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Union Communiste Internationaliste
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Lutte de Classe version imprimable
N°137
juillet-août 2011
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Sortir du nucléaire ? Avant tout, sortir du capitalisme !
Cet article contient pour l’essentiel les exposés présentés par les militants de Lutte Ouvrière lors du débat sur le sujet à la fête de Presles, le 12 juin dernier.
La catastrophe de Fukushima a mis sur le devant de l’actualité la question des risques du nucléaire.
C’est effectivement un problème majeur, tout particulièrement pour les riverains des centrales nucléaires, ceux de la région de Fukushima bien sûr, mais encore ceux de Fessenheim en Alsace, par exemple, qui ont raison de ne pas être rassurés par les déclarations des dirigeants d’EDF ou Areva sur la sûreté des installations…
Le développement des forces productives…
Pour notre part, nous voulons aborder ce problème d’un point de vue communiste.
Les problèmes posés par le nucléaire sont de même nature que tous les problèmes scientifiques et techniques qui ont marqué l’introduction de chaque progrès, de quelque nature que ce soit, durant toute l’histoire du capitalisme.
Depuis plus de deux siècles, la bourgeoisie a développé les forces productives dans des proportions jamais connues auparavant. En s’étendant sans cesse d’un secteur économique à l’autre, le mode de production capitaliste a unifié la planète dans un vaste marché mondial. En généralisant l’usage de la machine à vapeur, en introduisant partout des progrès techniques et scientifiques, le capitalisme a démultiplié les capacités de production de l’humanité. En cela, la bourgeoisie a joué un rôle historique progressiste. Pour reprendre une formule de Marx, elle a permis « de créer de tout autres merveilles que les pyramides d’Égypte, les aqueducs romains, les cathédrales gothiques ».
Ce développement sans précédent des forces productives a rendu possible un allongement spectaculaire de l’espérance de vie humaine. Il a permis la maîtrise des lois de la nature dans tous les domaines : de la biologie à la médecine, de la physique et la chimie à toutes les technologies.
… qui ne sont pas mises au service de l’humanité
Mais ces bouleversements dans la façon de produire les richesses ont eu comme moteur, depuis le début, la recherche du profit par des capitalistes. Dans ces conditions, chaque progrès scientifique, en même temps qu’il ouvrait la porte à une amélioration du sort de l’humanité, se retournait en menace mortelle aussi bien contre les hommes que contre la nature.
L’invention des machines à filer ou des métiers à tisser mécaniques, au lieu de libérer les artisans d’un travail pénible, les ont ruinés et transformés en prolétaires, condamnés à trimer dans des bagnes industriels.
Pour baisser les salaires, la bourgeoisie a envoyé au fond des mines des enfants de six ou sept ans. Pour extraire du charbon au moindre coût, elle a provoqué la mort de dizaines de milliers de mineurs – directement avec les explosions ou les effondrements dans des mines boisées a minima ; ou bien à petit feu avec la silicose des mineurs surexploités.
Elle a asphyxié littéralement pendant plus d’un siècle les habitants des grandes villes industrielles avec les brouillards chargés de la suie du charbon.
Depuis le charbon et les machines à vapeur, chaque nouvelle invention, chaque nouveau progrès a vu se reproduire le même scénario.
On ne peut pas faire ici la liste des catastrophes sociales, économiques, sanitaires, environnementales provoquées par la recherche du profit. Elle serait trop longue !
Aux victimes du charbon, on peut depuis ajouter celle de l’essence plombée, de l’amiante, de la dioxine et de multiples autres substances toxiques.
Toutes les catastrophes industrielles, de la catastrophe minière de Courrières en 1906 qui fit plus de 1 000 morts, à celle de Bhopal en Inde en 1984 qui a tué entre 20 000 et 30 000 personnes, sont d’abord le résultat de l’irresponsabilité et de l’avidité des industriels qui jouent délibérément avec la peau des travailleurs et des riverains.
En finir avec la propriété privée des moyens de production
Dès le milieu du 19e siècle, les communistes qu’étaient Marx et Engels dénonçaient les ravages causés par la soif de profit à court terme aussi bien sur les travailleurs que sur la nature. Engels a écrit des pages poignantes sur le sort du prolétariat naissant en Grande-Bretagne dans les années 1840. Et dans ce même ouvrage, La situation de la classe laborieuse en Angleterre, il dénonçait déjà la pollution ou les maladies provoquées par l’industrialisation sauvage.
Mais ce que Marx et Engels dénonçaient, ce n’était ni la technique ni le progrès scientifique. Bien au contraire. C’était l’organisation sociale, c’était la propriété privée des moyens de production.
Ce qui caractérise la société capitaliste, c’est justement que toutes les machines, tous les moyens de production, aussi complexes et performants soient-ils, sont mis en œuvre par la minorité de patrons privés qui les possèdent. Chaque choix, chaque décision est prise en fonction de leurs intérêts privés et bien souvent aussi les plus immédiats, au mépris des conséquences à plus long terme, tant sur les hommes, sur l’environnement que sur l’ensemble de l’économie.
Cette minorité concentre l’essentiel des richesses tandis que la majorité de la population n’accède au progrès, technique, médical, culturel, qu’avec retard – et encore, quand elle peut y accéder !
Les détenteurs de capitaux condamnent des dizaines de millions de travailleurs valides au chômage et à la misère forcés tandis que d’autres doivent trimer et s’user sur des chaînes de production.
Et ceux qui mettent en œuvre ces moyens techniques le font au mépris de la santé des travailleurs, des consommateurs, des riverains, au mépris de la santé publique comme de la nature.
Face à cette dictature des capitalistes sur l’ensemble des moyens de production, face au gâchis qu’elle engendre, aux ravages multiples qu’elle provoque, la perspective que défendent les communistes, depuis Marx et Engels, c’est leur expropriation, c’est leur mise sous le contrôle des travailleurs.
