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N°136
mai-juin 2011
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Guinée - Une présidentielle ne fait pas la démocratie
Le nouveau président de Guinée, Alpha Condé, vient de faire une visite officielle en France les 22 et 23 mars derniers. Les discussions – pour le peu qui en a transpiré dans la presse – ont porté, entre autres, sur le conflit entre Bolloré et un autre groupe français, Getma, pour la concession, l’aménagement et l’extension du port de Conakry, la capitale. En effet, le nouveau président de Guinée a retiré cette concession au groupe Getma pour la remettre à Bolloré en échange – disent les mauvaises langues – des moyens financiers attribués pour sa campagne électorale. Maintenant qu’il est élu, Alpha Condé veut aussi établir de nouveaux rapports avec la France, comme il le dit lui-même, ce qui signifie amplifier la présence française dans l’économie guinéenne, son poids et ses capacités de prédation.
Il faut dire qu’Alpha Condé connaît bien les milieux politiques français, tous les milieux politiques. En 1956, c’est à Paris, au lycée Turgot, qu’il se lia avec Bernard Kouchner. Devenu étudiant à Sciences Po, il rencontra et tissa des liens d’amitiés – non sélectives – avec Jean-Pierre Chevènement, mais aussi Michèle Alliot-Marie et André Santini. Il sut conserver ces liens toute sa vie, tant quand il était jeune étudiant maoïste se disant révolutionnaire, que plus tard devenu professeur de droit en France et passé politiquement à l’Internationale socialiste.
C’est donc cet homme qui a été élu en novembre 2010, lors de l’élection présidentielle en Guinée. Le second tour de cette élection a fini par avoir lieu, plusieurs mois après le premier. Malgré des appels à la violence, malgré des morts, les candidats ont fini par se mettre d’accord et par accepter les résultats, entérinant ainsi la victoire d’Alpha Condé.
Les grandes puissances se sont réjouies de cette élection, après plus de cinquante ans de dictature en Guinée. Comme si l’impérialisme, et en premier lieu la France, n’était pas profondément responsable de la situation de la Guinée depuis un demi-siècle ! Comme si la pauvreté et le sous-développement, terreaux des régimes dictatoriaux, n’étaient pas dus aux pillages impérialistes !
Mais évidemment, ces élections ne suffisent pas pour pouvoir parler de démocratisation de la société. L’armée guinéenne est toujours aussi présente dans la vie politique et sociale. Le niveau de vie de la population reste un des plus bas du monde. Et enfin, ces élections ont montré les limites d’un multipartisme où les dirigeants politiques peuvent recourir à l’ethnisme comme arme électorale ou comme arme tout court.
La Guinée indépendante sanctionnée par de Gaulle
La Guinée a une place à part dans l’histoire des indépendances des anciennes colonies françaises d’Afrique noire, car c’est le seul pays qui, en 1958, vota « non » au référendum organisé par de Gaulle sur la nouvelle Constitution de la Ve République et sur la création de la Communauté française, cette sorte de Commonwealth destinée à maintenir les colonies dans le giron français. Ce geste mena directement la Guinée à l’indépendance, mais il lui valut la vengeance de l’impérialisme français.
En 1958, lors du voyage qu’il effectuait en Afrique pour promouvoir sa Constitution, de Gaulle dut subir l’enthousiasme de la population guinéenne devant le discours de Sékou Touré. Le 25 août 1958 à Conakry, ce leader nationaliste proclamait devant un de Gaulle pris au dépourvu : « Nous ne renonçons pas et ne renoncerons jamais à notre droit légitime et naturel à l’indépendance. Il n’y a pas de dignité sans liberté ; nous préférons la liberté dans la pauvreté à la richesse dans l’esclavage. » Pourtant Sékou Touré ne cherchait pas la rupture avec l’impérialisme français. Il entrouvrait même la porte en précisant : « Notre cœur, notre raison, en plus de nos intérêts les plus évidents, nous font choisir sans hésitation l’interdépendance et la liberté dans l’union, plutôt que de nous définir sans la France et contre la France. » Mais de Gaulle n’accepta pas l’affront et sa réponse se fit menaçante : « On a parlé d’indépendance ; je le dis ici plus haut encore qu’ailleurs, l’indépendance est à la disposition de la Guinée ; elle peut la prendre le 28 septembre en disant non à la proposition qui lui est faite et, dans ce cas, je garantis que la métropole n’y fera pas obstacle. Elle en tirera bien sûr des conséquences, mais d’obstacles elle n’en fera pas, et votre territoire pourra, comme il le voudra et dans les conditions qu’il voudra, suivre la route qu’il voudra. »
Quand la population guinéenne vota « non » au référendum et fit le choix de l’indépendance, la France retira du pays ses fonctionnaires, brûla les archives, les dossiers et coupa du jour au lendemain les crédits, après avoir au préalable retiré les réserves de billets qui restaient à Conakry. Par la suite, plusieurs tentatives de renversement du pouvoir furent imputées à la France et à l’exécuteur des basses œuvres de De Gaulle en Afrique, Jacques Foccart. Le « non » de la Guinée à la Communauté française voulue par de Gaulle était un défi à l’impérialisme français. Celui-ci comptait bien le faire payer chèrement à la population de Guinée.
