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N°134
mars 2011
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République d’Irlande - La classe ouvrière, victime « collatérale » des soubresauts répétés de la crise
L’article que nous publions ci-dessous, paru dans le numéro de janvier de la revue Class Struggle (n° 90) de nos camarades britanniques de Workers’Fight, est consacré aux derniers soubresauts de la crise financière sur l’économie irlandaise.

Depuis sa parution, la crise politique ouverte par l’implosion de la coalition au pouvoir – entre le parti de la droite nationaliste de Brian Cowen, Fianna Fail, et le parti des Verts – a connu bien des rebondissements, et devrait se dénouer avec les élections anticipées du 25 février. Et pour l’occasion, on a assisté à une véritable chorégraphie politicienne destinée à sauver la face à une classe politique largement discréditée.

C’est ainsi que le parti des Verts, à qui le plan d’austérité avait servi de prétexte de rupture, a non seulement voté ce plan, mais également les lois organiques qui en définissent les modalités d’application. De ce point de vue, les partis d’opposition n’ont guère fait mieux, puisque tout en votant contre le budget, ils n’ont rien fait pour bloquer, ni même ralentir le passage de ces lois organiques. De toute évidence aucun parti n’a voulu risquer de repousser la mise en œuvre de ces mesures contre la population laborieuse, ni d’avoir à en assumer la responsabilité après les élections du 25 février.

Quant à Fianna Fail, ses principaux ténors ont commencé à quitter la barque de Brian Cowen dès avant le vote des lois organiques. Le 15 janvier, le ministre des Affaires étrangères Michael Martin démissionnait de son poste en réclamant l’élection d’un nouveau leader de Fianna Fail. Le 18 janvier, il était imité avec fracas par Mary Harney, la ministre de la Santé. Le 21 janvier, Brian Cowen répondait en démissionnant… de son parti, tout en déclarant qu’il resterait Premier ministre jusqu’à l’adoption des lois organiques. Aussitôt six autres ministres rendaient leur tablier.

Ainsi, tous les partis parlementaires auront-ils pris, d’une façon ou d’une autre, leurs distances envers une politique qu’ils savent profondément impopulaire, sans rien faire pour s’y opposer, tandis que Brian Cowen, en politicien responsable de la bourgeoisie, se chargeait d’en assumer toute la responsabilité.

C’est sur ce fond de grand guignol politicien que s’est ouverte la campagne électorale pour les élections du 25 février. À l’heure où nous écrivons nul ne peut dire comment les classes populaires se serviront de leur bulletin de vote à cette occasion, ni surtout si elles s’en serviront, plutôt que de voter avec leurs pieds dans un scrutin où il n’y a de toute évidence aucun enjeu pour elles.

Sans doute le vote de Fianna Fail a-t-il toutes les chances de s’écrouler. C’est en tout cas ce que laissent penser les sondages qui lui donnent 14 % d’intentions de vote, alors que son score n’est jamais descendu en dessous de 39 % depuis 1932 !

Mais les travailleurs n’auront guère de moyen de sanctionner réellement la politique antiouvrière de la coalition sortante dans cette élection. Car, comme l’a souligné le débat télévisé du 14 février entre les cinq partis en lice, ceux-ci se gardent bien de s’engager à revenir sur les mesures adoptées. S’ils cherchent à se distinguer de Fianna Fail, c’est tout au plus sur le terrain de la surenchère nationaliste, en lui reprochant d’avoir cédé à Bruxelles et au FMI.

Sans doute le Parti travailliste se paie-t-il aussi la coquetterie de laisser entendre que, une fois élu, il ne se sentira pas lié par le plan de Cowen. Mais sa seule perspective, comme par le passé, est de se joindre, en tant que partenaire minoritaire, à un gouvernement dirigé par Fine Gael, l’autre grand parti de droite, si tant est que celui-ci ait besoin de ses voix, ce qui n’est pas certain. Or la politique de Fine Gael ressemble à s’y méprendre à celle de Fianna Fail. Quant aux nationalistes de Sinn Fein, dont le « radicalisme » a toujours été surtout verbal, et l’est d’autant plus aujourd’hui qu’en Irlande du Nord, ce sont ses représentants qui, dans le cadre du gouvernement régional, appliquent la politique d’austérité de Londres, ils jouent d’autant plus de la carte nationaliste qu’ils cherchent surtout à gagner des voix dans l’électorat rural traditionnel de Fianna Fail.

Cette élection a donc toutes les chances d’être marquée par la continuité dans l’austérité. Reste à savoir ce qui viendra après. Sur ce plan, il est possible que les directions syndicales, qui depuis novembre dernier brillent par leur silence pour ne pas gêner le Parti travailliste, prennent des initiatives pour rappeler aux vainqueurs qu’ils doivent compter avec les appareils syndicaux. Dans les années récentes, il est arrivé bien des fois aux travailleurs irlandais de tirer parti de telles initiatives pour exprimer leur colère. Mais si la classe ouvrière irlandaise veut marquer des points face à l’offensive de la bourgeoisie, il lui faudra en plus dépasser le cadre des arrière-pensées des directions syndicales et prendre ses luttes entre ses propres mains.
