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Union Communiste Internationaliste
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N°134
mars 2011
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Derrière la crise de l’euro
Une décennie après son introduction, la disparition de l’euro est ouvertement envisagée par certains commentateurs. L’euro est pourtant la monnaie officielle de 330 millions d’utilisateurs et représente le quart des réserves publiques en devises détenues par les banques centrales du monde entier. Mais les attaques spéculatives sur la dette grecque au printemps 2010, puis celles sur l’Irlande à l’automne ont révélé les failles béantes de la zone euro : l’unification de la monnaie au sein d’une partie de l’Union européenne n’a jamais signifié l’unification ni politique ni économique de l’Europe. Derrière la façade d’un « marché unique », chaque État a continué à défendre les intérêts de sa propre bourgeoisie en arrosant plus ou moins ses banquiers et ses industriels. Les rivalités et la concurrence entre les pays de la zone n’ont jamais cessé. Elles se sont même aggravées avec la crise financière de 2008.
Les menaces des spéculateurs sur les pays de la zone euro se poursuivent. Et bien présomptueux serait le ministre des Finances qui oserait affirmer que son pays ne sera pas leur prochaine cible. Propagande pour justifier la rigueur ou réelle inquiétude, Fillon affirmait en décembre que son premier geste quotidien était de vérifier l’écart entre les taux d’intérêts consentis par les « marchés » pour les bons du Trésor français et allemands. Il rendait ainsi crédible l’hypothèse d’une attaque spéculative contre la dette publique française.
Depuis un an, le « sauvetage de l’euro » et la nécessité de « rassurer les marchés » en apurant les comptes publics servent de prétexte à tous les gouvernements européens, quelle que soit leur étiquette politique, pour tailler à la hache dans les services publics. Sous prétexte de réduire la dette publique, les gouvernements imposent aux classes populaires des plans d’austérité drastiques alors qu’elles ne sont pas responsables de la dette et n’en ont pas bénéficié. Les mesures se ressemblent : augmentation de la TVA, coupes brutales dans les allocations chômage, familiales et les dépenses de santé, suppressions massives d’emplois dans la fonction publique, baisse des salaires des fonctionnaires et des pensions, voire du salaire minimum de tous les travailleurs comme en Irlande.
Cette cure d’austérité imposée à toutes les classes populaires d’Europe au nom de la défense de l’euro donne un nouveau souffle à la fraction souverainiste de la classe politique, depuis toujours hostile à l’unification européenne. Elle réclame la sortie de la zone euro et le retour aux monnaies nationales. C’est bien entendu le terrain traditionnel de l’extrême droite qui réclame depuis longtemps le retour au franc ou de la droite souverainiste à la Dupont-Aignan, lequel a lancé en mai 2010 une pétition nationale « Sauvons nos emplois, sortons de l’euro ». Mais des souverainistes de gauche réclament également la sortie de l’euro, comme le député PCF André Gerin qui vient de lancer une campagne intitulée « Sortir de l’euro, pour une Europe de la coopération entre des nations et des peuples souverains ». Il reprend les positions et les arguments de Jacques Nikonoff, ancien président d’ATTAC aujourd’hui à la tête du Mouvement politique d’éducation populaire (M’PEP), l’une des composantes du Front de gauche. Ils s’appuient sur le sentiment, répandu dans les milieux populaires, selon lequel l’euro est responsable des maux subis par les travailleurs.
L’envolée des dettes souveraines
La spéculation sur les monnaies n’est pas nouvelle. Le marché des devises est même le plus grand de tous les marchés financiers. L’un des objectifs de l’euro était précisément de réduire les attaques spéculatives, particulièrement nombreuses dans les années quatre-vingt et quatre-vingt-dix, contre des monnaies européennes dont le cours fluctuait en permanence. Cet objectif avait plutôt été atteint jusqu’à la crise financière de 2008. Mais les limites de l’unification de la zone euro, dans laquelle chaque État conserve la maîtrise de sa politique budgétaire et de son déficit public, ont ouvert une brèche aux spéculateurs pour attaquer la monnaie européenne via les dettes souveraines des États membres.