Au bout de soixante-dix ans de présence française, le bilan de la colonisation était lourd. À titre d’exemple, en 1958, la Guinée ne possédait que 1 500 lits dans des centres médicaux et un seul hôpital pour deux millions et demi d’habitants. 95 % de la population étaient analphabètes. Moins de 12 % des enfants étaient scolarisés, dont à peine un tiers de filles.
Comme les autres colonies, la Guinée avait subi le pillage des richesses minières, abondantes dans son sous-sol, l’obligation des cultures d’exportation comme le café introduit dans le pays en 1850 ou la banane en 1897. Après la Seconde Guerre mondiale, le souffle de la révolte avait aussi parcouru la Guinée, en particulier la classe ouvrière. En 1945, une grève des travailleurs des postes avait mis sur le devant de la scène leur leader, Sékou Touré. Puis les grèves s’étaient succédé dans le pays. Le mouvement ouvrier se constitua, devint une force, sur laquelle les nationalistes s’appuyèrent. Sékou Touré était l’expression de ce phénomène. Issu du mouvement ouvrier, il offrait comme seule perspective aux classes populaires guinéennes, une lutte pour une indépendance qui ne remettait pas en cause l’impérialisme et son exploitation des populations. Entre 1945 et 1958, les nationalistes remportaient de plus en plus de voix aux élections, malgré les pressions et l’hostilité de l’administration française car ils exprimaient la volonté d’émancipation de la population. En 1955, Sékou Touré était élu maire de Conakry. Au fond, Sékou Touré se plaçait sur le même terrain qu’un Houphouët-Boigny en Côte d’Ivoire : s’il voulait l’indépendance ce n’était pas dans la perspective de renverser l’ordre capitaliste, dans la perspective de changer véritablement le sort des classes populaires, mais dans celle d’obtenir pour les classes dominantes guinéennes une autonomie politique et la mainmise directe sur les richesses nationales. Sékou Touré représentait les aspirations de la petite bourgeoisie et de la bourgeoisie guinéennes qui ne voulaient plus être mises sous tutelle par le colonisateur. Dans leur lutte, elles rencontraient les aspirations des masses ayant subi le fouet, le travail forcé, l’oppression de la colonisation. Sékou Touré, s’il exprimait un radicalisme politique sur la question de l’indépendance, ne représentait pas un danger véritable pour l’impérialisme français. Mais celui-ci ne pouvait accepter cette contestation, même limitée.
Avec le développement de la guerre d’Algérie depuis 1954, de Gaulle se retrouvait contraint de préparer les indépendances devenues inéluctables des colonies africaines. Mais il voulait aussi maintenir la présence française, l’omniprésence française et tenir fermement entre ses mains ces nouveaux pouvoirs. Sanctionner Sékou Touré pour avoir choisi l’indépendance juste avant que de Gaulle ne décide de l’octroyer était un moyen de rappeler à tous que l’indépendance politique avait et aurait des limites bien précises. Deux ans plus tard, dans un autre pays, au Congo, Patrice Lumumba signait son arrêt de mort avec son discours dénonçant le colonialisme belge dans son pays. L’impérialisme ne lui pardonna pas non plus ses mots.