22 février 2011
Le 7 décembre 2010, le Parlement irlandais a adopté, à quelques voix de majorité, le projet de budget déposé par la coalition au pouvoir du parti Fianna Fail (droite nationaliste) et du parti Vert, dirigée par le Premier ministre Brian Cowen. S’inscrivant dans le cadre du « plan de reprise nationale » préconisé par ce dernier, il s’agit en fait du quatrième plan d’austérité qu’ait connu le pays en trois ans, et à certains égards, du plus brutal.
À titre de justification, on a laissé entendre dans les sphères officielles que ce train d’austérité était lié aux conditions imposées par l’Union européenne et le Fonds monétaire international, dans le cadre de leur « plan d’aide » à l’Irlande finalisé à la fin novembre, conditions que le gouvernement aurait acceptées à son corps défendant, du fait de l’aggravation de la situation économique et des pressions politiques dont il était l’objet. Mais pour l’essentiel, il ne s’agissait là que d’un tour de passe-passe destiné à détourner la colère suscitée par les mesures d’austérité dans l’opinion populaire.
Il est vrai que Brian Cowen aurait sans doute préféré un arrangement plus discret, lui fournissant des moyens financiers pour parer au plus pressé face à la crise du système bancaire irlandais, plutôt que le cirque à grand spectacle d’un tel plan d’aide internationale, qui ne pouvait qu’indisposer les préjugés nationalistes d’une grande partie de l’électoral traditionnel du Fianna Fail, et cela à un moment où ce parti était au plus bas dans les sondages. Et il est probable que Cowen a subi, de la part des trois grands pays de l’Union, l’Allemagne, la Grande-Bretagne et la France, de fortes pressions pour donner son accord à ce plan d’aide, non pas, bien sûr, dans le but de fournir une aide quelconque à la population irlandaise, ou même à l’économie du pays, mais au premier chef pour protéger les intérêts des grandes banques internationales opérant en Irlande. Mais de là à dire que les mesures d’austérité du budget de décembre résultent du plan d’aide internationale, il y a un très grand pas.
Une nouvelle offensive contre la classe ouvrière
Car, en fait, la perspective d’un nouveau budget d’austérité pour le mois de décembre avait été à l’ordre du jour depuis le 29 mars, lorsqu’une chute brutale de 20 % du cours des actions de la plus grande banque irlandaise, Allied Irish Banks, avait provoqué l’annonce d’un nouveau plan de sauvetage bancaire. Qui plus est, après l’apparition, en septembre, de nouvelles failles dans le système bancaire irlandais, le gouvernement s’était efforcé de préparer l’opinion publique à des mesures d’austérité encore plus brutales que celles annoncées précédemment.
Quand vint la fin du mois d’octobre, bien avant que l’on parle de la possibilité d’un plan d’aide internationale pour l’Irlande, la plupart des attaques contre les classes populaires qui devaient trouver place dans le budget de décembre avaient déjà été évoquées par le gouvernement, y compris l’augmentation de 7 à 15 milliards d’euros de l’objectif de réduction du déficit budgétaire pour 2014, et la mise en œuvre de 40 % de cette réduction dès 2011. C’est dire que le fait de faire figurer la liste de ces mesures d’austérité en appendice à l’annonce officielle du plan d’aide internationale à l’Irlande, n’était de la part de Brian Cowen qu’un mensonge politicien éhonté.
Comme ceux qui l’avaient précédé, le plan d’austérité du 7 décembre affectera prin­ci­pa­lement les couches les plus pauvres de la population : toutes les allocations sociales sont réduites et il y aura un durcissement des mesures répressives contre les chômeurs ; le montant de la retraite d’État est bloqué pour quatre ans et l’âge de la retraite sera progressivement repoussé à 66 ans en 2014 et 68 ans en 2028 ; des changements dans les tranches d’imposition sur le revenu rendront imposables un grand nombre de foyers pauvres qui ne l’étaient pas ; enfin, la TVA passera de 20 à 23 %. Dans le secteur public, qui avait été la principale cible des deux plans d’austérité précédents, le gouvernement s’assoit purement et simplement sur l’accord de Croke Park qu’il avait passé avec les syndicats en 2009, dans lequel il s’était engagé à ne pas baisser les salaires et à ne pas recourir aux licenciements, en échange d’une aggravation importante des conditions de travail et d’emploi dans le secteur public : non seulement le budget de décembre prévoit la suppression de 24 000 postes dans le secteur public (ce qui dépasse de loin les départs naturels), mais il prévoit également une baisse de 10 % des salaires pour les nouveaux embauchés.
En revanche, il n’est pas question dans ce budget de toucher aux privilèges des nantis. À croire que, contrairement aux allocations chômage et aux emplois publics, le maintien du taux d’imposition des bénéfices des entreprises à 12,5 % (et à 0 % pendant trois ans pour les « start-up ») ne contribue pas au creusement du déficit !
Mais la mesure de ce budget qui a suscité le plus de colère dans la population et sera sans doute la plus lourde de conséquence pour l’ensemble de la classe ouvrière, est la baisse du salaire minimum de 11,5 % qui est entrée en application dès le début janvier. C’est d’ailleurs cette baisse qui fut la principale cible de la colère exprimée lors des grandes manifestations contre l’austérité qui ont eu lieu à Dublin à l’appel des syndicats, le 27 novembre et le 7 décembre, colère qui conduisit Brian Cowen à préciser en hâte que la baisse du salaire minimum ne concernerait que les nouveaux embauchés, pas ceux qui le touchaient déjà. Mais l’hypocrisie de cette « concession » crève les yeux, quand on sait à quel point il est facile pour le patronat de licencier des travailleurs, pour la plupart précaires, qui seraient payés à l’ancien taux du salaire minimum, pour les réembaucher immédiatement au nouveau taux réduit.
