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Union Communiste Internationaliste
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N°134
mars 2011
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Italie - L’offensive antiouvrière de Fiat… et de tout le patronat
Les règles en vigueur dans les entreprises semblent en passe d’être bousculées par le patronat italien et de disparaître, avec une facilité déconcertante. L’année écoulée a vu passer la énième réforme aggravant le régime des retraites, le gel des contrats collectifs de la Fonction publique, la dénonciation du contrat de la métallurgie et une réforme du modèle de la négociation collective. Mais cette réforme est déjà dépassée dans les faits, dans les usines Fiat de Pomigliano d’Arco, près de Naples, et de Turin-Mirafiori.
Le cadeau empoisonné fait à la veille de Noël 2010 par la Fiat et son PDG Sergio Marchionne aux ouvriers de Turin-Mirafiori a donné lieu à ce commentaire grotesque de Raffaele Bonanni, secrétaire de la confédération syndicale CISL et signataire de l’accord avec Fiat. « Encore une chance, ils ne me demanderont pas de baisser les salaires », a-t-il déclaré dans une interview à La Stampa du 28 décembre. Donc pour lui, et pour l’instant, ce serait seulement une question de chance. Pour un tel dirigeant habitué à tout avaler – ou plutôt à faire tout digérer aux travailleurs – il est évident que, quelles que soient les exigences patronales, il ne pourra qu’y consentir. Et si par simple chance on ne lui demande pas encore d’approuver la diminution des salaires, on sait que, dans l’industrie automobile des USA, celle-ci a été demandée et approuvée. Il ne resterait donc qu’à attendre.
De Pomigliano à Mirafiori
Entre-temps, en moins d’une semaine, la CISL a signé la capitulation à Mirafiori et le nouveau contrat d’entreprise de Pomigliano en collaboration avec les confédérations UIL, UGL et le syndicat pro-patronal FISMIC, héritier du syndicat néo-fasciste SIDA, avec la seule opposition de la FIOM (Fédération de la métallurgie de la CGIL) et des syndicats de base.
Pour parvenir à de tels accords Fiat s’est placée en dehors de la Confindustria, la confédération patronale, ce qui lui permet de n’être plus liée par les accords que celle-ci a signés, et a créé une « new company ». Celle-ci ne reconnaît ni le contrat national de la métallurgie, ni l’accord interconfédéral de 1994 sur la représentation syndicale. Les ouvriers des deux usines devront, pour continuer à y travailler, signer un contrat individuel de travail avec cette « new company ». Ce que la presse définit comme un « accord » est donc simplement une signature sous la dictée de Marchionne, à la suite de laquelle les ouvriers devront se plier à ses exigences.
Enfin, alors que le seul niveau de négociation devient celui de l’entreprise, les seuls syndicats qui pourront y participer concrètement sont ceux qui sont d’accord avec le patron : la FIOM est désormais exclue de toute discussion, sans qu’il soit fait aucun cas du nombre de travailleurs qui lui font confiance. Le ministre du Travail Sacconi a applaudi le fait avec enthousiasme, se félicitant que : « Pour la première fois ceux qui refusent de signer un accord en supporteront les conséquences dans leurs rapports avec l’entreprise » (Corriere della sera – 24 décembre 2010).
La signature, en juin 2010, de l’accord par lequel l’usine de Pomigliano était abandonnée aux diktats de la Fiat, a été présentée alors comme une mesure exceptionnelle répondant à la grave situation de l’emploi dans la région napolitaine. Aujourd’hui les choses apparaissent pour ce qu’elles sont : il ne s’agissait que d’un premier essai, l’objectif étant de l’étendre aux autres usines du groupe, pour imposer le profit comme seul paramètre officiel et reconnu.
L’usine de Pomigliano est désormais aux mains de la « new company » prévue par Fiat, nommée « Fabbrica Italia Pomigliano » et possédée à 100 % par le groupe. Le contrat en vigueur prévoit une diminution de dix minutes pour les pauses, un temps de repas d’une demi-heure à la fin de l’équipe, 18 équipes de six heures sur six jours travaillés. En cas d’absentéisme jugé anormal par la commission ad hoc, les jours de maladie ne seront pas payés par l’entreprise pour toute la période. Les syndicats signataires s’engagent à ne pas organiser de grève, et la violation de cette règle de la part d’un travailleur individuel constitue une infraction à la discipline ; au mépris du droit de grève et de l’idée qu’il existerait des droits par nature inviolables. Pour le capitalisme il n’existe aucun droit inviolable, s’il ne s’appuie pas sur un rapport de forces.