La Guinée est restée sous le joug de l’impérialisme
En 1958, la Guinée se retrouvait donc indépendante mais prise à la gorge par l’impérialisme. Son économie tournée vers l’exportation étouffait sans ses débouchés. Sa richesse principale, la bauxite, indispensable à la fabrication de l’aluminium, ne permit pas au pays de sortir de la pauvreté car celui-ci ne possédait aucune infrastructure industrielle. Quand le groupe Les Bauxites du midi qui contrôlait une partie de l’extraction de bauxite en Guinée ralentit ses travaux, il contribua à étrangler le pays. Sékou Touré chercha alors à échapper à cette dépendance en tournant ses regards vers les États-Unis de Kennedy et vers l’URSS. Mais l’isolement du pays voulu par la France – jusqu’à refuser de voter sa reconnaissance à l’ONU – se fit sentir violemment. Dans ce contexte, la dictature se développa, écrasant une population déjà soumise au sous-développement imposé par l’impérialisme.
En 1975, sous Giscard d’Estaing, l’État français reprit officiellement langue avec la Guinée. La brouille cessait et surtout les affaires reprenaient. Les trusts français se réappropriaient la Guinée et ses richesses minières fantastiques. Péchiney arrivait le premier pour profiter de la bauxite. Le régime de Sékou Touré était une dictature où l’on pendait publiquement les opposants. Mais cela ne gênait en rien ni le gouvernement français, ni les responsables des multinationales. La France redevenait un des premiers fournisseurs et clients de la Guinée. Les capitalistes accouraient. Et depuis, les différents gouvernements français n’ont eu de cesse de protéger les intérêts des multinationales présentes dans le pays, dans le secteur pétrolier et gazier (Total), le secteur bancaire (BNP Paribas, Société Générale), les transports, la construction (Vinci), la gestion aéroportuaire (ADP), les télécommunications (Orange), sans oublier le groupe Bolloré. Le pays devenait un des plus pauvres du continent, la corruption aggravait le pillage impérialiste, mais les profits tombaient dans l’escarcelle des capitalistes français. En 1984, à la mort de Sékou Touré, un coup d’État militaire installa un nouveau dictateur au pouvoir : Lansana Conté.
Si Sékou Touré avait joué la carte de l’Union soviétique et d’une toute illusoire indépendance vis-à-vis de l’impérialisme, avec des formules sur l’économie planifiée, le « socialisme » africain et l’indépendance monétaire, Lansana Conté choisit de se soumettre au diktat des institutions internationales, le FMI en premier lieu qui imposa ses fameux plans d’ajustement structurel. Les entreprises d’État furent privatisées, les dépenses réduites, les richesses naturelles offertes aux appétits des grandes puissances et la monnaie remplacée par un franc guinéen. Et le pays s’enfonça toujours plus dans la pauvreté. L’espérance de vie ne dépassait pas 54 ans. La précarité, le manque d’hygiène et l’absence de canalisation pour drainer les eaux stagnantes dans ce pays pluvieux ont favorisé le terreau de nombreuses maladies. Les hôpitaux sont des mouroirs, dans lesquels des malades risquent de décéder sur la table d’opération pour cause d’interruption de l’intervention chirurgicale par une coupure d’électricité...
Le pays, comme d’autres pays d’Afrique, par exemple le Congo, possède des richesses naturelles extraordinaires, dont les deux tiers des réserves de bauxite dans le monde, mais l’électricité fait défaut et la capitale est régulièrement plongée dans le noir. Les lycéens doivent marcher dans les rues des quartiers résidentiels le soir pour réviser sous les lampadaires allumés. La Guinée est réputée être le « château d’eau » de l’Afrique de l’Ouest avec ses 1 300 cours d’eau, mais l’eau ne coule plus des robinets de la plupart des quartiers populaires. Depuis des décennies aucun travail d’entretien n’a été effectué sur ces infrastructures. L’État, miné par la corruption, est étranglé par la dette. Ce pays qui fournit des richesses minières aux puissances impérialistes se retrouve endetté auprès de la Banque mondiale, pendant que ses recettes diminuent. Les recettes de l’État dues aux ressources minières du pays sont tombées de 200 millions de dollars en 1999, à 65 millions en 2004. En cause, l’attitude des trusts qui ont exploité les mines de bauxite à ciel ouvert jusqu’à l’épuisement pour éviter d’investir et qui les abandonnent plus ou moins en fonction de l’effondrement des cours sur le marché international.
Le pays a beau être favorisé par le climat et les ressources hydrauliques, son agriculture ne lui permet pas de nourrir la population et le pays doit importer quasiment toute son alimentation. Pendant que le cours des cultures d’exportation s’effondre, la population paye de plus en plus cher le riz importé.