Ce qu’il y a de particulièrement cynique dans cette attaque contre le salaire minimum c’est que, n’ayant rien à voir avec l’objectif de réduction du déficit, elle n’a ostensiblement pas d’autre but que de satisfaire l’avidité au gain du patronat. En effet, depuis le mois de septembre, les organisations patronales n’en finissent pas de réclamer à grands cris la baisse des salaires. C’est ainsi qu’en octobre le patronat de la construction électrique a réclamé des syndicats qu’ils acceptent une baisse de 10 % des salaires pour 10 000 travailleurs du secteur. De même, la puissante fédération patronale du bâtiment qui, il y a quelques mois, avait saisi le Tribunal du travail (sorte d’arbitre consultatif dans les conflits du travail) d’une demande de réduction des salaires de 30 % pour les 120 000 travailleurs du secteur, vient de revenir à la charge en exigeant la mise en application de la baisse de 7,5 % recommandée par cette instance. Autant dire qu’en s’attaquant au salaire minimum, non seulement le gouvernement va appauvrir encore plus les travailleurs qui le touchent, mais il indique également au patronat que le moment est venu pour lui de s’attaquer aux salaires de l’ensemble des travailleurs.
Fuite en avant dans la crise bancaire
En fait, ce que cette nouvelle offensive contre la classe ouvrière et l’intervention directe de l’UE et du FMI dans la crise irlandaise ont réellement de commun, c’est de refléter l’impact sur l’Irlande des soubresauts répétés de la crise. Après la Grèce, le Portugal et l’Espagne, ces soubresauts ont refait surface une nouvelle fois en Irlande. Et malgré la petite taille de l’économie irlandaise (environ un treizième de l’économie française en terme de PIB), cette récurrence de la crise irlandaise a, une fois de plus, provoqué une série d’ondes de choc sur les marchés financiers mondiaux. Quant à la classe ouvrière irlandaise, elle se trouve réduite au rôle de « victime collatérale » des tentatives du système de rectifier ses propres déséquilibres, et à quel prix !
Personne ne s’aventurerait à prétendre aujourd’hui que Dublin a jamais eu le moindre contrôle réel sur le déroulement de la crise bancaire issue de l’éclatement de la bulle spéculative immobilière irlandaise. Et pourtant, durant l’essentiel de l’année 2010, les politiciens irlandais ne se lassaient pas de l’affirmer. Et pas seulement eux, mais également des gens comme Jean-Claude Trichet, le président de la Banque centrale européenne, la BCE : lorsque la Grèce se trouva prise dans l’œil d’une tornade financière au premier trimestre 2010, ne vit-on pas Trichet admonester les autorités grecques en les invitant à suivre le « modèle » de l’Irlande ?
C’est qu’à l’époque tout le monde prétendait que les mesures d’austérité brutales du gouvernement irlandais destinées à faire payer la note du sauvetage des banques par la population laborieuse, constituait la meilleure protection possible contre le risque d’une faillite étatique et la voie la plus sûre vers la reprise. On prétendait qu’une telle politique serait « récompensée » par les marchés, qui se montreraient enclins à offrir des crédits à bas prix pour soutenir un comportement aussi méritant. Comme si les marchés, c’est-à-dire les puissantes institutions financières qui y font la loi, avaient d’autre préoccupation que leurs profits immédiats ! En fait, s’il existe une illustration de l’inanité qu’il y a à chercher à satisfaire les marchés financiers, c’est bien celle offerte par l’Irlande !
Il y avait néanmoins des voix isolées pour dénoncer le fait que la politique du gouvernement irlandais ne prenait pas en compte, et ne pouvait donc résoudre, le problème posé par la montagne de prêts pourris que les banques irlandaises dissimulaient et auxquels ils attribuaient une valeur fictive pour gonfler leurs bilans. Déjà, les marchés avaient « récompensé » Allied Irish Banks et ses prêts pourris, en faisant plonger le cours de ses actions. Et chacun savait, sauf ceux qui ne voulaient rien voir, que l’on pouvait s’attendre à bien pire.