Ces attaques spéculatives sont avant tout la manifestation de la crise générale de l’économie capitaliste et de sa gangrène financière. Toute la politique des gouvernements des grandes puissances et des banques centrales depuis l’é­cla­tement de la crise en septembre 2008 a été d’abreuver le système financier de liquidités par tous les canaux : en ramenant les taux d’intérêts auxquels les banques empruntent elles-mêmes auprès des banques centrales à presque zéro tout en acceptant en contrepartie des titres ou autres papiers bancaires de moins en moins fiables ; en ouvrant des lignes de crédit quasi illimitées pour les établissements financiers ; en subventionnant leurs industriels par des aides, des primes à la casse ; en réduisant leur imposition ou les cotisations sociales qu’ils doivent acquitter. Le robinet du crédit pour les banques coule tellement à flots que Patrick Artus, chef économiste de la banque Natixis, parle « d’inondation monétaire » !
Comme les détenteurs de capitaux n’ont pas l’intention d’investir ces sommes dans la production de biens matériels qui ne rapporteraient ni assez ni assez vite, ils préfèrent spéculer. Les masses erratiques de capitaux à la recherche des meilleurs placements s’emparent de tous les terrains possibles et imaginables : les matières premières, les métaux précieux, les denrées alimentaires ou le cours des monnaies. Cette spéculation vient amplifier les effets de la crise en faisant flamber le cours du pétrole ou en faisant grimper le prix du blé, du riz et autres denrées alimentaires, provoquant la famine de millions d’êtres humains.
L’un des terrains de spéculation est celui des obligations émises par les États pour financer leur dette ou leur déficit budgétaire. Ne disposant évidemment pas des sommes astronomiques mises à la disposition du système financier, tous les États – et pas seulement ceux de la zone euro – les empruntent… auprès des marchés financiers, aggravant ainsi leur dette publique.
La dette publique est une vieille histoire, qui faisait déjà écrire à Marx en 1849 : « Aux États-Unis comme en Europe, la charge gigantesque de la dette publique est glissée de main en main jusqu’à ce qu’elle aboutisse sur les épaules de la classe ouvrière. » Mais les dernières décennies ont vu cette dette s’accroître dans des proportions encore jamais connues. Au 1er février 2011, la dette publique des États-Unis, le pays le plus endetté de la planète, atteignait les 14 000 milliards de dollars, un peu plus de 90 % du PIB américain. Elle a augmenté de 3 000 milliards en moins de deux ans ! La dette de la France accumulée au fil des années, en incluant l’endettement des collectivités territoriales et des organismes comme les caisses de Sécurité sociale (c’est la définition de la dette « au sens de Maastricht »), dépassait les 1 500 milliards en 2010. Elle est passée de 60 à 80 % du PIB entre 2007 et 2010, ce qui reflète directement l’effet des interventions de l’État.
Indépendamment de la spéculation, les remboursements quotidiens des intérêts et du capital de ces milliards dus aux banques privées sont une hémorragie sans limite pour les finances publiques. C’est devenu le premier poste des dépenses du budget français.
Dans une grande partie de l’Europe, les financiers ont le choix entre plusieurs dettes publiques, toutes libellées dans la même monnaie, qu’ils peuvent donc acquérir sans aucun risque de change et mettre en concurrence les unes contre les autres. Malgré l’existence d’une seule monnaie, chaque État a sa propre dette publique et son propre budget, plus ou moins en déficit. L’inflation est également différente d’un pays à l’autre selon les facilités de crédit accordée par les banques nationales aux particuliers comme aux industriels.
Tous ces indicateurs permettent aux milieux financiers, à travers les agences privées de notation, de donner une note aux États exactement comme les turfistes donnent une cote aux chevaux de course du PMU. Selon la solvabilité et la fiabilité financière qu’ils prêtent aux États emprunteurs, les financiers peuvent dicter leurs conditions. Ainsi, pour acheter des dettes souveraines, ils exigent des taux d’intérêts très différents selon les pays. L’Allemagne peut émettre un emprunt à 10 ans avec un taux inférieur à 3 % tandis que le Portugal doit payer autour de 5 % et que l’Irlande et la Grèce se sont vu imposer, un moment donné, des taux supérieurs à 10 %.