Quant à Mirafiori, on pourra dans la « new company » effectuer des horaires de quatre types différents, qui comprendront des équipes de nuit et un travail sur six jours, la durée de l’équipe pouvant aller jusqu’à dix heures. Les pauses diminueront de dix minutes, et la demi-heure de pause repas ne restera comprise dans l’équipe que jusqu’à la naissance de la joint-venture entre Fiat et l’américaine Chrysler. L’entreprise pourra contraindre ses salariés à effectuer 120 heures supplémentaires par an sans avoir à consulter les syndicats (jusqu’à présent ce chiffre était seu­lement de 40 heures supplémentaires) et ajouter encore 80 heures avec cette fois l’accord des syndicats, accord évidemment acquis d’avance. Au cas où l’absentéisme dépasserait les 4 % – ce qui est fortement probable avec de tels horaires ! – une commission paritaire Fiat-syndicats signataires pourra décider que le premier et le second jour de maladie ne sont plus payés.
Le nouveau contrat n’adhère pas aux accords signés avec la Confindustria et donc ne prévoit pas l’élection de délégués dans l’usine, seuls les syndicats signataires désigneront – donc sans élection – leurs représentants. Si les syndicats représentés ordonnent une grève, ils pourront être punis par le retrait des heures de mandat et l’arrêt du prélèvement des cotisations syndicales qui, en Italie, est effectué par l’entreprise sur les salaires. Quant aux travailleurs qui feront grève, ils pourront être licenciés.
L’accord de Mirafiori a été soumis à référendum le 14 janvier aux ouvriers de cette usine. Marchionne a présenté cette approbation comme la condition pour que Fiat investisse dans ses usines italiennes la somme de 20 milliards d’euros. Mais l’accord en fait ne comporte aucun engagement effectif pour l’avenir : il ne formule que des promesses et, aux demandes d’explications sur ses projets, Marchionne a répondu de haut qu’il s’agit de l’argent de la société Fiat et que celle-ci n’a pas à s’expliquer sur la façon dont elle l’emploie. Et il n’y a aucune garantie que d’ici cinq, six ans ou même bien avant, si les choses vont mal ou si les actionnaires de Fiat nourrissent d’autres projets, les premiers à en faire les frais ne seront pas encore une fois les travailleurs.
Giuliano Cazzola, vice-président de la Commis­sion du Travail, aujourd’hui député du PDL, le parti de Berlusconi, mais qui pendant des années a été un permanent de la CGIL, a ainsi précisé le sens de l’accord de Mirafiori : « Désormais chaque entreprise – c’est là la portée innovatrice de l’accord – sera fondée à négocier directement avec ses partenaires naturels les conditions de travail qu’elle considère indispensables pour sa capacité compétitive et pour garantir l’a­mor­tis­sement des investissements effectués. Le contrat collectif retrouve ainsi son vrai sens, celui d’un échange et non plus d’un acte obligé qui revient à de l’assistance, indépendamment des résultats et de la qualité du travail effectué. Merci Fiat. » (Il Riformista – 24 décembre 2010)
Considérer le contrat de travail comme un acte « d’assistance », c’est ignorer superbement l’aggravation constante des conditions de travail ces dernières années, les salaires italiens parmi les plus bas des pays de l’OCDE, les accidents incessants et le nombre croissant d’ouvriers morts au travail. À partir de maintenant, semble dire cet individu, au nom des profits on pourra imposer n’importe quoi : c’est un retour aux années cinquante, ont annoncé certains, et peut-être encore plus loin.
Tout le front politique parlementaire, de la majorité à la prétendue opposition, applaudit la Fiat. Les principaux représentants du Parti démocrate, parti héritier du PC italien qui fut – ou plutôt se présentait comme – le parti des travailleurs, déclarent aujourd’hui qu’ils auraient voté « Oui » au référendum sur l’accord de Mirafiori. Les dirigeants du PD Fassino et D’Alema l’ont dit, et son secrétaire Bersani a balbutié plus ou moins la même chose.