En mai, par exemple, Morgan Kelly, un professeur d’économie à l’université de Dublin connu pour ses attaques contre le parasitisme des banques et des spéculateurs, publia dans le quotidien Irish Times, un article intitulé « Le fardeau de l’État irlandais pourrait bien éclipser celui de l’État grec ». Kelly y écrivait : « Entre les promoteurs immobiliers, les entreprises et les prêts aux particuliers, les banques irlandaises ont toute chance de perdre dans les 50 milliards d’euros en étant optimiste (mais plus probablement un montant approchant les 70 milliards). » Et il ajoutait : « L’économie irlandaise ressemble à un patient qui perdrait son sang par deux blessures. Le gouvernement a pris, avec compétence, les mesures nécessaires pour cautériser la plus petite des deux blessures – la blessure budgétaire. Mais il s’obstine à prétendre que les litres de sang qui coulent de la blessure bancaire sont « gérables ». Les marchés financiers ne tarderont pas à marquer leur désaccord, en provoquant une crise de la dette irlandaise. Le plus probable est que la première torpille soit une vague de spéculation contre les banques irlandaises sur le marché de la dette inter-bancaire. […] Déjà les banques irlandaises ont bien du mal à emprunter des fonds à plus d’une semaine. […] Notre problème ce n’est pas tant celui de la dette de l’État, mais celui de la dette des banques. »
En fait, le scénario envisagé par Kelly s’était déjà amorcé derrière le paravent du secret bancaire. Considérant que les banques irlandaises étaient virtuellement en faillite, les autres banques – et en particulier leurs concurrentes européennes – refusaient de leur prêter de l’argent autrement qu’à très court terme, provoquant l’intervention de la BCE, puis de la Banque centrale d’Irlande, pour éviter une paralysie complète du système bancaire. En l’espace de six mois, les six plus grosses banques irlandaises accumulèrent une montagne de nouvelles dettes dont l’encours total atteignit 181 milliards d’euros – l’équivalent de 140 % du PIB irlandais ! – dont 136 milliards auprès de la BCE et 45 milliards auprès de la Banque centrale d’Irlande.
Cette augmentation colossale de la dette des banques irlandaises leur servit à faire face à des pertes de trois types.
Tout d’abord, il y avait les pertes liées aux prêts pourris qu’elles détenaient. Une proportion croissante de ces prêts était transférée à NAMA (Agence nationale d’administration des actifs), créée par le gouvernement irlandais pour débarrasser les banques de ces prêts pourris tout en leur évitant de trop grosses pertes. NAMA rachetait ces prêts avec une décote moyenne de 50 % par rapport à leur valeur nominale. Pour les banques, c’était une très bonne opération, pour des prêts ne produisant plus d’intérêts et qui n’avaient pratiquement aucune chance d’être remboursés un jour, même partiellement. Mais, cela signifiait également que les banques devaient faire figurer cette décote de 50 % comme une perte dans leurs comptes, ce qui ne pouvait que révéler peu à peu toute l’étendue de leurs pertes réelles.
Ensuite, à partir du mois d’avril, les banques durent subir une hémorragie affectant leur plus solide source de financement – leurs dépôts. Ce ne fut pas le résultat d’un mouvement de panique tel que celui qui avait entraîné la faillite de la banque britannique Northern Rock. Il n’y eut ni queue devant les agences, ni besoin de faire appel à la police pour calmer la colère des petits déposants. Discrètement, un grand nombre de gros investisseurs, irlandais aussi bien qu’étrangers, vidèrent leurs comptes. Au point qu’à la fin septembre, on estime que 35 milliards d’euros avaient disparu des coffres des principales banques, l’équivalent de plus d’un quart du PIB irlandais ! Après des années passées à accumuler des profits confortables grâce à la bulle spéculative et au régime fiscal irlandais, ces gros investisseurs retiraient leur mise, de peur de se trouver pris au piège dans un écroulement général du système bancaire irlandais.
Enfin, une autre hémorragie se produisit en septembre. Dans un article publié un mois plus tard dans l’Irish Times, Morgan Kelly raconta ce qui s’était passé : « Le mois de septembre a marqué le point de non-retour dans la crise bancaire irlandaise. Au cours de ce mois, des dettes bancaires d’un montant total de 55 milliards d’euros sont arrivées à échéance et ont été remboursées (principalement à des banques britanniques, allemandes et françaises), essentiellement grâce à des emprunts auprès de la BCE. Jusqu’à cette date, l’Irlande pouvait, en toute légalité, invoquer le fait que trois des banques couvertes par sa garantie, avaient dissimulé des informations sur leur solvabilité réelle, pour leur retirer sa garantie. (...) Avec le remboursement de ces 55 milliards, le gouvernement perd la possibilité de résoudre la crise bancaire en en faisant partager les frais aux créanciers des banques. »
En effet, en retirant la garantie de l’État aux prêts interbancaires obtenus par les banques irlandaises, le gouvernement aurait été en position de négocier un compromis avec leurs gros créanciers, essentiellement des banques internationales. Au lieu de cela, le gouvernement irlandais et la BCE firent tout ce qui était en leur pouvoir pour que ces banques internationales rentrent dans leurs fonds, comme s’il n’y avait jamais eu de crise bancaire, au prix d’une augmentation considérable de l’endettement des banques irlandaises. Le résultat de tout cela fut qu’à la fin septembre, les banques irlandaises, désormais sous perfusion permanente de l’État irlandais et de la BCE, se trouvaient encore plus près de la faillite qu’en mars. Néanmoins, du fait du secret bancaire, bien peu de gens étaient en position de mesurer ce qui se passait réellement. De sorte que le 28 septembre, la grande majorité de la population tomba des nues lorsque le gouvernement annonça qu’une détérioration imprévue de la situation nécessitait d’augmenter l’injection de fonds publics dans le système bancaire de 33 milliards d’euros à une somme située entre 46 et 50 milliards (38 % du PIB). Somme qui venait s’ajouter, bien sûr, aux 30 milliards d’euros que le gouvernement avait déjà engagés dans le financement de NAMA, pour racheter les prêts pourris des banques. Moyennant cette nouvelle injection de fonds, la part de l’État dans le capital de Allied Irish Banks devait passer de 25 % à plus de 90 % et sa part dans le capital de Bank of Ireland devait passer de 36 à 62 % – donnant à l’État le contrôle de cinq des six plus grosses banques du pays.