Et c’est là que la spéculation sur les dettes souveraines s’est transformée en crise de l’euro. Les financiers ne se sont pas contentés de faire monter les enchères en prenant à la gorge les États jugés les plus fragiles. C’est le cours de la monnaie unique qu’ils ont fait baisser. Ils ont testé la solidité de la zone euro et la volonté des dirigeants des pays les plus riches de défendre la monnaie commune. Comme l’exprimait sans fard le directeur de l’Autorité des marchés financiers, Jean-Pierre Jouyet, en avril 2010 au moment de la crise grecque : « Les juges de paix de l’euro ce sont les marchés. Les dirigeants de l’Euroland semblent incapables de prendre des décisions politiques. Les « marchés » ont le sentiment qu’il n’y a aucune volonté politique. Ils cherchent à comprendre quelle est la règle du jeu, quelle est la gouvernance européenne et s’il y en a une. Les marchés ont un sens politique plus développé que l’on ne croit. Ils ne font pas seulement de la spéculation. »
Jouyet est un haut cadre de l’État français qui utilise le jargon de son milieu. Quand il parle des « marchés », il faut traduire : « une poignée de dirigeants des banques et des grandes entreprises européennes ». Et le sens politique qu’il leur prête, c’est de faire pression sur les gouvernements pour qu’ils garantissent leurs opérations financières et qu’ils réduisent considérablement les sommes consacrées aux besoins collectifs de la population pour drainer tous les revenus directement vers les comptes de la bourgeoisie.
Qui spécule contre l’euro ?
Les marchés financiers pouvant acheter les dettes souveraines, ce sont une vingtaine de grandes banques flanquées de quelques fonds spéculatifs appartenant à des milliardaires comme Warren Buffet ou John Paulson. Pour les obligations françaises, vingt banques ont le label « Spécialistes en valeur trésor » et disposent ainsi du monopole de l’accès aux enchères de l’Agence France Trésor qui a emprunté 236 milliards d’euros en 2010. C’est dire que derrière le vocable volontairement mystérieux de « marchés financiers » se cachent des institutions, sinon des individus, parfaitement identifiés.
En réalité, ce sont majoritairement des banques européennes qui détiennent la dette des États membres de la zone euro. Selon une étude publiée en mars 2010 par la banque d’affaire Natixis, 73,5 % de la dette portugaise étaient détenus par neuf pays européens (France, Allemagne, Italie, Pays-Bas, Royaume-Uni, Luxembourg, Suisse, Irlande et Belgique). Les institutions financières françaises (banques, assurances, fonds divers) détenaient à elles seules 26 % de la dette portugaise. Selon la Banque centrale européenne, sur les 104 milliards d’euros de la dette irlandaise, 75 milliards étaient détenus par des non-résidents irlandais, dont 60 milliards par des institutions financières de la zone euro, et les 15 milliards restants par des banques britanniques.
Tous ces chiffres indiquent que les « marchés financiers » qui mettent en péril la zone euro en exigeant des taux d’intérêts exorbitants pour prêter aux États jugés les plus « à risques », ce sont les banques européennes elles-mêmes et même principalement les banques de la zone euro.
Ce n’est donc pas la mondialisation en général, ni les financiers américains présumés hostiles au succès de l’euro, ni des fonds mystérieux, qui spéculent contre la dette des États européens. Non ! Ce sont les grandes banques es­sen­tiel­lement françaises, allemandes ou encore britanniques. En France, ce sont les dirigeants, et derrière eux les actionnaires, de la Société Générale, de BNP Paribas, du Crédit Agricole ou encore de Natixis, la banque d’affaires de la Banque Populaire-Caisse d’Épargne.