C’est seulement alors que les choix de la société, dans la façon dont elle décide de produire les richesses, pourront être faits collectivement, en prenant en compte leurs conséquences lointaines comme immédiates.
Cette perspective, déjà nécessaire à l’ère du charbon, est devenue encore plus vitale à l’ère nucléaire.
C’est qu’entre-temps, tant les moyens de production que le caractère nuisible du capitalisme se sont encore accrus.
Voilà le fond de la question.
La catastrophe de Fukushima : nouvelle illustration des dangers mortels du capitalisme
Il est plus que légitime que la catastrophe de Fukushima inquiète et révolte.
Il y a de quoi être révolté par les mensonges de Tepco sur l’état des installations et les falsifications des rapports pour éviter des travaux d’entretien coûteux. C’est avec la peau des travailleurs et de la population que Tepco tout comme Areva ou EDF jouent quand ils économisent sur la sécurité ; quand ils provoquent des rejets radioactifs accidentels sans en prévenir les riverains ; quand ils font transiter des convois de déchets radioactifs en plein milieu des zones urbaines ; quand ils ont recours à des sous-traitants moins bien protégés, moins bien suivis médicalement.
Et les camarades raconteront comment toutes ces pratiques ne sont absolument pas l’exclusivité de Tepco.
Il y a de quoi être révolté à cause de la complicité active des gouvernements avec les industriels. Le gouvernement japonais a fermé les yeux sur les mensonges et les défaillances de Tepco. Il a étouffé les mises en garde répétées de scientifiques, en particulier de sismologues, sur les coefficients de sécurité insuffisants. Après la catastrophe, le gouvernement a laissé le groupe Tepco gérer à sa guise la centrale accidentée, comme il l’a laissé poursuivre ses mensonges. Pire, il a volé financièrement à son secours sous prétexte de lui permettre d’indemniser les victimes.
Il y a de quoi être révolté encore par la façon dont ce gouvernement a relevé les seuils légaux de radiations que la population ou les ouvriers peuvent officiellement subir. Cela lui permettra de dégager sa responsabilité quand les premiers décès interviendront. De la même façon, il a organisé la réouverture des écoles dans la préfecture de Fukushima, en sachant parfaitement que les enfants seront exposés à des doses au moins équivalant à celles que reçoivent les travailleurs du nucléaire, sans en connaître les conséquences.
Il est légitime que ce comportement criminel, tant des exploitants privés des centrales que des gouvernements qui les couvrent, provoque de l’inquiétude. Mais ce qui serait souhaitable, c’est que cette inquiétude se transforme en révolte. Cette façon de faire peser des risques mortels sur la population et les travailleurs s’ajoute aux crimes et aux mille et une ignominies dont le capitalisme se rend responsable en permanence
Mais si cette révolte devait prendre corps, il faudrait qu’elle se tourne non pas contre la technique mais contre la cause de cette catastrophe, c’est-à-dire contre l’organisation sociale responsable de cette énième catastrophe, contre le système capitaliste et l’appareil d’État qui le perpétue.
Des politiciens écologistes opportunistes
À ce jour, la catastrophe de Fukushima sert surtout de tremplin à toute une série de politiciens en quête de postes électifs.
De Nicolas Hulot à Cécile Duflot, ceux qui se réclament de l’écologie politique tentent de profiter de l’inquiétude suscitée par le nucléaire pour se faire élire.
Il fallait voir la satisfaction non retenue de Cécile Duflot, le soir des élections cantonales. Le doublement du nombre d’élus de son parti lui avait fait oublier les victimes de la catastrophe japonaise.
C’est aussi l’émotion suscitée par Fukushima qui a permis aux Verts du Bade-Wurtemberg en Allemagne de remporter les élections régionales en mars et de prendre pour la première fois la présidence de ce land. C’est encore la sensibilité, en Allemagne, de la question du nucléaire qui explique largement l’annonce soudaine, par le gouvernement de droite d’Angela Merkel, de la « sortie du nucléaire » d’ici 2022.
Tous ces gens devenus opposants au nucléaire sont des défenseurs de l’économie de marché et de la propriété privée. La fondation Hulot est financée par des groupes comme L’Oréal, TF1 ou encore… EDF.
Quand ils sont au pouvoir, ces écologistes se soumettent aux intérêts du patronat. Dominique Voynet a été durant cinq ans, de 1997 à 2002, ministre de l’Environnement du gouvernement Jospin. Ce gouvernement a entre autres créé Areva en regroupant la Cogéma, entreprise publique, et Framatome, société privée. Il a lancé le programme EPR, contre lequel Voynet et les écologistes manifestent régulièrement.
Quand je parle des écologistes, je ne parle pas, ici, des associations et des militants qui dénoncent les conditions dans lesquelles les déchets sont transportés, retraités puis stockés ; ou encore ceux, comme la Criirad, qui font des mesures de la radioactivité aux abords des installations et qui rendent ces informations publiques, ce que ne font ni Areva, ni EDF ni même l’Autorité de sûreté… Tous ces militants font œuvre utile en combattant tel ou tel aspect particulièrement choquant de l’industrie nucléaire.
Je parle des politiciens qui font de l’écologie leur fonds de commerce, de tous ceux, à gauche comme à droite, qui font mine de se préoccuper de l’écologie, mais qui se servent des inquiétudes sur l’environnement, des menaces que l’industrie capitaliste peut faire peser sur la santé publique, pour faire avancer leur carrière.
Fondamentalement, ils ne veulent pas contester le pouvoir à ceux qui possèdent les moyens de production. Or ce sont les quelques grands groupes de l’énergie, les GDF-Suez, E-On, RWE et d’autres qui décident seuls quel type d’énergie ils produisent, dans quelles conditions de production et de sécurité, avec comme seul critère de décision les espoirs de profits de leurs actionnaires. Les décisions qu’ils prennent en tout petits comités ont bien plus de poids que les décisions de tel ou tel gouvernement.