Le même communiqué officiel révéla aussi que, après un bref répit au cours du premier trimestre 2010, l’économie s’était remise à se contracter tandis que le revenu fiscal de l’État avait diminué de façon alarmante. Une semaine plus tard, le ministre des Finances Brian Lenihan annonçait que, du fait de l’aggravation de la crise bancaire, la réduction du déficit budgétaire prévue pour 2011-2014 devrait s’élever non plus à sept milliards d’euros, mais à 15 milliards, qui viendraient s’ajouter aux 14,6 milliards de réductions budgétaires et d’augmentations d’impôts déjà imposés à la population depuis 2008.
La grande peur des banques internationales
Dans son article cité plus haut, Morgan Kelly avait formulé le jugement suivant sur la politique du gouvernement vis-à-vis des banques : « Tout le monde est gagnant. Tout au moins tous ceux qui comptent. Les banques allemandes et françaises dont la solvabilité est le souci principal de la BCE ont récupéré leurs fonds. Les dirigeants politiques irlandais […] se font féliciter d’avoir si bien joué le jeu par leurs suzerains européens. Et, ce qui est encore mieux, en dehors du départ symbolique de quelques individus trop vieux ou trop riches pour s’en soucier, les dirigeants des banques qui ont causé la crise continuent à jouir des riches récompenses qu’ils ont si bien gagnées. Le seul problème c’est que la garantie illimitée donnée par l’État pour couvrir les pertes des banques dépasse très largement sa capacité fiscale. » Dans ces conditions, concluait Kelly en faisant référence au plan d’austérité annoncé par le gouvernement, « à quoi bon ce jeu de chaises musicales avec les dépenses de l’État, alors que l’iceberg des pertes bancaires va nous couler de toute façon ? Ce qui pousse le taux d’intérêt sur la dette de l’État à des niveaux records, ce n’est pas le déficit du gouvernement, c’est le sauvetage bancaire. »
Et il est vrai que, malgré l’aggravation des mesures d’austérité annoncée par le gouvernement irlandais, celui-ci ne fut pas « récompensé » par « les marchés ». Au contraire, la spéculation contre les bons d’État irlandais continua de plus belle. Au point qu’à partir du mois d’octobre, le taux d’intérêt sur les emprunts futurs de l’Irlande dépassa les 7 % pour atteindre près de 10 % en novembre.
Évidemment, le déficit budgétaire irlandais, dont on estimait qu’il atteindrait sans doute 32 % du PIB pour l’année 2010, y était pour quelque chose. Mais chacun savait que, dans le meilleur des cas, ce déficit ne représentait qu’une fraction des engagements présents et futurs du gouvernement pour préserver le système bancaire et les spéculateurs tenaient compte du coût probable de ces engagements dans leurs paris, sans accorder beaucoup de crédit à l’efficacité des mesures d’austérité annoncées.
Quoi qu’il en soit, venant après la crise de la dette de l’État grec, et à un moment où celles de l’Espagne et du Portugal étaient elles-mêmes visées par une vague spéculative, cette offensive soudaine contre la dette de l’État irlandais ne faisait qu’augmenter le risque de contagion à d’autres pays de la zone euro et, par contrecoup, menaçait la stabilité de l’euro lui-même, causant bien des inquiétudes dans les capitales européennes.
Pourtant, ce fut la menace que représentait la crise bancaire irlandaise elle-même, et plus précisément la crainte des grandes banques européennes que cette crise finisse par menacer leurs profits, qui amena les gouvernements européens à envisager une intervention directe, et pas seulement ceux de la zone euro, mais également le gouvernement britannique. L’ironie de l’histoire fut néanmoins que cette crainte naquit non pas de la crise irlandaise elle-même, mais des tentatives en cours, aussi bien en Irlande que dans le reste de l’Europe, pour contenir les effets de la crise financière.
D’abord, il y eut les tentatives du gou­ver­nement irlandais pour réduire un peu l’endettement colossal de ses banques. Si l’on exclut leurs dettes auprès des institutions monétaires, la dette des banques irlandaises était, comme c’est l’usage, répartie grossièrement en deux catégories. D’un côté il y avait une dette dite « senior », due pour l’essentiel à de grandes banques internationales, qui ne rapportait aux créanciers qu’un taux d’intérêt modéré, mais jouissait d’un niveau élevé de protection en cas de faillite. De l’autre, il y avait la dette dite « junior », constituée de titres spéculatifs à haut rendement (assez similaires aux titres opaques qui contribuèrent à étendre la crise des « subprimes » américains à l’ensemble du système financier international), mais qui ne jouissait pratiquement d’aucune protection en cas de faillite. Comme les titres de la dette « junior » étaient pratiquement invendables, le gou­ver­nement irlandais escomptait que leurs détenteurs seraient prêts à les revendre, même moyennant une forte décote, pour limiter leurs pertes. Dans le cas de Anglo-Irish Bank, par exemple, les détenteurs de dette « junior » se virent imposer l’échange de leurs titres contre des actions de la banque, tandis que dans le cas de Bank of Ireland, ils durent revendre leurs titres pour 20 % de leur valeur nominale.