Les plans de « sauvetage » imposés par les dirigeants français et allemands
Face aux attaques contre la dette grecque, les dirigeants français et allemands, les plus puissants de la zone euro, ont commencé par tergiverser. Aucun ne voulait dénouer les cordons de la bourse sans avoir la garantie que les sommes mises à la disposition de la Grèce reviendraient dans les coffres de ses propres bourgeois. Ce n’est que lorsque ces attaques ont provoqué un début d’effondrement de l’euro que, pris de panique, les chefs d’État européens ont concocté un plan conséquent de soutien aux pays menacés, ou plus exactement un plan de soutien aux banquiers. Ce plan a créé, de façon encore provisoire, un Fonds européen de stabilisation financière (FESF) qui met à la disposition, non seulement de la Grèce mais des autres États de la zone euro éventuellement défaillants, une somme théorique de 440 milliards d’euros, le FMI apportant lui 250 milliards d’euros dans la corbeille.
Au même moment – et ce n’est pas le volet le moins important du plan – la BCE acceptait pour la première fois de racheter les bons du Trésor émis par les États et détenus par les banques, même quand ces bons du Trésor étaient considérés comme à haut risque. En clair, cela signifie que la BCE récupère désormais dans ses coffres les titres risqués dont les banques veulent se débarrasser. C’est pourtant au nom du risque que les banques exigent des taux d’intérêts toujours plus élevés !
À travers ce mécanisme, ce sont donc les banques européennes qui ont été sauvées sinon de la faillite, au moins de pertes financières considérables en cas de défaillance de l’État grec.
Pour la population grecque, le « plan de sauvetage » fut du même acabit que les « plans de sauvegarde des emplois » dans les entreprises qui licencient ! Elle se vit imposer, par le gouvernement du « socialiste » Papandréou, un plan d’austérité brutal.
Fin novembre, c’était au tour de l’Irlande de subir l’assaut des spéculateurs. Cette fois-ci les dirigeants européens ne tergiversèrent pas. Ils firent pression sur le gouvernement irlandais pour qu’il accepte par anticipation le plan « de sauvetage » que lui proposait l’Union européenne. Le gouvernement irlandais rechigna car il ne devait pas emprunter sur les marchés financiers avant plusieurs mois. Accepter l’intervention de l’Union européenne signifiait la mise en œuvre immédiate d’un plan d’austérité contre la population irlandaise et le déclenchement d’une crise politique…
Mais les Irlandais trinquèrent à leur tour : augmentation des impôts, nouvelle taxe d’habitation, réduction immédiate des emplois publics, baisse de 11 % du salaire minimum, etc. Le 7 décembre, le Parlement votait ainsi un plan d’économie de 15 milliards d’euros en quatre ans.
À travers l’Irlande, Merkel et Sarkozy s’adressaient aux spéculateurs. Ils voulaient éviter une nouvelle attaque contre l’euro. Ils voulaient montrer aux banquiers que le nouveau dispositif, le Fonds européen de stabilisation financière, était opérationnel. Ce fonds ne dispose évidemment pas des 440 milliards théoriquement disponibles et doit les emprunter au fur et à mesure des besoins. Les emprunts réalisés par le FESF sont garantis par les États membres de la zone euro, les banquiers étant censés lui accorder un taux aussi favorable que celui qu’ils accordent aux États membres, en particulier à l’Allemagne ou la France.
D’une part ce taux n’est pas négligeable alors que les banques, elles, se financent à un taux quasi nul auprès de la BCE. En prêtant à un fonds adossé à des États considérés comme fiables, elles ne prennent pourtant aucun risque. Ensuite le Fonds prend lui-même sa marge en prêtant aux États en difficulté. Ainsi, tous les commentateurs se sont félicités du succès de la première émission, réalisée le 25 janvier, auprès des marchés financiers. Le FESF a émis pour 5 milliards d’obligations avec un taux inférieur à 3 % et en a immédiatement prêté 3,3 milliards à l’Irlande au taux de… 6 %.
Voilà un bel exemple de la solidarité européenne !