Le refus des responsables politiques qui se réclament de l’écologie de remettre en cause le pouvoir de ces groupes, revient à leur laisser détruire la planète à leur guise, comme ils détruisent déjà la vie, la santé de millions d’êtres humains. Cela juge leur politique.
Entre les mains des capitalistes, même la sortie du nucléaire est dangereuse
On verra dans les prochaines années ce que vaut l’annonce du gouvernement allemand sur sa « sortie du nucléaire » et ce qu’elle changera – ou pas – aux dangers qui menacent la population.
On peut déjà souligner que pour remplacer l’électricité produite par les centrales qu’elle va arrêter, l’Allemagne devra importer, au moins en partie, de l’électricité nucléaire produite par ses voisins. On ne peut même pas dire que les dangers sont repoussés dans le jardin du voisin car, en cas d’accident, les radiations ne s’arrêteront pas aux frontières ! C’est au minimum à l’échelle d’un continent qu’il faudrait pouvoir discuter de ces choix.
Au-delà de cet aspect, même si l’échéance de 2022 était respectée, cela laisse plus de dix ans aux exploitants privés des centrales allemandes pour provoquer des accidents. Quel capitaliste voudra engager des travaux de maintenance sur des installations promises à la ferraille ?
Et puis, qui mènera le démantèlement de ces installations, opération qui n’a encore jamais été faite ? Combien de temps durera-t-il ? Dans quelles conditions pour les travailleurs et les riverains ?
Le cas de l’amiante est éloquent en la matière : de multiples chantiers de désamiantage existent un peu partout, mais ce sont bien souvent des travailleurs sous-traitants mal informés, mal équipés qui font le travail… en subissant directement les effets de l’amiante qu’ils doivent enlever. Il a fallu toute une campagne pour que le gouvernement français renonce à faire démonter le vieux porte-avions Clemenceau, bourré d’amiante, dans un chantier en Inde où les travailleurs respirent en permanence tous les poisons.
On peut aussi parier que cette annonce de l’arrêt des centrales allemandes, tout comme l’accident de Fukushima, vont servir de prétexte aux opérateurs pour augmenter les prix. Pour eux, tous les prétextes sont bons, mais l’écologie en est un très commode !
Des prix qui montent, cela signifie que les classes populaires pourront encore plus difficilement se chauffer qu’aujourd’hui, qu’elles devront se déplacer dans des transports dégradés, pendant que les riches continueront à prendre l’avion quand ils voudront. Dans le marché capitaliste, c’est évidemment l’usager final qui paiera la facture. Une fois encore, les pauvres paieront.
Pour conclure
Dans cette société capitaliste, tous les choix, toutes les politiques se retournent contre la population, les travailleurs, et finalement contre les intérêts de la société.
Tant que les décisions seront prises non pas consciemment et collectivement, en en pesant toutes les conséquences, mais dans le secret des conseils d’administration ou encore par des gouvernements entièrement au service de ces actionnaires privés, il y aura des dangers partout.
L’avenir n’est pas à l’abandon des techniques, il n’est pas au repli réactionnaire et illusoire sur des petites productions « relocalisées ». Plus que jamais la production est collectivisée, les moyens de production sont socialisés, à l’échelle de la planète. C’est justement le résultat du développement des forces productives.
Ce qui est nécessaire, ce qui est vital pour que les progrès techniques profitent à toute la société sans détruire ni les hommes ni la planète, c’est d’en finir avec le capitalisme.
Et dans l’immédiat ? nous dira-t-on.
Il faut imposer que les travailleurs, les consommateurs, les riverains de toutes les installations industrielles puissent décider de tous les choix tant techniques qu’économiques ; qu’ils puissent surveiller l’application des décisions, qu’ils aient un contrôle permanent sur toutes les étapes de leur mise en oeuvre.
Il faudrait que les travailleurs puissent s’échanger toutes les informations dont ils ont connaissance et qu’ils puissent les rendre publiques sans aucune entrave. Plus encore que d’autres installations, les centrales nucléaires devraient être totalement transparentes. Les camarades qui travaillent dans ce secteur témoigneront des pressions multiples qu’ils subissent pour empêcher tout échange et toute publicité. Imposer un tel contrôle est une lutte permanente qu’il faut mener le plus collectivement possible. Il s’agit de ne se laisser ni exploiter, ni menacer, ni empoisonner.
Et c’est là où le problème du nucléaire rejoint tous les autres. Il faut supprimer pour toutes les entreprises le secret industriel et commercial, le secret des affaires, qui ne servent qu’à dissimuler les mauvais coups des propriétaires capitalistes contre la société. Entre la menace que représente un plan de licenciements massifs que l’on cache et la menace nucléaire, il y a certes une différence. Il y en a déjà moins avec les risques industriels de la chimie ou de l’industrie pharmaceutique ou encore l’amiante. Et même « l’innocente » activité bancaire montre la menace grave qu’elle représente, et pas seulement pour l’économie, mais aussi pour la vie des hommes, quand on songe aux victimes des famines provoquées par la spéculation sur les produits alimentaires.
Alors laissons aux écologistes de la politique le doux confort intellectuel de réduire les menaces à la seule industrie nucléaire. Le contrôle de toute l’activité économique par la société est le seul à ouvrir la perspective d’un progrès scientifique et technique maîtrisé par l’humanité.
Pour pouvoir imposer réellement et durablement un tel contrôle, il faut enlever les moyens de production des mains des capitalistes qui les possèdent, pour les placer sous le contrôle direct et conscient des travailleurs.