Le « non » des travailleurs de Mirafiori
Mais finalement, ce qui semblait un résultat acquis d’avance ne l’a pas été : les menaces et même les flatteries n’ont pas suffi. À Mirafiori, lors du référendum, les ouvriers du secteur du Montage, où les conditions posées par Marchionne auront les conséquences les plus réelles et concrètes, ont repoussé en majorité l’accord, par 1 577 « Non » et 1 385 « Oui », une proportion de 53,2 % à 46,8 %. C’est pratiquement le même pourcentage, mais renversé, que le résultat final sur l’ensemble de l’établissement. Au total, dans les secteurs ouvriers, le « Oui » ne l’a emporté que de neuf voix. Il n’a fait vraiment le plein que parmi les chefs et les quelques employés, au nombre total de 440, qui se sont prononcés par 420 « Oui » contre 20 « Non ».
Autrement dit le « Oui » n’a prévalu que parmi ceux qui pensent n’avoir rien à perdre dans l’accord, et même en fait parmi ceux qui seront chargés de faire obéir les ouvriers aux obligations prévues. La réalité, débarrassée des mensonges de ceux qui pendant des mois ont tenté de convaincre les ouvriers qu’ils se trouveront mieux si leur condition empire, montre donc tout autre chose. Les travailleurs n’ont aucune envie de considérer que désormais, s’ils veulent travailler, ils devront se mettre à genoux à la disposition du patron, et même éventuellement le remercier qu’il daigne les employer.
Et pourtant le chantage était lourd : le pseudo-accord que les syndicats signataires ont approuvé et soutenu, gagnant ainsi dé­fi­ni­ti­vement leur médaille­ de syndicats pro-patronaux, n’était et continue à ne pas être concrètement un « accord ». La seule chose claire est ce que les ouvriers devront subir, tandis que sur les investissements hypothétiques, il n’y a ni chiffres ni engagement certain. Marchionne, deux jours avant la consultation, répétait partout que si le « Non » l’emportait il irait investir au Canada, au Brésil ou qui sait où, et fermerait boutique à Turin : c’était à prendre ou à laisser. Ainsi aux ouvriers on demandait une capitulation sans condition. Et pendant qu’on leur imposait ce chantage honteux, les journaux bourgeois les attaquaient, les dépeignant comme des fainéants dont l’esprit se serait arrêté aux aises et au luxe du siècle passé, des fatigués d’avance incapables de produire non seulement aux cadences de leurs collègues chinois, mais même à celles de leurs collègues allemands, français et autres : des gens du passé qui désormais ne seraient plus en phase avec les nouvelles perspectives de progrès !
Selon les esprits éclairés des commentateurs bourgeois, le progrès consisterait dans le fait que, pour préserver les profits d’une classe privilégiée, il serait nécessaire de renoncer au peu de protections et de garanties que les travailleurs ont conquis jusqu’à présent. Pour démontrer cette absurdité, comme s’il s’agissait d’un nouveau credo universel et incontestable, on en a entendu de toutes les couleurs. Le bêtisier a rassemblé transversalement tous les partis parlementaires, mais les plus engagés et déterminés ont été les anciens syndicalistes CGIL passés aux partis de droite (comme Giuliano Cazzola et le ministre du Travail Sacconi) et plus encore les néo-libéraux du PD : en tant que néophytes ils n’ont certes pas voulu faire mauvaise figure, exhortant les ouvriers qui « ont toujours été contre les changements » (selon le maire de Turin Sergio Chiamparino) à voir que « travailler moins durement est un droit acquis, mais que l’Italie ne peut plus se permettre. Nous devons le comprendre. Et cela ne vaut pas seulement pour Mirafiori, mais pour nous tous » (déclaration du sénateur Nicola Rossi). Le « nous » est un euphémisme qui évidemment ne concerne pas ledit Rossi, mais sûrement tous les travailleurs italiens. Et c’est pratiquement la même conclusion que Marchionne, selon qui : « L’Italie ne peut plus se permettre un niveau de prétentions qui n’est plus proportionné à la place du pays. »
Et malgré tout, les ouvriers ont eu le courage de répondre « Non », comme l’avaient fait en juin nombre d’ouvriers de Pomigliano. Il faut ajouter que la plupart de ceux qui ont répondu « Oui » n’avaient eux-mêmes aucune illusion sur ce que leur proposait Marchionne, et disaient clairement qu’ils ne votaient ainsi que sous la pression du chantage à l’emploi.