On comprend pourquoi le Portugal ou l’Espagne ne sont pas pressés d’être « secourus » par l’Union européenne. Tant qu’ils peuvent emprunter eux-mêmes à des taux moins élevés que ceux proposés par le FESF, ils préfèrent s’en passer. Cela ne signifie pas que la population portugaise ou espagnole échappe aux plans d’austérité. Bien au contraire. Imposé par l’Union européenne ou par le gouvernement national sous prétexte de rassurer les banquiers pour éviter un plan de « sauvetage », le poison est aussi violent. Le « socialiste » espagnol Zapatero va supprimer les 426 euros d’allocation-chômage pour les chômeurs en fin de droits et reporter à 67 ans l’âge du départ à la retraite. Le « socialiste » portugais Socrates a fait passer la TVA de 21 à 23 %, réduit salaires et pensions de 2,5 % et supprime lui aussi des milliers d’emplois dans la fonction publique.
Et c’est par anticipation, sous prétexte de réduire la dette publique, que des plans d’austérité de la même eau sont imposés à toutes les classes populaires européennes. Les menaces des banquiers sur l’euro ont fourni un bon prétexte, mais un prétexte seulement, aux gouvernements pour imposer la rigueur aux travailleurs. Si l’unité de l’Europe bourgeoise existe, c’est au travers de la politique antiouvrière menée dans tous les pays.
Merkel et Sarkozy tentent de profiter de leur position renforcée au sein de la zone euro pour imposer à tous les pays de la zone ce qu’ils appellent « un pacte de compétitivité ». Sous prétexte de réduire les écarts d’inflation ou de déficits publics entre les pays, d’améliorer en somme l’unification européenne, c’est un véritable « pacte de brigands » contre les travailleurs : suppression de l’indexation de la hausse des salaires sur celle des prix dans les pays où cette règle est encore très vaguement appliquée, recul général de l’âge de départ à la retraite, etc.
Les failles révélées par la crise de l’euro
Les attaques contre l’euro mettent en lumière à la fois les limites de l’Union européenne, les rivalités jamais disparues entre des puissances concurrentes, mais aussi la volonté des dirigeants des deux principaux États de la zone euro de défendre cette monnaie.
Au terme d’un laborieux processus et de sordides tractations qui durèrent des années, après avoir subi les affres des dévaluations à répétition, des attaques spéculatives contre leurs monnaies et surtout les obstacles au commerce intra-européen que constituaient toutes les opérations de change monétaire, un certain nombre de dirigeants européens avaient fini par renoncer à leur monnaie nationale au profit d’une monnaie unique. Pour que la monnaie soit vraiment commune­, chaque État devait contrôler son déficit budgétaire. Quand un État emprunte pour combler son déficit, cela revient à créer de la monnaie. Et trop de monnaie en circulation, cela crée de l’inflation. Il n’était plus question que chaque État fasse ainsi fonctionner sa planche à billets en ordre dispersé afin de financer des déficits sauvages !
Ces contraintes ont imposé les fameux « critères de convergence » définis fin 1991 lors du traité de Maastricht : chaque État candidat devait avoir un déficit public inférieur à 3 % de son Produit intérieur brut (PIB), une dette publique ne dépassant pas 60 % du PIB, une inflation maîtrisée et une banque centrale indépendante du gouvernement.
Bien sûr, ce sont les pays les plus riches qui ont fixé lesdits critères et eux encore qui ont décidé quels pays candidats satisfaisaient aux conditions. Il y a eu de longues tractations sur la liste des pays à admettre au sein de la zone euro. L’Allemagne a longtemps hésité pour accepter ce qu’elle appelait alors « les pays du club Med » : l’Espagne, le Portugal, l’Italie et plus encore la Grèce. Mais les bourgeoisies française et allemande avaient intérêt à voir se constituer une zone monétaire assez vaste pour leur commerce et leur industrie.
On peut noter au passage que ces critères présentés aux populations comme intangibles quand il s’agissait, déjà, d’imposer rigueur, réduction des services publics et augmentations des impôts pour réduire les déficits publics, ont été al­lé­grement violés quand il s’est agi de voler au secours des banquiers.
Au-delà d’une certaine auto-discipline li­brement consentie, du moins entre les principales puissances, il fallait une force d’arbitrage pour réguler la monnaie commune, fixer les taux directeurs. C’est le rôle qui a été dévolu à la Banque centrale européenne, la BCE, formée d’un commun­ accord entre les représentants du grand capital financier. À sa tête se trouve le Conseil des gouverneurs issus de chaque État membre, avec un président dont le rôle est d’arbitrer et de trancher les différends. Du coup, le choix de ce président – actuellement le Français Jean-Claude Trichet, un ancien chef de cabinet de Balladur – est le fruit de longues et savantes tractations entre les États.