Mais quand ce processus fut lancé pour la première fois, il ouvrit la boîte de Pandore en provoquant toute une discussion publique sur une possible extension de ce processus à certains détenteurs de dette « senior », et cela d’autant plus que la garantie offerte par l’État à ce type de dette aurait dû se terminer à la fin de l’année 2010. Pourtant, non seulement le gouvernement Cowen ne fit absolument rien pour encourager de telles spéculations, mais pour bien marquer sa volonté de couper court aux rumeurs, le gouvernement annonça la prolongation de sa garantie jusqu’en juin 2011.
Mais, pour les marchés financiers, c’était déjà trop tard. Les grandes banques internationales étaient horrifiées à l’idée qu’en tant que détentrices de dette « senior », on puisse envisager de leur faire partager le coût de la crise irlandaise. Tout comme elles étaient terrifiées à l’idée que de telles rumeurs puissent faire exploser le taux d’intérêt qu’elles auraient à payer à l’avenir sur leurs propres emprunts. Dans le même temps, une vague de spéculation s’abattait sur la plu­part des grandes places boursières, entraînant une baisse modeste, mais générale du cours des actions bancaires.
Vint ensuite le scandale provoqué par des propos de la chancelière allemande Angela Merkel, au moment où se discutait la mise en place d’un mécanisme permanent de sauvetage financier pour l’Union européenne à partir de 2013. Angela Merkel avait en effet mentionné la possibilité de faire partager le coût des futurs sauvetages financiers effectués par l’Union par les détenteurs de titres de dette. Pour Merkel, il ne s’agissait sans doute de rien de plus que d’un coup de démagogie, destiné à rassurer des contribuables allemands peu désireux de payer la facture pour des banquiers voyous. Mais ses propos étaient suffisamment vagues pour prêter le flanc à de multiples interprétations. Et, bien que les dirigeants européens aient saisi l’occasion du sommet du G20 à Séoul pour affirmer avec un bel ensemble qu’en tout état de cause, la nouvelle réglementation en cours de discussion ne s’appliquerait à aucun titre de dette émis avant 2013, cela n’empêcha pas les actions bancaires de piquer une nouvelle fois du nez sur les marchés boursiers.
La toile d’araignée des banques internationales
Pourquoi les banques internationales se montraient-elles si inquiètes de l’impact de la crise irlandaise sur leurs profits, alors que l’économie irlandaise ne représente pas plus de 2 % de l’économie de la zone euro ? Il faut en chercher la raison dans le rôle particulier joué par ce pays dans la finance européenne, rôle dont l’origine remonte à l’époque de ce que l’on appela le boom du Tigre celtique.
L’Irlande était (et reste) utilisée par la plupart des grandes banques internationales comme un paradis fiscal. Elle offrait toutes les facilités que l’on peut trouver dans un pays riche, aussi bien dans le domaine technologique qu’en matière de compétences, avec en prime la fiscalité la plus basse du monde industrialisé (pour les entreprises, s’entend). Elle faisait partie de la zone euro, ce qui en faisait une base d’opération commode pour les banques de cette zone. Ses liens historiques étroits avec le capital britannique et américain en faisaient une base idéale pour les banques anglaises et américaines dans leurs opérations vers la zone euro et pour les banques de la zone euro voulant opérer sur le marché anglais.
Tous ces facteurs contribuèrent à attirer vers l’Irlande un flot considérable de capitaux de toutes origines, mais plus particulièrement d’Europe – flot qui alimenta le gonflement d’une bulle spéculative immobilière au cours de la décennie précédant la crise. Plus cette bulle gonfla et plus les banques internationales voulurent augmenter leur part du gâteau. C’est ce qui explique l’énorme en­det­tement du système bancaire irlandais auprès des banques internationales.
Aujourd’hui, d’après les chiffres de la Banque des règlements internationaux, ce stock de dettes représente l’équivalent de 425 % du PIB irlandais –  et 300 % du PIB pour leurs dettes auprès des banques européennes. Parmi les pays de l’Union européenne, les créanciers les plus importants sont, par nationalité, les banques britanniques avec 114 milliards d’euros de prêts, suivies des banques allemandes avec 106 milliards et des banques françaises avec 38 milliards.
Une partie de cette dette est constituée de titres « junior » sur lesquelles les banques internationales savent depuis longtemps qu’elles subiront des pertes. C’est pourquoi, tout récemment, la banque britannique Lloyds a dû faire des provisions de cinq milliards d’euros pour couvrir les pertes qu’elle prévoit sur son portefeuille de titres « junior » irlandais, dont la banque estime que 90 % sont en partie ou totalement irrécupérables.
Mais la plus grande partie de la dette des banques irlandaises auprès des banques internationales est constituée de dettes « senior » dont l’avenir dépend entièrement de la capacité financière du gouvernement irlandais à utiliser les fonds publics dont il dispose pour aider les banques du pays à les rembourser. C’est évidemment là que la ligne séparant l’endettement de l’État irlandais de l’endettement des banques du pays devient des plus floues. À cause de la nationalisation de fait d’une grande partie de la dette « senior » des banques irlandaises par le mécanisme de la garantie de l’État, les craintes que les banques irlandaises soient touchées par la faillite alimente les craintes que l’État irlandais soit lui-même touché par la faillite, et vice-versa.