Une attaque contre l’ensemble des travailleurs
Les « accords », ou plutôt la capitulation imposée par Marchionne, ont eu la signature des principales confédérations syndicales, à l’exception de la CGIL, représentée dans la métallurgie par la FIOM (Federazione impiegati e operai metallurgici). La FIOM n’aurait certes pas été hostile par principe à la signature d’un accord comportant des concessions aux exigences patronales. En bon syndicat réformiste, elle en a signé bien d’autres… mais tout de même pas n’importe lequel. Soucieuse de ne pas se déconsidérer face à sa base, elle aurait dans une négociation demandé des contreparties, éventuellement appelé les travailleurs à les imposer par des mouvements, même limités. Toutes choses dont Marchionne et la direction de Fiat ne veulent plus s’embarrasser. En imposant un accord « à prendre ou à laisser », ils cherchaient aussi à mettre hors jeu la FIOM, dont ils savaient que dans ces conditions elle ne signerait pas. Et celle-ci sera du même coup exclue de toute représentation dans l’entreprise, comme d’ailleurs les petits « syndicats de base » existant en Italie et qui ont eu la même attitude.
Au-delà d’une attaque contre la FIOM, c’est évidemment une attaque contre les droits des travailleurs de Fiat. Avec un tel accord, ceux qui seront embauchés dans la « new company » seront soumis à une situation dérogatoire relativement aux droits encore reconnus aux autres travailleurs du pays en matière de grève, de représentation syndicale, d’horaires et de conditions de travail en général. Et il s’agit d’une atteinte aux droits de tous les travailleurs car ni le gouvernement, ni le patronat en général ne cachent leur intérêt pour « l’expérience Fiat » : si un tel accord passe dans la plus grande entreprise métallurgique du pays, ce sera le premier pas pour l’imposer partout. Bien des travailleurs l’ont compris et Maurizio Landini, secrétaire général de la FIOM, l’a bien compris aussi, qui a déclaré qu’une telle attaque nécessitait une réponse de tous les travailleurs, et qui s’est retourné vers sa confédération, la CGIL, pour lui demander d’y répondre par une grève générale. Mais le moins qu’on puisse dire est que celle-ci ne s’en est guère émue.
En effet, faisant semblant de ne pas voir la signification politique de l’offensive de Marchionne, la secrétaire de la CGIL Susanna Camusso a tout au plus vu un problème dans le fait que sa fédération de la métallurgie puisse perdre toute représentation à la Fiat de Turin. En réponse, elle s’est donc bornée à recommander à Landini et à la FIOM une « signature technique » de l’accord Fiat : après avoir dénoncé cet accord et appelé les travailleurs à le rejeter, la FIOM l’aurait signé « techniquement ». Figurant donc parmi les signataires grâce à ce tour de passe-passe, elle aurait comme les autres confédérations eu le droit de désigner des délégués ! Autant dire que la CGIL recommandait en fait à la FIOM de capituler comme les autres.
Landini a répondu avec raison qu’il n’existe pas « d’accord technique » : signer un accord, c’est l’approuver, ou alors on ne le signe pas. Mais cette réponse n’a toujours pas ému les dirigeants de la CGIL et la FIOM a dû se résoudre à organiser seule, le 28 janvier, une journée nationale de grève limitée à la métallurgie. Après quoi Landini a déclaré que la FIOM ne se résignait pas, qu’elle continuerait à organiser des actions et à demander à la CGIL l’organisation d’une grève générale.
Le problème est évidemment sérieux, non seulement pour la FIOM mais pour toute la classe ouvrière italienne. L’offensive de Fiat arrive comme le point d’orgue d’une série continue d’attaques contre les droits ouvriers qui n’a commencé ni cette année, ni avec l’actuel gouvernement Berlusconi, en place depuis 2008. Et la politique des organisations syndicales et celle des partis de gauche, qu’ils soient ou non au gouvernement, portent une grande part de responsabilité dans l’affaiblissement progressif du rapport de forces entre la classe ouvrière et la bourgeoisie.