La BCE, si elle est formellement indépendante des gouvernements, n’est pas une institution désincarnée planant au-dessus de la société. Elle est sous le contrôle étroit des bourgeoisies européennes et avant tout française et allemande. Les gouvernements de ces deux pays se livrent en ce moment une bataille feutrée pour savoir qui succédera à Trichet dont le mandat arrive à expiration. Mais la BCE n’est ni plus ni moins sous le contrôle des financiers que ne l’était en son temps la Banque de France.
Ni l’unification monétaire ni l’existence de la BCE n’ont mis un terme aux différences de développement économique entre les pays de la zone et à la concurrence entre les capitalistes de ces pays. Chaque pays a conservé la maîtrise de sa politique budgétaire, fiscale, économique. Ce sont ces différences de taux d’inflation, de niveau d’endettement ou de déficits publics qui ont été mises en lumière par les attaques spéculatives des banquiers.
Il est significatif que Sarkozy et Merkel, chacun se renvoyant la responsabilité, aient d’abord refusé de prêter, sous une forme ou sous une autre, les capitaux qui manquaient à la Grèce. Ce n’est qu’à reculons, pris à la gorge par les banquiers qui menaçaient l’euro, qu’ils se sont décidés à intervenir et à faire passer l’intérêt commun de leurs bourgeoisies à maintenir l’euro avant leurs refus de payer le moindre centime pour les autres.
Rien ne dit que la solution concoctée – la création du Fonds de stabilisation qui prête à des taux presque aussi usuraires que les banquiers privés – résoudra durablement la crise de l’euro. Les tractations continuent pour pérenniser la structure du FESF. Ce qui est maintenant en discussion, c’est la restructuration de la dette grecque, c’est-à-dire son rééchelonnement en allongeant les délais et abaissant les taux d’intérêt versés aux prêteurs. Les dirigeants européens veulent minimiser les pertes pour les banques prêteuses. C’est la BCE qui, après avoir racheté des dizaines de milliards de dettes grecques, y perdra le plus.
Rien ne dit non plus que les rivalités et la concurrence entre les bourgeoisies française et allemande ne provoqueront pas une nouvelle crise de l’euro. Un des points qui agitent régulièrement les milieux patronaux et les économistes, c’est la question du taux de change de l’euro face au dollar et aux autres monnaies. En gros, la bourgeoisie allemande, exportant des produits de haute technologie avec une forte productivité surtout à l’intérieur de la zone euro, défend un euro fort, tandis que la bourgeoisie française, exportant des produits moins haut de gamme, donc plus sensibles à la concurrence, un peu partout dans le monde, préfèrerait un euro plus faible.
Pour l’instant, les unes et les autres sont satisfaites du compromis et souhaitent le maintien de la zone euro. Merkel et Sarkozy l’ont réaffirmé au sommet de Davos de janvier dernier devant les banquiers et les plus riches capitalistes réunis. Mais rien ne garantit que cette unité durera car la crise rend encore plus âpre la concurrence entre les capitalistes.
La sortie de l’euro, une fausse solution réactionnaire
Profitant du contexte des violentes attaques contre les classes populaires de toute l’Europe au nom de la défense de l’euro, les souverainistes, qui s’opposent depuis toujours à l’édification européenne, reprennent du poil de la bête. Passons sur les souverainistes de droite ou d’extrême droite dont le nationalisme et le chauvinisme sont le fonds de commerce traditionnel. Mais les souverainistes de gauche n’ont eux aussi qu’une impasse à offrir aux classes populaires dont ils prétendent défendre les intérêts. D’ailleurs, le souverainisme de gauche charrie le même patriotisme que celui de droite et reprend souvent des arguments très semblables. Ainsi André Gerin cite-t-il feu Philippe Séguin dans son plaidoyer pour sortir de l’euro. Nikonoff ne rate pas une occasion d’expliquer que « l’euro est le nouveau nom du mark » et que l’Allemagne impose un euro fort à toute l’Union européenne. La crainte d’une Allemagne hégémonique en Europe est aussi agitée par Mélenchon qui considère « qu’avoir consenti que les Allemands soient plus nombreux au Parlement européen est une faute politique » même s’il ne veut pas, lui, quitter l’euro mais réclame un euro faible.