Même la Banque mondiale a été obligée de reconnaître que la libéralisation de l’économie opérée par Lansana Conté a aggravé les inégalités.
Mais la classe ouvrière représente une force et, depuis des années, sa mobilisation marque la vie politique en Guinée. En 1988, des manifestations contre la vie chère affrontaient la dictature. En 1990, 1991, 1992 des grèves étudiantes ou de salariés bousculaient le pouvoir. En 2005, des manifestations étudiantes étaient réprimées dans le sang. En février 2006, une grève dans les services et les administrations permit d’obtenir une revalorisation des salaires. En juin de la même année, une grève dans l’administration gagnait de nouvelles augmentations de salaires. En 2007, une grève générale paralysa le pays pendant plusieurs semaines, obligeant le vieux dictateur à quelques concessions après avoir orchestré le massacre de plus de 150 personnes.
Et c’est cette mobilisation de la population, des classes populaires, d’une classe ouvrière nombreuse qui inquiète le plus non seulement les militaires au pouvoir mais leurs soutiens français.
Des élections préparées par la junte militaire pour faire taire la contestation sociale
Lansana Conté est mort en décembre 2008. Il fut remplacé par une nouvelle junte militaire, qui promit comme il se doit de préparer la transition démocratique. Le gouvernement français de l’époque envoya Alain Joyandet, secrétaire d’État à la coopération, reconnaître la junte militaire au pouvoir et surtout veiller sur les intérêts des plus de soixante-dix entreprises françaises exploitant les richesses de la Guinée. Quand, le 28 septembre 2009, cette même dictature militaire massacra les opposants rassemblés dans un stade de Conakry, faisant plus de 150 morts, des milliers de blessés et d’innombrables viols, des ministres français comme Bernard Kouchner, pourtant ami de longue date de l’opposant Alpha Condé et donc bien placé pour connaître les exactions de la dictature guinéenne, firent semblant de découvrir la véritable nature de la junte au pouvoir. Face au massacre, il fallait exprimer son désaccord, mais sans mettre en danger la présence des trusts français.
Malgré tout, le souvenir de la mobilisation dont était capable la classe ouvrière guinéenne restait dans les mémoires et forçait le pouvoir et ses alliés impérialistes à chercher une solution baptisée démocratique pour éviter une agitation sociale peu propice aux affaires. L’élection présidentielle fut prévue pour 2010.
Le premier tour eut lieu le 27 juin 2010. Parmi les différents candidats, deux dominaient. D’un côté, Alpha Condé, opposant de longue date, lié aux milieux politiques français, ancien professeur de droit, condamné à mort par Sékou Touré, puis emprisonné par Lansana Conté. De l’autre côté, Cellou Dalein Diallo, qui après avoir fréquenté les couloirs des instances financières mondiales, l’Institut du Fonds monétaire international (FMI), à Washington, ou encore la Federal Reserve Bank de New York, avait été nommé à la tête de la Banque centrale guinéenne et était devenu ministre de Lansana Conté entre 1996 et 2004, puis Premier ministre de 2004 à 2006. Les résultats du premier tour mirent largement en tête Cellou Dalein Diallo. Mais ces résultats furent contestés par les partis accusant le pouvoir d’irrégularités et menaçant surtout de recourir à la violence.
En septembre 2010, le journal L’Express racontait dans un article titré « Pour qui vote Paris ? » sur les élections en Guinée : « On connaît la chanson : la France n’a pas de candidat. Soit. Reste que l’entourage de Nicolas Sarkozy appelle mezza voce de ses vœux la victoire du favori, Cellou Diallo, jugé non sans raison mieux à même de préserver la paix intérieure. Tenu à l’Élysée pour un “homme du passé” au tempérament autoritaire, son rival Alpha Condé peut, faute de mieux, miser à Paris sur un fervent allié : ce “vieil ami” de Bernard Kouchner, ministre – sursitaire – des Affaires étrangères, qui l’a reçu le 1er septembre. Cette énième divergence entre le Château et le patron en titre du Quai d’Orsay a d’ailleurs donné lieu, selon La Lettre du Continent, à un échange aigre-doux lors du Conseil des ministres du 25 août. Kouchner ayant suggéré de “ne pas se fier aux résultats du premier tour”, le chef de l’État lui aurait objecté, chiffres à l’appui, que jamais son poulain ne pourrait combler un handicap de 26 points. Avant de conclure, un rien goguenard : “Il faut t’acheter une calculette, Bernard”... »
Mais les élections n’ont pas été affaire de calculette. Le second tour fut donc reporté plusieurs fois jusqu’en novembre 2010 dans une ambiance de plus en plus tendue, les deux principaux candidats agitant le spectre de l’ethnisme. Alpha Condé en appelait à la communauté malinké pendant que Cellou Dalein Diallo revendiquait la représentation des Peuls. Aucun de ces deux politiciens ne craignait donc d’utiliser des arguments, des méthodes qui ont déjà montré dans les pays voisins à quelles catastrophes elles peuvent mener. Pendant des semaines, les rumeurs hostiles, les craintes d’empoisonnements, de violences alimentèrent les peurs et les haines. Dans l’est du pays, des quartiers ont été attaqués, des commerces pillés ou brûlés.