Une longue série de reculs
On peut dire que ce rapport de forces, du point de vue de la classe ouvrière, a atteint son point le plus haut au tournant des années soixante-soixante-dix, notamment avec les luttes de « l’automne chaud » de 1969. Mais la contre-offensive n’a pas tardé à se produire. Les tentatives réactionnaires n’ont pas manqué, mais c’est surtout la politique du « compromis historique » proposée par le Parti communiste italien à partir de 1973, qui est venue au secours de la bourgeoisie italienne. Le PC, soucieux de démontrer ses qualités de parti de gouvernement, a soutenu ouvertement les politiques d’austérité. À sa suite, les confédérations syndicales ne se sont pas seulement chargées de désamorcer les conflits sociaux, elles ont ouvertement adopté la ligne dite « des compatibilités » lors de ce qui est resté comme le « tournant de l’EUR » de 1978, justifiant l’acceptation de sacrifices par les travailleurs sous prétexte de maintenir l’emploi. Dans le contexte de la crise économique grandissante, c’est bien ce qui a le plus contribué à affaiblir la riposte ouvrière, en la dévoyant vers les objectifs électoralistes des partis de gauche.
C’est en 1984, sous le gouvernement du socialiste Bettino Craxi, qu’eut lieu la première grande offensive contre le système d’échelle mobile des salaires. Le retrait de quatre points de l’indice entrant dans son calcul permettait de diminuer l’indexation des salaires sur les prix. La forte riposte ouvrière fut alors déviée par les syndicats du terrain de classe vers la tenue d’un référendum… où le projet de loi de Craxi se retrouva majoritaire.
En 1992, c’est le dirigeant de la CGIL Bruno Trentin qui signa, un 31 juillet, l’accord mettant fin définitivement à ce système d’échelle mobile. Il le paya en recevant des pluies de tomates et même de boulons que les ouvriers lui lancèrent au cours des journées de grève du mois de septembre suivant. Mais, imperturbable, il déclara à des journalistes qu’après tout, se faire ainsi insulter par les ouvriers faisait d’une certaine façon partie de son métier de syndicaliste.
Fin 1994, l’attaque contre les retraites menée par le premier gouvernement Berlusconi entraîna encore une puissante riposte ouvrière, la chute de ce gouvernement et le renvoi de Berlusconi à l’opposition du fait de la défection de la Ligue du Nord. Mais il ne fallut que quelques semaines pour remettre en place un gouvernement Dini, bénéficiant cette fois de l’appui du PC italien alors transformé en PDS (Parti démocratique de la gauche) et de celui des syndicats. Grâce à quoi Dini put faire passer sans heurts… la même réforme des retraites que celle qu’avait proposée Berlusconi.
La victoire de la coalition de gauche, en 1996, porta ensuite au pouvoir le premier gouvernement Prodi. Celui-ci se chargea aussitôt d’imposer une politique d’austérité drastique afin de permettre à l’Italie de respecter les critères de Maastricht imposés pour adhérer à l’euro. Au passage, il fit aussi accepter le « paquet Treu » – du nom de son ministre du Travail –, paquet de mesures législatives permettant la précarisation du travail par l’introduction de nouvelles formes de contrats, comme ceux d’employés de « coopératives » ou les travailleurs intérimaires.
Ce n’est qu’en 2002, après la défaite électorale de la gauche en 2001 et l’installation d’un deuxième­ gouvernement Berlusconi – qui allait être suivi d’un troisième –, que la CGIL alors dirigée par Cofferati eut une velléité de proposer une contre-offensive d’ensemble à la classe ouvrière, avec les journées de grève et de manifestations pour la défense de « l’article 18 » du Statut des travailleurs. Cet article, qui en principe interdit tout licenciement non motivé par une « juste cause », était en effet la cible du patronat et du gouvernement. Ces manifestations eurent un succès impressionnant, cependant cet accès de combativité de la CGIL s’arrêta là. Cofferati eut d’ailleurs la prudence de limiter l’objectif au maintien de l’article 18, au lieu d’envisager la lutte contre la précarisation en général.