Qui plus est, le rôle particulier des banques irlandaises en Europe fait que leur crise représente une menace qui, dans un certain nombre de pays européens, va bien au-delà du système bancaire. Cela tient au fait qu’une part importante des investissements des banques internationales dans les banques irlandaises est en fait destinée à être réinvestie hors d’Irlande.
Un exemple de ces pratiques est celui de la banque allemande Hypo Real Estate (aujourd’hui nationalisée) qui se servit d’une filiale irlandaise, la Depfa Bank, comme véhicule pour le plus gros de ses investissements immobiliers en Italie.
Mais ce sont les banques britanniques qui fournissent sans doute l’illustration la plus spectaculaire de ces pratiques. Parmi les grandes banques britanniques, les plus actives en Irlande étaient (et sont toujours) Royal Bank of Scotland (dont la filiale Ulster Bank est la quatrième banque irlandaise) et Halifax-Bank of Scotland (aujourd’hui absorbée par la banque Lloyds). Non seulement ces banques prirent leur part des profits dans la bulle spéculative irlandaise, mais elles se servirent du système bancaire irlandais pour augmenter leur part de la bulle immobilière britannique. En particulier, les banques britanniques utilisèrent des banques irlandaises pour financer la réalisation de grands projets immobiliers en Grande-Bretagne par des promoteurs irlandais. C’est pourquoi, au moment où éclata la crise, de nombreux grands ensembles de prestige londoniens appartenaient à des promoteurs irlandais – dont toute une série de grands hôtels, de gratte-ciel du nouveau quartier des affaires de Docklands, le siège somptueux de la banque Rothschild dans la City, et bien d’autres.
Mais comme, depuis, bon nombre de ces promoteurs ont fait faillite, la propriété de ces grands ensembles a été transférée à NAMA, ou le sera bientôt. Le portefeuille de propriétés commerciales que détient cet organisme en Grande-Bretagne est devenu si important que sa liquidation en urgence, par exemple au cas où le gouvernement irlandais, pris à la gorge, chercherait à monnayer les actifs de NAMA, aurait des conséquences dévastatrices pour le marché de l’immobilier commercial britannique, et par conséquent­ pour les grandes banques britanniques qui y ont investi des capitaux considérables.
Pour compléter cette description du réseau complexe des liens entre les banques irlandaises et internationales, il faut ajouter un autre aspect de l’activité des banques britanniques. Comme les taux d’intérêts bancaires en vigueur en Grande-Bretagne étaient supérieurs à ceux pratiqués dans la zone euro, les banques britanniques ont beaucoup joué sur cette différence, utilisant le système bancaire irlandais comme source de liquidités. Cela explique l’endettement considérable des grandes banques britanniques auprès de leurs homologues irlandaises, pour un total de 159 milliards d’euros, équivalent à 120 % du PIB irlandais. Autant dire que si, sous la pression de la crise, des banques irlandaises en venaient à être placées sous administration et leurs débiteurs étaient sommés de régler leurs dettes, les banques britanniques auraient un gros problème, surtout à un moment où la Banque d’Angleterre admet que ces banques ont des difficultés à trouver les fonds nécessaires pour faire face à leurs échéances de 2011.
Pour en revenir à novembre 2010, du fait même de l’existence de cette toile d’araignée financière inextricable qu’elles avaient tissée autour de l’Irlande, les grandes banques internationales avaient toutes les raisons de craindre que l’aggravation de la crise irlandaise, crise dont elles étaient en partie responsables, ait un effet boomerang fort dommageable pour leurs profits.
Le sauvetage des banques internationales
Les autorités européennes auraient sans doute pu continuer à soutenir les banques irlandaises par le biais de la BCE et c’est certainement ce que le gouvernement irlandais aurait préféré.
Mais cela soulevait un certain nombre de problèmes. Tout d’abord, cette forme d’intervention n’avait pas réussi à endiguer la spéculation sur la dette d’État irlandaise, ni donc la menace que cela impliquait pour la zone euro. Par ailleurs l’encours des prêts consentis par la BCE aux banques irlandaises avait atteint un niveau dangereux : il représentait près d’un tiers des engagements nets de la BCE, hors de toute proportion avec l’importance de l’économie irlandaise par rapport à l’ensemble de la zone euro. C’est pourquoi, à partir du mois d’octobre, la BCE imposa des restrictions à l’attribution de nouveaux prêts aux banques irlandaises, mais sans autre résultat que de faire exploser leur endettement auprès de la Banque centrale d’Irlande, ce qui ne fit qu’exacerber la spéculation contre la dette de l’État irlandais.
Mais surtout les grandes banques européennes voulaient une protection plus sûre contre les contrecoups de la crise bancaire irlandaise. Pour elles, même s’il était vrai que le gouvernement irlandais disposait d’assez de liquidités pour faire face à son déficit budgétaire pour les six mois à venir, ce que personne ne contestait, il n’aurait certainement pas les ressources nécessaires, et peut-être pas la volonté politique, de faire face à une nouvelle secousse bancaire, quelle qu’en soit la forme. Et si tel était le cas, le coût d’une telle carence pour les banques internationales serait inacceptable.