Les souverainistes qui revendiquent la sortie de l’euro citent l’exemple britannique dont le gouvernement n’a pas voulu abandonner la livre sterling au profit de la monnaie unique. Ainsi André Gerin : « La Grande-Bretagne, sans la dépréciation de la livre rendue impossible si elle avait appartenu à la zone euro, aurait subi une crise beaucoup plus sévère que sur le continent. » Mais en quoi les travailleurs britanniques ont-ils été protégés des conséquences de la crise ? Le gouvernement Cameron vient d’annoncer l’un des plans d’austérité les plus brutaux de toute l’Europe. Pour économiser 92 milliards d’euros en cinq ans, 500 000 emplois publics vont être supprimés et des millions de pauvres vont perdre les allocations sociales dont ils bénéficiaient encore !
Les souverainistes répètent que les traités de Maastricht (1992) et de Lisbonne (2007) empêchent la BCE de recourir à la planche à billets­ en achetant directement des bons du Trésor sans intérêt. Ils réclament le retour aux banques centrales nationales pour que chacune puisse émettre autant de monnaie qu’elle voudra. Certains vont même encore plus loin en dénonçant une loi de 1973 (donc bien avant l’introduction de l’euro !) quand Giscard était ministre des Finances de Pompidou qui interdisait à la Banque de France de racheter directement les bons du Trésor émis par le gouvernement pour l’obliger à s’adresser aux banques privées.
D’abord leur argument est en partie faux puisque la BCE accepte désormais de racheter les bons du Trésor détenus par les banques, même quand ces titres sont émis par des États considérés comme peu fiables. Destinée à offrir une assurance supplémentaire aux financiers face au risque de défaillance d’un État surendetté, cette opération est aussi une façon de transformer la dette en monnaie. Fin janvier, la BCE avait racheté pour 76 milliards d’obligations d’État et semble décidée à poursuivre cette politique.
Mais surtout, en quoi une politique qui consiste à financer les déficits publics ou à rembourser la dette en créant de la monnaie de singe est-elle une politique favorable aux travailleurs et à la population ? La FED, la banque centrale américaine, vient d’acheter pour 600 milliards de dollars de bons du Trésor émis par le gouvernement américain. Ces milliards sont injectés dans le système financier mondial et viennent alimenter le puits sans fond des capitaux erratiques et la spéculation. Ils contribuent à faire exploser le prix des denrées alimentaires ou du pétrole. S’ils ne provoquent pas, pour l’instant, une inflation aux États-Unis, c’est avant tout parce que le dollar est la monnaie des transactions internationales. Ces dollars additionnels se répartissent sur toute la planète. C’est aussi qu’avec la crise, les bas salaires, le chômage, les prix industriels restent bas. La demande est faible et le marché ralenti, autant de facteurs déflationnistes. Pour autant, ces injections de dollars n’ont pas permis aux ménages américains d’obtenir des prêts à faible taux pour payer leur maison et elles ne donnent pas de travail aux millions de chômeurs.
En outre, la même politique de création monétaire débridée appliquée à des pays d’Europe bien plus petits, ne disposant pas de la suprématie économique américaine et venant de quitter l’euro, se traduirait par une forte inflation. N’en déplaise aux souverainistes, même de gauche, entre les années 1974 et 1983, à l’époque du franc, quand l’inflation dépassait les 10 %, en France, ce sont les travailleurs, dont les salaires avaient toujours un train de retard sur l’augmentation des prix, qui payaient cette inflation en perte de pouvoir d’achat.