Et de fait, si le patronat put se dispenser les années suivantes de remettre de nouveau en cause l’article 18, c’est que celui-ci ne valait que pour les travailleurs embauchés en contrat à durée indéterminée. Or, depuis le « paquet Treu » il pouvait parfaitement tourner cette interdiction de licencier, généralisant la précarité par le recours à tous les types possibles de contrats temporaires. Et sans s’en prendre de nouveau à l’article 18, ce deuxième gouvernement Berlusconi put précariser encore un peu plus le marché du travail avec la « loi 30 » – ou loi Biagi – de 2003. Celle-ci s’ajoutait au « paquet Treu » en introduisant de nouvelles formes de contrats de travail : les « contrats à projets » instituant la figure des « cocopro » (collaborateurs continus à projet), ou les différentes formes de location de main-d’œuvre permettant pratiquement de ne plus conclure de contrats à durée indéterminée.
Il y eut ensuite la brève parenthèse du second gouvernement de centre-gauche dirigé par Prodi, après l’échec électoral de Berlusconi en 2006. Elle ne dura pas deux ans, mais ce laps de temps fut suffisant pour faire passer une énième réforme des retraites, allongeant la durée de cotisations, repoussant l’âge de la retraite et surtout aboutissant à diminuer les pensions, tout cela avec l’appui de toutes les confédérations syndicales, CGIL comprise. Il ne faut donc pas s’étonner si la chute du gouvernement Prodi, en 2008, déboucha sur la désaffection de son électorat, la victoire d’une droite encore plus forte et conquérante et l’installation du quatrième gouvernement Berlusconi.
Il faudrait encore ajouter à la liste des attaques l’affaiblissement progressif, au cours de toutes ces années, des luttes pour le renouvellement des contrats collectifs de catégorie (métallurgie, chimie, textile, bâtiment…) rythmant tra­di­tion­nel­lement les conflits sociaux en Italie. Ces luttes ont été de plus en plus enfermées par les confédérations syndicales à l’intérieur des « compatibilités », c’est-à-dire d’objectifs conformes à ce que demandait ou tolérait le patronat, se traduisant notamment par des augmentations de plus en plus en retard sur l’inflation et par l’introduction de la flexibilité des horaires.
La classe ouvrière désarmée… par la politique de ses organisations
Tous ces reculs, qui ont ponctué la modification progressive du rapport de forces en faveur du patronat, ont donc eu lieu avec la collaboration ouverte des confédérations syndicales ou au moins leur complicité, celles-ci ne proposant à aucun moment à la classe ouvrière une riposte réelle, alors que bien des éléments montraient qu’elle y aurait été prête. Il faut y ajouter, sur le plan politique, l’évolution des partis de gauche et en particulier de l’ancien Parti communiste. Après avoir abandonné cette étiquette en 1990 pour devenir PDS, il est devenu simplement DS (les Démocrates de gauche) avant de se regrouper tout simplement en un Parti démocrate (PD) avec les débris de la Démocratie-chrétienne et de divers partis du centre. Les anciens dirigeants de l’ancien PC ont rivalisé pour expliquer en quoi, selon eux, le communisme n’avait été qu’une utopie dangereuse, les seules vraies valeurs étant désormais les lois du marché et la démocratie bourgeoise à l’exemple… des États-Unis !
Ainsi, pendant que les organisations syndicales enregistraient les reculs progressifs de la classe ouvrière devant les attaques patronales, les partis issus de l’ancien parti stalinien se chargeaient de son désarmement sur le plan politique et idéologique. Ajoutons que, outre le PDS devenu DS puis PD, les autres avatars de l’ancien PC tels que le Parti de la refondation communiste (PRC) et le Parti des communistes italiens (PDCI) ne furent capables que d’apporter leur caution, voire leur soutien ouvert, aux gouvernements de centre gauche et à leurs attaques.
C’est dans cette situation qu’est intervenue la crise financière de l’automne 2008, une crise dont la bourgeoisie italienne, tout comme ses homologues, était déterminée à faire payer les conséquences à la classe ouvrière. Elle se trouvait en situation favorable pour le faire, non pas tant grâce au gouvernement Berlusconi que parce que les confédérations syndicales n’envisageaient d’organiser aucune riposte. Ajoutons que l’addition de tous les reculs successifs a entraîné une démoralisation des travailleurs, une perte des réflexes de classe, le scepticisme envers toute perspective de riposte collective.