Ce fut pour toutes ces raisons que les pays européens les plus riches décidèrent de joindre leurs forces à celles du FMI pour imposer un plan d’aide au gouvernement irlandais. Le but de cette opération n’était pas d’aider le gouvernement de Brian Cowen à payer les salaires des fonctionnaires, comme eurent le culot de dire les médias, et encore moins d’empêcher une réduction encore plus drastique de la protection sociale. En fait de plan d’aide, cette aide n’était pas destinée à la population, mais uniquement aux banques internationales exposées, à un titre ou un autre, à la crise irlandaise.
Les conditions mises à l’octroi des prêts prévus par le plan étaient moins destinées à rassurer les marchés financiers quant à la santé des finances de l’État irlandais, qu’à donner aux autorités de l’Union européenne et du FMI les moyens de pression nécessaires sur le gouvernement irlandais pour s’assurer que, quoi qu’il arrive, il prendrait les mesures nécessaires pour éviter aux banques internationales de souffrir de la crise irlandaise.
La même préoccupation présidait aux cinq milliards d’euros de prêts bilatéraux consentis par la Grande-Bretagne, la Suède et le Danemark (les trois pays les plus riches parmi les membres de l’Union européenne n’appartenant pas à la zone euro), dont le principal objectif était de pourvoir aux besoins spécifiques des filiales irlandaises de leurs banques nationales.
Le plan portait sur un montant total de 85 milliards d’euros, dont 67,5 milliards constitués par des lignes de crédit ouvertes à parts égales auprès du FMI et des deux fonds de stabilisation de l’Union européenne. L’accord prévoyait qu’il revenait au gouvernement irlandais de trouver les 17,5 milliards restants, dont 12,5 milliards devaient être prélevés sur le Fonds national de réserve pour les retraites, représentant plus de la moitié des actifs d’un fonds destiné au fi­nan­cement de la retraite d’État à partir de 2025.
L’accord spécifiait la façon dont le gou­ver­nement irlandais devrait utiliser ces prêts. 35 milliards d’euros, incluant la contribution propre du gouvernement irlandais, devaient être réservés au sauvetage du système bancaire, dont 10 milliards d’euros devaient aller immédiatement à la recapitalisation des banques. L’accord incluait également l’engagement explicite réclamé par les banques internationales garantissant qu’aucune tentative ne serait faite pour imposer des décotes sur les dettes « senior » des banques irlandaises.
Les 50 milliards de prêts restants étaient censés être destinés à « couvrir le financement de l’État », pour reprendre les termes dé­li­bé­rément vagues du texte officiel de l’accord. Mais ces fonds pourraient tout aussi bien être utilisés pour des opérations telles que le financement de l’extension du plan d’acquisition de prêts pourris par NAMA ou le renflouement de la Banque centrale d’Irlande, puisque ces deux organismes se situent dans le périmètre de l’État, ou encore à des opérations destinées à soutenir le cours des obligations d’État sur les marchés financiers.
Pour couronner le tout, cette « aide » avait un prix. Le gouvernement irlandais devrait payer des intérêts annuels évalués à 5,8 % par an des sommes empruntées. Cela signifie qu’environ 20 % des recettes de l’impôt sur le revenu seront entièrement absorbés par le service de cette dette – sans même parler de son remboursement. Moyennant quoi les grandes banques internationales feront d’une pierre deux coups : elles auront obtenu la garantie de ne pas avoir à souffrir de la crise irlandaise, mais comme ce sont également elles qui prêtent aux organismes financiers internationaux l’argent que ceux-ci prêtent à leur tour, elles réussissent le tour de force de profiter une deuxième fois de leur propre protection, en empochant les intérêts de ce plan d’aide.
Mais le pire, c’est qu’il n’y a pas la moindre chance que cette combinaison d’austérité aux dépens de la classe ouvrière et d’intervention financière internationale, mette un terme aux soubresauts de la crise, pas plus en Irlande qu’ailleurs­. D’ailleurs, l’Irlande elle-même conserve encore d’innombrables « cadavres » laissés par l’éclatement de la bulle spéculative, tant dans son système financier que dans son tissu urbain. Et ces cadavres n’ont pas fini d’empoisonner la vie de la population. Comme l’écrivait en novembre Morgan Kelly dans l’article déjà cité, « alors que la première étape de la crise bancaire avait tourné autour de quelques douzaines de gros promoteurs immobiliers, l’étape suivante touchera des centaines de milliers de foyers ayant souscrit des prêts hypothécaires. Entre les rééchelonnements négociés des prêts et les défauts de paiement, au moins 100 000 de ces foyers (un sur huit) ont déjà la tête sous l’eau et cela ne fait que commencer. » Pas plus les plans d’austérité que les aides au coût exorbitant des autorités financières internationales ne protégeront l’économie contre l’impact d’une vague importante de défauts sur les crédits hypothécaires, sans parler de la catastrophe sociale qui en résultera pour la classe ouvrière.
S’il est une illustration de combien le parasitisme du capital est devenu insupportable pour la société, c’est bien la crise irlandaise. Elle montre l’urgence qu’il y a à en finir avec la gabegie qui consiste à priver la société de milliards de fonds publics pour en arroser un système bancaire qui n’a de cesse de les utiliser pour remplir les poches d’une infime minorité, quitte à déstabiliser encore plus l’économie. Il est urgent, au contraire, d’exproprier les banques pour les réorganiser sous le contrôle de la population et en fonction de ses besoins, en guise de premier pas vers une société enfin libérée du parasitisme d’un capitalisme depuis longtemps en faillite.
12 janvier 2011
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