C’est seulement alors qu’on pourra maîtriser de bout en bout la production des richesses pour satisfaire les besoins de l’humanité sans risque pour la population, sans menacer la nature. Les choix de la société dans tous les domaines pourront être faits collectivement, à l’échelle de toute la planète, en prenant en compte leurs conséquences lointaines comme immédiates.
Nous faisons nôtre cette phrase de Marx : « La société elle-même n’est pas propriétaire de la Terre. Il n’y a que des usufruitiers qui doivent l’administrer en bons pères de famille, afin de transmettre aux générations futures un bien amélioré. »
Voici maintenant les témoignages de trois camarades travaillant dans des secteurs différents de la filière nucléaire.
1. Un camarade d’une centrale nucléaire
Si la production d’une éolienne performante est de l’ordre de 5 mégawatts, une centrale nucléaire produit bien plus : un réacteur performant fournit 1 300 MW, soit l’équivalent de 260 éoliennes. C’est dire qu’une centrale composée de quatre tranches – c’est-à-dire quatre réacteurs – nécessiterait plus d’un millier d’éoliennes pour la remplacer… à condition bien sûr qu’il y ait du vent ! Une centrale est une usine comme une autre, composée de vannes, de robinets, d’armoires électriques, avec les mêmes défauts inhérents à toutes les entreprises capitalistes.
Mais avec la particularité quand même que c’est une industrie où les accidents peuvent avoir des conséquences catastrophiques, non seulement pour les travailleurs – ce qui est vrai pour toutes les industries – mais pour la population environnante, voire pour toute la planète.
L’explosion de la sous-traitance
En France, les trois quarts du courant électrique sont fournis par des centrales nucléaires construites par EDF à l’époque où elle était nationalisée. La privatisation d’EDF n’a fait qu’aggraver les choses.
En même temps qu’on assistait à un gel des recrutements sous statut EDF dans les centrales, la sous-traitance est arrivée par la grande porte. Elle est passée de 20 % à 80 % des travaux de maintenance en une vingtaine d’années. Des activités permanentes de l’entreprise sont passées à la sous-traitance, ce qui lui permet, entre autres, de diminuer la masse salariale.
Pour l’instant, ce sont surtout des postes d’ouvriers que les directions ont externalisés. Les emplois d’ouvriers ont quasiment disparu dans le personnel des centrales nucléaires EDF. Les agents EDF sont transformés en surveillants de travaux.
C’est une politique qui arrive aujourd’hui à ses limites, avec de nombreux surveillants qui n’ont jamais exercé les travaux qu’ils sont censés contrôler. On imagine le résultat ! Après les postes d’ouvriers qui ont été sous-traités, ce sont maintenant les postes de superviseurs de travaux qu’EDF voudrait externaliser.
À la recherche d’une rentabilité maximum, les entreprises sous-traitantes font tourner les travailleurs entre les différentes centrales du pays. C’est pour cela qu’on les appelle les « nomades du nucléaire ». Des nomades qui n’ont souvent même pas de parkings ou de vestiaires quand ils arrivent nombreux au moment de ce que l’on appelle les « arrêts de tranche », quand une centrale peut employer jusqu’à un millier de travailleurs sous-traitants.
Ces travailleurs passent d’une entreprise à l’autre au gré des marchés perdus ou gagnés par les patrons de ces sociétés, avec des conditions de travail et de revenus à chaque fois dégradées. Ils circulent de centrale en centrale mais tous ne connaissent pas les installations, les locaux et la configuration du matériel.
Pour le suivi de la maintenance, il s’agit de faire toujours plus vite, il faut coordonner énormément de travaux en s’assurant que les opérations des uns ne viennent pas mettre en péril les opérations des autres et que la fiabilité d’ensemble reste garantie.
Le danger augmente car les travaux se multiplient, les personnels sont différents et pas toujours au niveau requis de formation et de qualification. Il y a des cascades de sous-traitants qui interviennent. Pour superviser tout ça, la direction a essayé d’imposer aux agents un roulement de 2 x 12 heures de travail.
Ce qui a proliféré également, ce sont le papier et les procédures censées apporter la sécurité. En fait, on noircit du papier, des formulaires, des signatures et on ne s’assure plus du contrôle de la qualité qui ne peut exister sans un véritable dialogue, par une présence physique des intervenants au moment des travaux et surtout une liberté de parole entre les travailleurs et une liberté d’intervention.
La chasse à la productivité passe aussi par un système d’astreinte jour et nuit pour des raisons économiques. Les collectifs de travail où la vigilance de tous était un gage de bon fonctionnement, ont été remplacés par des relations de plus en plus hiérarchiques et où les agents sont seuls, avec une direction qui suscite l’individualisme et le chacun pour soi.
La course à la rentabilité au détriment de la sûreté
La pression à la rentabilité s’est aggravée au fil des ans. La privatisation d’EDF a accéléré la tendance à relâcher les exigences de sûreté et de sécurité. C’est un risque pour la population comme pour les travailleurs intervenant dans les centrales.
Dans toutes les centrales, les accidents du travail sont nombreux. Le CHS de Nogent-sur-Seine dénonçait un triplement des accidents en trois ans. Et il affecte bien plus les sous-traitants que les personnels EDF.
Le calcul de l’irradiation subie par les travailleurs est suivi par dosimétrie, mais il reflète des préoccupations économiques et pas seulement sanitaires. En fait, lors de l’analyse d’un travail à effectuer, la règle qui s’applique c’est toujours un compromis entre la réduction des doses et les coûts économiques et sociaux que cela induit.
Auparavant, l’essentiel des travaux étaient programmés lors des arrêts des réacteurs, car les risques sont alors moindres. Maintenant, la direction essaie de programmer ces interventions réacteur en marche. Cela devient une pratique qui se banalise, alors qu’elle était impensable il y a quelques années.