À la suite du second tour (7 novembre 2010), les instances officielles décrétaient le 15 novembre Alpha Condé vainqueur avec plus de 52 % des voix. Les partisans de Cellou Dalein Diallo contestèrent ces résultats. Dans certaines régions, les habitants peuls disaient ne pas avoir pu voter car les violences les avaient chassés de chez eux. Pendant plusieurs jours les violences ethniques embrasèrent le pays. Des jeunes hommes armés, de différentes communautés, s’attaquèrent aux maisons, aux biens ou aux voitures de ceux qui leur paraissaient appartenir à une autre ethnie. Les violences allèrent jusqu’à des assassinats. L’armée imposa alors l’état de siège. Mais dans la réalité, les forces militaires commirent elles-mêmes bien des violences, rackettant, violant et bastonnant ceux qui leur tombaient sous la main.
Il fallut plusieurs semaines pour que les résultats soient annoncés. En fait, en coulisses, les milieux d’affaires et les milieux politiques guinéens préparaient cette « transition démocratique » dans la plus totale opacité. Alpha Condé fut finalement déclaré élu, son concurrent ayant accepté sa défaite et surtout l’ayant fait accepter à son camp. En échange, des tractations avaient eu lieu pour la constitution d’un gouvernement « d’union nationale » regroupant des membres des deux camps.
Les violences ethniques cessèrent donc quand les responsables des différents camps le décidèrent. Mais elles restent une menace tangible pour la population de Guinée. La limite entre « démocratie » et basculement dans ces violences ethnistes semble particulièrement fragile, les politiciens étant prêts à se servir de l’une comme des autres en fonction de leurs seuls intérêts quelles que soient les conséquences pour la population. Et cela avec l’assentiment des grandes puissances. C’est assez dire que l’organisation d’élections ne suffit vraiment pas pour parler de démocratisation du pays. Certes, les Guinéens étaient appelés à voter librement et cela pour la première fois depuis des décennies. Mais les fraudes, les manipulations des différents partis, les candidats, leurs accointances, leurs méthodes sont très loin d’une expression démocratique de la population, enfermée, elle, dans la pauvreté.
Le nouveau gouvernement de Guinée comporte quatre ministres issus de l’ancien gouvernement de la junte militaire, dont celui des finances, ancien gouverneur de la Banque centrale, ex-consultant de la Banque mondiale, bref un homme issu des institutions financières internationales. La formation du gouvernement d’Alpha Condé repose aussi sur ce que les politiciens appellent le « respect des équilibres régionaux », c’est-à-dire la nomination de ministres représentant les différentes communautés. Le fait que les élections aient pu se tenir et qu’elles aboutissent à la constitution d’un gouvernement reconnu pour l’instant par tous, tient beaucoup plus à l’ensemble de ces tractations respectant le clientélisme de chacun qu’à une véritable démocratisation. D’ailleurs la classe ouvrière, elle, ne s’y trompe pas et elle a repris le chemin des luttes. Le 3 janvier, plusieurs dizaines de personnes ont manifesté à Kaloum, la commune qui abrite les administrations et qui a voté en masse pour Condé, pour protester contre les coupures d’électricité. Le lendemain, les travailleurs de la Société guinéenne des transports se mettaient en grève pour réclamer des arriérés de salaires.
