSS s’est retrouvée isolée et fut contrainte de se servir du protectionnisme pour se protéger de la pression du monde capitaliste. Mais c’était une solution par défaut, un pis-aller, car les bolcheviques n’envisageaient certainement pas le « socialisme dans un seul pays », une invention stalinienne, qui faisait de pauvreté vertu. Dans la foulée de la Révolution russe, le mouvement communiste défendait l’internationalisme : les ennemis des travailleurs, disaient les bolcheviques, ne sont pas les travailleurs d’autres pays, mais les capitalistes. Ils fondèrent, en 1919, l’Internationale communiste qui réaffirmait que les travailleurs ont des intérêts communs et indissociables. Afin d’insister sur l’hostilité à tout nationalisme, le Parti communiste ne s’appelait alors pas le « Parti communiste français » mais la « Section française de l’Internationale communiste ». Il vomissait le drapeau tricolore, le militarisme, le colonialisme, le protectionnisme et toutes les tentatives de diviser, d’opposer les travailleurs entre nationalités, y compris les travailleurs français et allemands, alors qu’on sortait de la Première Guerre mondiale et qu’il existait en France une forte germanophobie.
C’est à partir des années trente et quarante que le PCF a renoncé à ces idéaux internationalistes et s’est emparé du drapeau tricolore, de la Marseillaise et de Jeanne d’Arc. Devenu stalinien, soutenant le gouvernement du Front populaire qui ne changea rien à la politique coloniale de la France, puis surtout défendant une politique outrageusement chauvine durant la Seconde Guerre mondiale (« À chacun son Boche ! »), il a complètement coupé avec ses origines révolutionnaires et internationalistes. Et a défendu, dans les années soixante-dix et quatre-vingt, le « Fabriquons français » et autres « Produisons français » sur des affiches tricolores qui rivalisaient de bêtise chauvine. Voilà pourquoi Le Pen ou Bayrou peuvent aujourd’hui dire qu’ils ne font que reprendre le slogan de Marchais.
***
Aujourd’hui, alors que l’économie est cent fois plus mondialisée qu’elle ne l’était à l’époque de Marx, il est inepte et réactionnaire de proposer un repli national et il est d’autant plus essentiel de défendre l’internationalisme prolétarien. Pour nous, ce ne sont ni l’exportation de capitaux, ni l’importation de marchandises qui posent problème. Le « made in France », le « produisons français », le « patriotisme économique », ce sont des balivernes, des idées réactionnaires. Il n’y a pas un bien de consommation courante qui ne résulte du travail de milliers de travailleurs de plusieurs pays, de plusieurs nationalités, de plusieurs continents ; et pour les capitalistes, l’argent n’a pas plus de frontières qu’il n’a d’odeur. Les révolutionnaires combattent bien sûr tous les licenciements, quel qu’en soit le motif d’ailleurs : que ce soit pour délocaliser, pour augmenter la productivité, pour dégager des fonds spéculatifs, etc. Nous sommes pour leur interdiction, ce qu’aucun des défenseurs du « made in France », Mélenchon pas plus que Bayrou, Montebourg pas plus que Le Pen, ne défend !
Et comme pour les socialistes au début du XXe siècle, c’est aussi pour nous un progrès si l’industrie se développe en Chine, en Inde ou au Vietnam. Parce que cela renforce et élargit la classe ouvrière, et que ces prolétaires sont des alliés futurs des travailleurs de France, des États-Unis ou d’ailleurs. Bien sûr, ce qu’on voit surtout, c’est qu’ils sont surexploités, qu’ils n’ont pas le droit de s’organiser, qu’ils se suicident ou sont intoxiqués, souvent du fait de capitalistes occidentaux qui prétendent diriger des entreprises « citoyennes ». Mais la formation de la classe ouvrière, c’est aussi le développement de luttes. Et en Chine, en Inde ou au Bangladesh, des travailleurs se battent, parfois dans de grandes grèves, contre l’exploitation, pour des salaires plus élevés et de meilleures conditions de travail. Et ce que nous espérons, c’est que ces luttes, aujourd’hui économiques, deviennent un jour des combats politiques contre la bourgeoisie et pour le pouvoir des travailleurs. Nous fondons nos espoirs d’une société meilleure dans la lutte internationale des travailleurs et c’est la perspective dans laquelle nous nous plaçons.
À la différence du PS et du PCF, nous sommes restés fidèles aux idées internationalistes. C’est-à-dire que nous combattons tout ce qui dresse les travailleurs d’un pays ou d’un continent contre d’autres. Nous continuons de dire que ce qui sépare les hommes, ce n’est pas la nationalité, c’est la classe sociale ; que le monde ne se divise pas entre les Français et les autres, ou entre les Européens et les Chinois, mais entre la classe des travailleurs et celle des capitalistes. Et, face aux chauvins de tout poil, nous faisons toujours nôtre ce cri de guerre, lancé il y a plus de 160 ans : « Prolétaires de tous les pays, unissons-nous ! »
10 janvier 2012
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