L’objectif poursuivi est d’exploiter les réacteurs au maximum et qu’ils fonctionnent le plus possible. Cela s’est traduit concrètement par des périodes de maintenance en délai réduit, pour garder le maximum de disponibilité sur le réseau. Les arrêts de tranche sont ainsi passés de 45 à 32 jours, soit 13 jours supplémentaires de production électrique. Imaginez tout ce que cela fait gagner à EDF comme argent !
Mais cela ne se passe pas sans réaction : dans une centrale, un réacteur a été arrêté en urgence suite au droit d’alerte lancé à l’initiative du CHSCT, avec l’aval de l’inspecteur du Travail qui a soutenu la validité du danger grave et imminent. Pour la hiérarchie, une telle mesure de bon sens était un « arrêt bolcheviste » !
À EDF, il y avait une culture d’ingénieurs, on s’oriente de plus en plus vers une culture de commerçants. Les volontés financières viennent percuter les choix techniques. À la tête des centrales, les directeurs EDF sont devenus des « managers ». Objectif : production maximale pour profits maximaux.
Bien évidemment, la pression à la rentabilité, à faire de l’argent, vite, et parfois à n’importe quel prix, s’exerçait déjà au temps d’EDF service public. Ne serait-ce qu’au travers des firmes bien privées qui ont construit les centrales puis ensuite, après leur mise en service. Il y a là des marchés juteux pour les entreprises privées.
Pour ce qui est des pièces de rechange, EDF, en quelques années, a cessé de les stocker et d’immobiliser ainsi de l’argent. C’était pourtant un gage de sûreté, mais le stockage coûte cher. Du coup, quand il y a une urgence, ce sont des taxis qui baladent des pièces d’un bout à l’autre du pays. Et comme il n’y a plus de stock, il arrive fréquemment que des pièces soient démontées sur une tranche pour les installer sur l’autre, s’il y a urgence.
Il y a encore toute la question de l’entretien courant.
Une centrale, c’est comme une voiture qu’il faut entretenir et réparer. Elle s’use et nécessite une surveillance continuelle.
Quand doit-on changer les pneus, les plaquettes de freins ? Quand on veut faire des économies, on tire sur les délais. C’est exactement ce que fait EDF. Elle essaie de repousser les interventions, de faire durer le matériel plus longtemps, de faire moins de remplacement systématique.
On est passé dans le jargon d’une politique de « préventif » à une politique de « curatif ». On n’intervient plus de façon systématique pour remplacer du matériel par précaution. On vérifie, on surveille et on intervient le plus tard possible, et parfois seulement quand ça casse…
C’est aussi pour des raisons de rentabilité qu’EDF augmente la durée de vie des centrales, prévues au départ pour durer une trentaine d’années et dont l’utilisation est prolongée.
EDF prétend que cela ne comporte aucun risque et que, pour reprendre la comparaison avec la voiture, c’est comme si elle avait incorporé tous les progrès techniques inventés depuis trente ans, comme les airbags, les régulateurs de vitesse, etc. Ce n’est pas entièrement faux. Mais tout le monde sait que sur un vieux modèle de voiture on ne peut pas intégrer toutes les nouveautés. C’est vrai aussi sur les vieux modèles de centrales nucléaires.
Ce qui préside au choix d’EDF de prolonger la durée de vie des centrales est avant tout un choix financier. Comme tout patron privé, EDF veut tirer un maximum de profit des installations existantes. Et tout le monde le sait : profit privé ne rime pas du tout avec sûreté. Et la mise en place artificielle d’un marché concurrentiel, d’une Bourse de l’électricité, fait craindre le pire de ce point de vue.
Alors ce qui a de quoi inquiéter, au-delà de l’atome, c’est que cette industrie soit, comme toute la société, aux mains de capitalistes capables de transformer en cauchemar même les plus grands progrès scientifiques et techniques.
2. Un camarade d’un service de recherche et développement
Je travaille sur un site de recherche et développement d’EDF. Pour faire simple, notre tâche est la suivante : les constructeurs de centrales ou de composants de centrales, comme Areva, affirment que leurs machines ou leurs méthodologies respectent les critères de sûreté édictés par les Autorités de sûreté. Mais c’est EDF, en tant qu’exploitant et responsable du fonctionnement des centrales, qui doit, avec l’aide de la R & D (recherche et développement), en faire la démonstration.
Lorsqu’on entend les directeurs d’EDF s’exprimer à propos du nucléaire, ils n’ont que le mot « sûreté » à la bouche. Elle serait leur principale préoccupation. Lorsque l’accident de Fukushima s’est produit, le PDG d’EDF Proglio a envoyé à l’ensemble du personnel un courrier électronique pour l’appeler à sa « mobilisation dans cette période délicate pour l’industrie nucléaire ». En ajoutant : « Vous ne manquerez pas d’être questionné par vos familles, vos amis, vos voisins. Il importe que vous soyez en mesure de les rassurer sur les moyens qu’EDF, en tant qu’industriel responsable, met en œuvre en permanence pour assurer la prévention des risques de ses centrales ».
Ce courrier a choqué beaucoup de collègues, car Proglio nous demandait, en fin de compte, de mentir à nos proches sur la réalité de la situation, pour défendre les intérêts de la filière nucléaire. Eh bien, cela a eu l’effet inverse ! De nombreuses langues se sont déliées, pour dire comment, dans leur propre activité, les économies de toute sorte imposées par la direction depuis des années allaient à l’encontre de la prévention du risque nucléaire.
La réduction continue des effectifs
C’est ainsi que, depuis dix ans, les effectifs de la recherche et développement se sont réduits de 30 %, passant de 2 700 à un peu plus de 2 000 aujourd’hui. Et la raison n’est pas qu’EDF manque d’argent ! On connaît les milliards de bénéfices qu’elle réalise chaque année. L’État lui distribue, en plus, chaque année trente millions d’euros au titre du crédit d’impôt recherche. Cet argent public n’a pas créé un seul emploi. Il a été englouti dans les comptes globaux de l’entreprise pour nourrir un peu plus les bénéfices.