Si Paris « n’a pas voté pour Condé », comme l’écrivait L’Express, celui-ci est, aujourd’hui, en voie d’obtenir son soutien inconditionnel car toute sa politique vise à maintenir la stabilité du pays au profit des impérialistes pour, dit-il dans une interview au Figaro, « combler le fossé creusé entre nos deux pays depuis le “non” de Sékou Touré à la Communauté française proposée par le général de Gaulle ». Cela se traduit par des rencontres avec le Medef pour discuter des possibilités de marchés offerts au patronat français dans les domaines des transports, de l’énergie ou des infrastructures. Mais le secteur le plus lucratif reste celui des ressources minières, pour lequel Alpha Condé promet une remise à plat de tous les contrats. Toujours dans cette interview, il évoque aussi la possibilité d’un retour de la Guinée dans la zone du franc CFA. Enfin, à la question du journaliste sur ce qu’il envisage pour attirer les entreprises françaises, Alpha Condé explique : « Je ne suis pas l’ami de la “Françafrique”, tout le monde le sait. Personne ne peut mettre en cause mon nationalisme, c’est pourquoi je me sens à l’aise pour demander à la France de faire venir des assistants techniques pour la douane, pour le port, pour les impôts, la justice et l’armée. Voilà pour l’environnement des affaires. J’ai pris contact avec la firme française Géocoton pour relancer la production de coton. Je vais rencontrer le PDG d’EDF, Henri Proglio. (...) Je suis venu pour dire aux chefs d’entreprise français que l’on peut faire des affaires en Afrique, mais dans un nouvel esprit de transparence... »
Avec de telles paroles, on comprend bien que Condé touche le cœur et surtout le portefeuille des capitalistes français et de leurs représentants politiques. D’autant plus qu’il accompagne ses propositions économiques d’une promesse de stabilisation politique. Prenant comme exemple à suivre Nelson Mandela, Alpha Condé affirme : « Il faut qu’on ait le courage de regarder notre histoire en face : que les gens qui ont commis des crimes le reconnaissent et que ceux qui en ont été victimes aient le courage de pardonner. » Ainsi s’il promet de réformer l’armée, il refuse pour l’instant de la voir condamner ne serait-ce que pour avoir assassiné et violé des centaines d’opposants en septembre 2009.
Après des années de dictature militaire, les grandes puissances ont favorisé en Guinée comme ailleurs des solutions de rechange qui permettent de maintenir l’ordre établi, leur ordre.Les juntes militaires qui se sont succédé avaient fini par perdre leur capacité à écraser les populations et à leur faire accepter le sort voulu par l’impérialisme. Ces élections ont donc permis la formation d’un gouvernement d’union nationale qui a les faveurs de Paris et qui joue ouvertement cette carte. Mais pour les classes populaires, cette démocratisation de la Guinée est loin d’être une réalité.
Dans les années 1990 déjà, en Afrique, la France a initié – comme d’autres puissances l’ont fait ailleurs – le multipartisme en présentant cela comme un régime démocratique, un véritable progrès. Au lieu d’un seul dictateur et de son clan au pouvoir, les pays se retrouvaient avec deux ou trois clans et chefs de clan. Drôle de façon de concevoir le progrès !
Même quand des régimes parlementaires se sont mis en place, cette ouverture ne concernait que les milieux dirigeants. De nouveaux politiciens pouvaient espérer accéder aux postes de commandement. Mais pour la population, rien de tel. Dans le reste de la société, dans les quartiers, les villages, les classes populaires sont restées soumises à la loi de l’homme qui porte l’uniforme, à la domination du notable, à la pression des exploiteurs.
Dans les pays riches déjà, la démocratie concerne principalement les riches. Elle s’arrête aux portes des entreprises dans lesquelles il est interdit aux travailleurs de faire de la politique librement et où les patrons peuvent bafouer les lois. Dans les pays riches, les médias soumis aux groupes capitalistes protègent les intérêts et les méfaits des plus puissants. Les capitalistes dominent l’État directement, à l’instar d’une Liliane Bettencourt, d’un Jean Servier.
Alors, on imagine aisément que dans les pays pauvres la réalité sociale est plus âpre encore. La domination des riches est plus directe et lourde encore sur les classes populaires et la démocratisation de la société un leurre au quotidien.
Cela dit, quand le multipartisme existe, les candidats aux élections se retrouvent en concurrence et cherchent alors à gagner un électorat. Ils peuvent trouver cet électorat en jouant les cartes qui divisent les populations, la religion, l’ethnisme. Avec tous les dangers qu’une telle politique comporte dans un monde où le pillage capitaliste attise toutes les haines et les violences. Et alors il n’y a peut-être pas loin de la Guinée à la Côte d’Ivoire.
17 mai 2011
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