À l’exception peut-être de l’Allemagne, un retour aux anciennes monnaies nationales signifierait une dévaluation rapide de la plupart de ces monnaies. C’est d’ailleurs ce que réclament les souverainistes qui voudraient que les gouvernements nationaux retrouvent la possibilité de procéder à des « dévaluations compétitives ». Avoir un euro assez faible, c’est aussi ce que souhaiterait une partie du patronat français qui veut pouvoir exporter à moindre coût que ses voisins. Mais les travailleurs n’ont pas à choisir les intérêts d’une fraction de la bourgeoisie contre une autre. La dévaluation renchérit le coût des importations, notamment celles des matières premières comme le pétrole. Elle provoque une augmentation des prix à la consommation. Là encore, ce sont les classes populaires qui en paient le prix fort.
Les souverainistes présentent la dévaluation monétaire, supposée favoriser les exportations, comme une source de créations d’emplois. Mais toutes les améliorations de compétitivité obtenues sur le dos des travailleurs depuis des années, si elles ont pu favoriser les exportations, n’ont jamais empêché le chômage de masse. En Allemagne, le pays de la zone euro qui exporte le plus, il y a plus de trois millions de chômeurs.
Au cours des années quatre-vingt et quatre-vingt-dix, toute l’Europe a connu des dévaluations à répétition. Les cours des différentes monnaies européennes ne cessaient de fluctuer entre elles. Si les États pouvaient unilatéralement dévaluer leur monnaie pour favoriser leurs exportations, toute une frange de capitalistes se plaignait de ce que ces fluctuations permanentes soient un obstacle au commerce et aux exportations et donc… à l’emploi. Cette instabilité financière était surtout une aubaine pour la spéculation sur le cours des monnaies qui faisait rage durant cette phase de la crise économique. Les spéculateurs ont pu à plusieurs reprises attaquer des monnaies, comme le milliardaire George Soros qui obligea en 1992 le gouvernement britannique à vider ses réserves de devises avant de dévaluer la livre sterling et de sortir du système monétaire européen. On imagine les portes ouvertes aux spéculateurs, vingt ans plus tard, avec des capitaux disponibles considérablement augmentés.
Finalement, les souverainistes et autres altermondialistes choisissent entre deux maladies mortelles du capitalisme. Dénonçant – à juste titre – la dictature des financiers sur toute l’économie et le tribut que doivent leur verser les États sous forme des intérêts de la dette, ils défendent le droit pour chaque État d’émettre autant de monnaie qu’il le souhaite, ce qui ouvre la porte à la spéculation par un autre canal. Ils se font les champions d’un retour aux monnaies et aux prérogatives nationales des États nationaux bourgeois qui n’ont jamais protégé les travailleurs. Outre qu’un tel programme est réactionnaire, il est totalement chimérique.
Ce n’est évidemment pas une raison pour accepter, au nom de la défense de l’euro, les sacrifices exigés par les gouvernements européens. Mais, en franc ou en euro, aucune politique monétaire menée par des politiciens qui défendent les intérêts de la bourgeoisie ne peut être favorable aux travailleurs. Celle proposée par les souverainistes, et conduite par chaque bourgeoisie nationale, exigerait autant sinon plus de sacrifices.
L’intérêt de la classe ouvrière, ce n’est pas le franc contre l’euro, l’endettement contre l’inflation, la spéculation sur les dettes contre la spéculation contre le cours des monnaies. Une politique de classe pour les travailleurs consisterait à offrir comme perspective le contrôle sur la marche des entreprises et sur les banques. Défendre, clairement, l’expropriation des banques, sans indemnité ni rachat, leur centralisation, à l’échelle européenne, puis à l’échelle mondiale, pour en faire des instruments de régulation de l’économie au service de toute la société. En expropriant les banques, en récupérant leurs créances, les travailleurs ne reconnaîtront pas les dettes de la bourgeoisie, tout comme les soviets russes n’avaient pas reconnu celles du tsar, ce qui indigne encore les lointains héritiers des porteurs des emprunts russes.
Le repli nationaliste est un piège qui pourrait même être un jour sanglant. Ce n’est pas seulement la monnaie qu’il faut unifier en Europe, c’est l’ensemble du continent dans des États-Unis socialistes d’Europe débarrassés de la dictature du capital.
12 février 2011
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