Il y a dix ans, c’était à peu près le moment où la privatisation d’EDF s’annonçait. Il fallait préparer l’ouverture du capital en remboursant à marche forcée les dettes qui avaient été contractées pour construire le parc de centrales nucléaires actuel.
Il ne s’agit pas de prétendre qu’avant 2001 la situation était florissante. EDF avait déjà pour tâche de produire de l’électricité à moindre coût, notamment pour fournir en énergie bon marché les grands groupes industriels gros consommateurs d’électricité, comme Pechiney par exemple. Des tranches de centrales nucléaires leur étaient entièrement dédiées, sans qu’ils aient eu à débourser le moindre centime d’investissement. Déjà, il n’était pas question pour la direction de financer des recherches coûteuses sur le retraitement intégral des déchets nucléaires ou sur le démantèlement des centrales, par exemple.
Mais la situation s’est singulièrement dégradée ces dix dernières années, alors même que la sûreté nucléaire exigeait le contraire, avec le vieillissement des centrales.
La recherche avant tout des économies
Tous les secteurs d’EDF ont été concernés par les différents plans d’économies et c’est d’ailleurs comme ça que la direction justifiait les économies à la R & D.
Il y a un secteur de la recherche qui a été épargné : avec l’apparition du marché de l’électricité, de nouvelles recherches sont apparues, comme les mathématiques financières utilisées pour prévoir les cours sur les marchés de l’électricité. Des ingénieurs-chercheurs chevronnés dans le domaine des sciences physiques ont été aspirés vers ces activités pour le moins fumeuses !
Pendant ce temps, d’autres activités étaient menacées. Les études sur les turbo-pompes ont failli être arrêtées, alors que certaines de ces machines servent à alimenter les circuits de refroidissement des centrales nucléaires, ceux qui ont fait défaut à Fukushima.
Dans la recherche d’économies à tout prix, la direction a inventé la théorie du « doublon ». Auparavant, la R & D disposait de ses propres moyens d’essais avec ses propres équipes de techniciens d’essais pour valider ses propres expériences, de manière indépendante des fournisseurs de composants de centrale.
Maintenant, si un moyen d’essais existe ailleurs, au CEA par exemple, la direction affirme qu’il n’y a pas de raison de l’avoir aussi à EDF. L’expérience a pourtant montré que c’est l’existence de ces « doublons » qui permet de détecter des erreurs de méthode, ou de calculs, ou d’avoir des approches différentes pour explorer de nouvelles pistes de recherche.
La conséquence, c’est que les techniciens d’essais sont de moins en moins nombreux et proches de partir à la retraite. Quand un jeune technicien est embauché parce que la situation devient trop critique, c’est la fête. Mais il est souvent trop tard : les techniciens compétents pour mener les essais n’existent plus, car de telles compétences mettent des années à se constituer.
EDF s’est engagée, suite à la loi de 2006 relative à la transparence et à la sécurité en matière nucléaire, à la plus grande transparence sur ses activités. Le résultat, c’est que certaines études ne sont plus soutenues sur certains sujets sensibles qui touchent à la sûreté. En effet, le simple fait de produire des notes techniques sur ces sujets pourrait laisser entendre qu’il y a un problème. Les autorités de sûreté pourraient alors demander la raison pour laquelle EDF mène ces études.
C’est ainsi que des collègues ont découvert, il y a quelques années, que des calculs de marge de sûreté – sur un sujet particulier – étaient sans doute partiellement erronés dans les méthodologies actuelles.
Mettre à jour cette erreur et la prendre en compte auraient nécessité de reprendre l’ensemble des dossiers de sûreté des centrales. Cela aurait coûté beaucoup de temps et d’argent, mais cela n’aurait été ni du temps perdu, ni de l’argent jeté par la fenêtre. La direction a préféré étouffer l’activité, même si l’on sait qu’un jour ou l’autre l’affaire ressortira.
Alors ça ne veut pas dire que la sûreté des centrales n’est pas assurée à cause de ce que je viens de raconter. Il existe des marges suffisamment importantes par ailleurs, pour absorber ce type d’erreurs. Mais c’est la logique en cours qui est dangereuse. Car si cette histoire est apparue quelque part, d’autres histoires similaires sont sans doute apparues dans d’autres disciplines. Et dans ce cas, la sûreté finit par en prendre effectivement un coup.
La transparence est affichée, mais ce sont le secret et l’opacité qui règnent
Pour en revenir à cette question de la transparence, on peut vraiment dire que le discours actuel de la direction relève de la plus grande hypocrisie.
En fait, année après année, il est de plus en plus difficile de divulguer des informations touchant au nucléaire. Auparavant, il était aisé d’avoir accès à des documents rédigés par les autres collègues de la R & D. Désormais, ces documents sont archivés sous forme électronique et il existe quantité de filtres, de demandes d’autorisation qui restreignent l’accès à l’information. J’ai même eu récemment la surprise de me voir refuser l’accès à certaines de mes propres notes techniques par le système d’archivage ! Tout devient plus opaque, contrôlé par la hiérarchie.
II y a en ce moment une véritable paranoïa de la part de la direction à propos de l’espionnage industriel, du secret industriel. Communiquer nos résultats dans les congrès scientifiques devient ainsi de plus en plus compliqué. Comme on ne sait plus exactement ce qu’on peut communiquer et ce que l’on ne peut pas, il y a de nombreux collègues qui finissent par s’abstenir, alors qu’en matière scientifique et technique il est essentiel d’échanger des informations.