C’est dans ce contexte qu’a pu se produire la vague de fermetures d’entreprises qui a suivi la crise, sans aucune réponse d’ensemble de la part des confédérations. C’est aussi dans ce contexte qu’a pu germer la série d’attaques de ces derniers mois, déjà évoquée. Il faut y ajouter l’enterrement pratiquement définitif de l’article 18 avec l’introduction d’une procédure de licenciement par arbitrage, dans le cadre de la loi dite du « collegato lavoro ». Cette procédure fait qu’un patron peut demander au travailleur voulant être embauché de renoncer par avance à la protection contre le licenciement contenue dans l’article 18 : il doit s’en remettre par avance à un « arbitrage », d’un « commun accord » avec le patron. On imagine aisément que s’il déclare ne pas vouloir le faire, le patron ne l’embauchera pas.
En fait le patronat, estimant n’avoir pas à craindre de véritable résistance, pense maintenant la situation favorable pour faire passer toute une série de projets parmi lesquels l’abolition du Statut des travailleurs de 1970, la fin des contrats collectifs de catégorie, ou par exemple le retour des vieux « abattements de zone » modulant les salaires en fonction des régions, et encore bien d’autres projets.
Le patronat estime aussi pouvoir se passer de plus en plus de la concertation avec les syndicats. Même si ceux-ci ont toujours coopéré avec lui dans ses attaques, il tend désormais à considérer qu’il y a là une perte de temps et d’argent. S’il n’a plus à craindre de riposte ouvrière, à quoi bon souscrire l’assurance contre ce risque que constitue­ la concertation avec les confédérations ? C’est bien ce que signifie l’offensive de Marchionne chez Fiat, annonçant que désormais il ne se placera plus à l’intérieur du système des contrats collectifs, imposera directement sa loi, et jettera dehors les syndicats qui ne s’y prêteraient pas. Et si la FIOM est, parmi les bureaucraties syndicales, la première victime de ses choix, il est probable qu’elle ne sera pas la dernière. « Merci Fiat », peut déclarer un Cazzola, car Fiat se comporte­ en pointe avancée du patronat et démontre à celui-ci qu’il peut oser jeter par-dessus bord tout l’attirail de la concertation. Entre Fiat, la Confindustria et le gouvernement, il n’y a là qu’un partage des tâches.
Le seul élément absent de tous ces calculs est évidemment les réactions possibles de la classe ouvrière elle-même. La seule possibilité de mettre un coup d’arrêt aux attaques patronales réside dans sa capacité de lutte et de mobilisation. Depuis trop longtemps, les directions syndicales ont habitué les travailleurs à leur déléguer la défense de leurs intérêts et y compris à l’idée que, en cette période de régression sociale, les négociations avec le patronat permettaient sinon d’obtenir mieux, du moins d’éviter d’avoir pire. Mais aujourd’hui le patronat lui-même se charge de démontrer que c’est faux. En paralysant les réactions de la classe ouvrière, les directions syndicales n’ont pas seulement cautionné une série de reculs : elles en ont préparé d’autres, que le patronat ne se donnera même plus la peine de négocier avec elles.
La FIOM, avec les « syndicats de base », a été seule à répondre à l’offensive de Marchionne et de Fiat. Elle ne l’a fait, il est vrai, que parce que sa propre survie est désormais en jeu. Elle n’a d’ailleurs pas toujours réussi à entraîner ses propres cadres, eux aussi habitués depuis trop longtemps à un rôle de bureaucrates syndicaux éloignés des travailleurs et qui sont loin d’être convaincus que la seule alternative soit désormais la lutte. L’objectif de la FIOM reste d’ailleurs de tenter de rallier à sa cause l’ensemble de la CGIL. Jusqu’à présent elle est loin d’y avoir réussi, et on voit mal comment elle le pourrait sans montrer sa détermination à s’appuyer sur les travailleurs eux-mêmes et sur leurs luttes.
Reste que les journées de manifestation et de grève appelées jusqu’à présent par la FIOM ont eu le soutien de nombreux travailleurs, et pas seu­lement dans la métallurgie. Elles ont aussi trouvé un soutien dans une partie de la jeunesse. C’est l’indice que, face aux offensives patronales, beaucoup comprennent qu’il n’y a désormais d’issue que dans leurs propres réactions. Et tôt ou tard, avec ou sans la FIOM, avec ou sans la CGIL, sous un gouvernement Berlusconi ou sous un autre, ce sont ces réactions venant de la classe ouvrière elle-même qui seront déterminantes pour faire reculer le patronat.
22 février 2011
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