Et dernièrement un ingénieur de l’Institut de radioprotection et de sûreté nucléaire a révélé, lors d’une réunion organisée par les syndicats de la R & D d’EDF pour débattre des conséquences de l’accident de Fukushima, qu’il leur était impossible de connaître longtemps à l’avance les arrêts programmés pour la maintenance des centrales, car c’était maintenant couvert par le secret commercial, ce qui les empêchait de travailler correctement !
Tout ce que ce que je viens de dire peut sembler guère rassurant vis-à-vis de la sûreté nucléaire. En fait, si la situation n’est pas plus critique, c’est parce que les travailleurs d’EDF et des autres entreprises du nucléaire prennent eux-mêmes des initiatives pour faire fonctionner les choses plus ou moins bien.
Ainsi, à la R & D, la direction refuse des moyens d’essais quand ils dépassent un certain budget. Alors, pour contourner le problème, les collègues mentent sur le coût réel de l’installation d’essais à réaliser. Le chiffre annoncé à la direction correspond au budget réel divisé par deux ou par trois, afin que la direction accepte. Une fois le projet lancé, il est difficile pour la direction de stopper le projet, même lorsqu’elle constate que cela va coûter plus cher. Et le tour est joué.
Sur le secret industriel aussi, on trouve le moyen de contourner ce qui nous est imposé. Ainsi, il nous arrive de nous retrouver en réunion avec des ingénieurs d’Areva, car les résultats de calculs obtenus par les équipes EDF ne sont pas similaires aux leurs. Il faut alors essayer de comprendre pourquoi. Au cours de ces réunions, si cela va trop loin dans la divulgation d’informations, une sorte de chef de projet chargé de surveiller ce qui peut être révélé, intervient pour l’interrompre. Autant dire que l’ambiance est un peu crispée. Mais on finit par se retrouver avec les ingénieurs d’Areva, sans le chef de projet, par exemple lors de congrès scientifiques, ou au téléphone, et peu à peu, on finit par savoir ce qu’Areva tenait tant à cacher.
Même les chefs qui ont des responsabilités techniques essaient comme ils peuvent de résister aux mesures d’économies.
Alors, pour finir, je dirai que la plupart de mes collègues ont confiance dans le progrès technique et dans la capacité de l’humanité à surmonter les problèmes qui lui sont soumis. Ils sont convaincus qu’en général, il n’y a pas de problèmes techniques sans solution. On a pu constater que la plupart du temps, s’il y a eu des accidents, c’est parce que des alertes avaient été lancées à un moment ou à un autre, soit à la R & D, soit dans les services de l’ingénierie, soit dans les centrales, soit au niveau des autorités de sûreté, mais qu’elles n’avaient pas été prises en compte, le plus souvent pour des questions d’économies. On aurait donc pu les éviter ou en tout cas les rendre moins graves.
Pour que la sûreté soit optimale, il faudrait du temps qui ne soit pas dicté par celui des affaires, par les délais commerciaux. Il faudrait des moyens humains et matériels pour traiter les problèmes. Il ne faudrait pas que pèse à chaque instant sur les activités le poids des restrictions et des mesquineries patronales.
Pour cela, il faudrait aussi supprimer toutes les entraves à la divulgation des informations. Il faudrait en finir avec le secret industriel et commercial. Et il faudrait en finir avec toutes ces économies imposées dans le seul but avoué d’assurer le maximum de profits aux actionnaires. Pour cela, il faut en finir avec l’organisation capitaliste de la société.
3. Un camarade travaillant au Commissariat à l’énergie atomique (CEA)
Je veux aborder ici, au travers de quelques exemples, la question de ce qu’on appelle le « retraitement ». En effet, le nucléaire industriel n’est pas limité à la production d’électricité. Il va de l’industrie agro-alimentaire au médical. Si les risques de catastrophe liés à ces autres secteurs sont moindres que l’explosion d’un réacteur de production, ces risques sont néanmoins présents au quotidien pour des milliers de travailleurs comme pour les populations environnantes.
Le retraitement des déchets radioactifs est d’abord du stockage
Le groupe Areva est composé de trois branches principales qui correspondent respectivement aux activités minières, à la construction de réacteurs nucléaires et au retraitement des déchets.
La partie retraitement, Areva NC, était une filiale du Commissariat à l’énergie atomique (CEA) jusqu’en 2006, et s’appelait alors la Cogéma. Areva NC représente environ 20 % des neuf milliards d’euros du chiffre d’affaires annuel du groupe.
La célèbre usine construite sur la presqu’île de La Hague reçoit les déchets venant de centrales de toute l’Europe et du Japon. Ces déchets sont les éléments combustibles usés lors des réactions nucléaires dans les réacteurs et contiennent principalement de l’uranium et du plutonium.
Si l’appellation « retraitement » peut volontairement laisser entendre que ces déchets sont moins nocifs pour les populations et l’environnement en sortie d’usine, la réalité en est assez éloignée.
Aux dires mêmes des travailleurs de l’usine, une part prépondérante de l’activité de l’usine consiste dans le stockage des déchets. Stockage dans un premier temps, avant d’être traités, afin qu’ils se refroidissent en termes de température et de radioactivité.
Mais aussi stockage après le retraitement, les producteurs de déchets étant nettement moins pressés de les récupérer que de les expédier vers La Hague. Ces producteurs de déchets ont pourtant obligation de le faire depuis la loi Bataille de 1991. Ce manque d’empressement s’explique par le fait que les colis de déchets après traitement contiennent encore des éléments radioactifs pour des dizaines de milliers d’années. L’essentiel de la radioactivité reste en place après le procédé.
Alors, en quoi réside le retraitement ?
Essentiellement, en un tri entre différentes natures de déchets en fonction des durées de vie des éléments radioactifs et du niveau d’activité (de très faible à haute activité). Les déchets provenant des centrales sont « haute-activité ». Un objectif essentiel du traitement concerne la réduction de leur volume. En effet, le coût de stockage de ces déchets haute-activité, mélangés à une matrice de verre et placés dans un conteneur en inox, est élevé. Mais surtout, après ce conditionnement, il n’y a aujourd’hui pas de lieu de stockage approprié, si bien que les colis les plus dangereux restent stockés majoritairement sur le site de La Hague.
La question des déchets demeure aujourd’hui un des points non résolus de la filière nucléaire.
Recherche du profit et course au rendement
Alors, si ces usines ne permettent pas d’apporter une véritable solution au problème des déchets, quels sont les objectifs poursuivis ?
Eh bien, le retraitement ou plutôt le « débarrassement » est facturé très cher aux producteurs (qui le répercutent sur le prix du kWh), et l’activité industrielle devient ainsi rentable pour Areva NC pour peu que le carnet de commandes soit rempli. Il l’a été à hauteur de 43,5 milliards en mars 2011. À ce titre, les capacités de production de l’usine sont estimées à 1 700 tonnes de déchets par an. Or la production effective est plutôt de l’ordre de 1 100 tonnes annuelles en moyenne. Ce rendement est bien sûr jugé trop faible par les dirigeants et actionnaires du groupe. C’est pourquoi un grand chantier en préparation s’ouvre sous le nom de projet « 1515 » : 1 500 tonnes par an en 2015.
On voit clairement que c’est la question du rendement qui prime ici.
Quelles sont les conséquences de cet objectif d’accroissement de productivité pour les travailleurs du site ?
Comme l’ont indiqué les camarades dans leur intervention au sujet d’EDF, le recours à la sous-traitance, et même la sous-traitance à plusieurs niveaux, se développe bien sûr aussi chez Areva.
Mais, même au sein d’une entreprise comme Areva, un phénomène marquant est la pression permanente exercée sur les équipes techniques.
Par exemple, les équipes chargées d’assurer le bon fonctionnement des chaînes de traitement travaillent quotidiennement en milieu nucléaire sous le contrôle d’agents du bureau Veritas, qui vérifient si les interventions opérées sont en conformité avec les procédures qualité qui engagent contractuellement le groupe. Or il est fréquent que ces équipes découvrent des dysfonctionnements et envisagent des améliorations techniques qui peuvent avoir des répercussions sur la fiabilité et la sûreté de l’usine. Mais, du fait que les contrats passés ne sont honorés que si les procédures qualité demeurent scrupuleusement respectées, la direction s’oppose régulièrement à la moindre modification des procédés, même en mieux.
De plus, Areva redoute qu’une amélioration apportée dans les capacités à gérer le retraitement sème le doute sur les tris de déchets opérés par le passé, et de se retrouver ainsi avec encore davantage de colis de déchets sur les bras…
Du coup, les éventuels progrès technologiques restent alors dans les cartons.
La sécurité est entre les mains des travailleurs
Dans d’autres secteurs de l’usine de La Hague, les salariés affectés au poste de contrôle des opérations de retraitement doivent assurer l’ensemble de la sécurité des agents intervenant sur les chaînes.
Par exemple, un agent ne peut pas accéder à un local ou le traverser si ce dernier présente un niveau de radioactivité élevé. Cette radioactivité peut être alors due à l’ouverture d’un sas ou au passage d’un élément irradiant. La seule façon d’empêcher physiquement l’accès à des zones dangereuses est de fermer à clé les locaux concernés. Ces clés sont stockées au niveau d’un tableau global de consigne par une équipe en charge d’en assurer l’accès.
On pourrait trouver ce mode opératoire un peu lourd et un peu obsolète devant les capacités de contrôles informatiques modernes. Pourtant, pas un travailleur du site ne troquerait ce système contre un équivalent automatisé.
Pour les salariés, l’implication des collègues dans leur sécurité représente le plus haut niveau de garantie. La direction n’y trouve d’ailleurs pas à redire, incapable de substituer un système plus fiable.
Ajoutons que l’on présente fréquemment comme consigne de sécurité le port d’un appareil nommé dosimètre, qui est nécessaire pour franchir les tourniquets permettant l’accès aux zones radioactives. Cet appareil mesure la dose de radioactivité reçue par le salarié pendant son intervention.
Mais cette mesure de contrôle, si elle permet à un salarié de contrôler jour après jour ses doses reçues, n’empêche pourtant en rien d’être irradié.
En fait, la véritable protection contre les dangers du rayonnement, c’est l’implication et le dévouement des autres salariés de l’usine.
En conclusion, je dirais que, oui, le nucléaire peut représenter dans la société capitaliste un danger mortel pour les populations. Les dirigeants de la filière, d’EDF à Areva, comme dans tous les autres secteurs de l’énergie (pétrole, charbon, gaz) ou tout domaine à risques majeurs (chimique ou biologique), ont comme objectif principal de maximiser leur taux de profit. Et la sûreté des installations est envisagée et prise en compte dans ce cadre de la recherche de la rentabilité. C’est ce qu’a écrit noir sur blanc Roussely, un ancien PDG d’EDF, dans un rapport commandé l’an dernier par le gouvernement : « La seule logique raisonnable ne peut pas être une croissance continue des exigences de sûreté. » Ajoutant : « Il faut associer au mieux exigences de sûreté et contraintes économiques. »
Aussi, tout cela illustre que l’industrie nucléaire obéit aux mêmes logiques de recherche de profit que toutes les autres industries. C’est seulement quand la société sera libérée de la chape du capitalisme que les travailleurs pourront mesurer si ce mode de production d’énergie est contrôlable, comme peuvent l’être d’autres activités industrielles. Nous ne pouvons dire aujourd’hui si les populations feront le choix d’utiliser demain ce type d’énergie. En tout cas, elles décideront en fonction de la connaissance qu’elles auront des réelles capacités humaines à maîtriser en toute conscience les risques encourus à toutes les étapes de la filière.
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