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N°134
mars 2011
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Égypte - Moubarak parti, la hiérarchie militaire reste au pouvoir
17 février 2011
Le dirigeant égyptien Moubarak a fini par connaître le même sort que son homologue tunisien Ben Ali. Le vieux dictateur se sera accroché plus longtemps au pouvoir. La veille encore de son départ précipité, il déclarait vouloir aller jusqu’au terme de son « mandat présidentiel », expression bien impropre pour ce dictateur qui se maintenait au pouvoir depuis 1981 en réprimant violemment toute opposition.
Peut-être finira-t-on par apprendre les conditions exactes de ce départ, par qui et comment Moubarak a finalement été poussé dans un avion en partance pour la station balnéaire de Charm El Cheikh le vendredi 11 février. Mais d’ores et déjà, il apparaît clairement que cela résulte d’un choix des cercles dirigeants de l’armée en accord avec les dirigeants américains, avec lesquels ils étaient en contact permanent depuis le début des mobilisations populaires.
Dès l’annonce de la démission de Moubarak, tous les dirigeants du monde impérialiste ont multiplié les hommages à la « révolution égyptienne », à la « victoire de la démocratie ». Quel dé­ploiement d’hypocrisie écœurante ! Jamais la dictature de Moubarak n’aurait pu se maintenir sans le soutien diplomatique, militaire et économique de ces grandes puissances.
Depuis 1979 et la signature par Sadate des accords de paix avec Israël, l’Égypte était de­venue, aux yeux des dirigeants américains, l’un des piliers de la stabilité de l’ordre impérialiste au Moyen-Orient. Avec une aide militaire s’élevant à 1,3 milliard de dollars par an, l’Égypte – ou plutôt son armée – était devenue l’un des principaux bénéficiaires de l’« aide » américaine (en deuxième­ position derrière Israël si on ne prend pas en compte l’Irak et l’Afghanistan). Les dirigeants impérialistes, d’Obama à Sarkozy, ne trouvaient rien à redire à la dictature de Moubarak, comme à bien d’autres dans le monde, tant que celui-ci se montrait capable de mettre au pas sa population.
Et c’est précisément son incapacité à mettre fin à la contestation populaire qui a amené les dirigeants américains à lâcher Moubarak et à envisager une « transition ordonnée », pour reprendre les termes d’Obama, transition qui a consisté à remettre le pouvoir entre les mains des dirigeants de l’armée.
Cette armée est présentée aujourd’hui comme garante des libertés démocratiques. Un comble tout de même pour une armée qui a été un des piliers de la dictature depuis ses débuts, fournissant la plupart des cadres dirigeants du régime. Si elle n’a pas été en première ligne dans le maintien de l’ordre au jour le jour, elle a tout de même été utilisée à plusieurs reprises contre la population, notamment au moment des émeutes de 1977 sous Sadate.
Alors si on peut se réjouir de la chute de Moubarak, il est surtout nécessaire de comprendre la nature du mouvement qui en a été à l’origine, de comprendre quelles sont les possibilités qui s’ouvrent­ aujourd’hui pour les travailleurs égyptiens et aussi les pièges sanglants qui les menacent.
Une situation explosive depuis des années
S’interrogeant sur les conséquences en Égypte de la chute du dictateur tunisien Ben Ali, un journaliste du quotidien Les Échos, pouvait écrire le 17 janvier, une semaine avant le début des manifestations : « L’Égypte est rongée par les inégalités, la corruption et le chômage des jeunes qui ont emporté le régime tunisien. Mais une contagion de la révolte y semble, pour l’instant, peu probable. » Il s’appuyait sur de prétendus « analystes politiques » estimant que la population égyptienne, moins éduquée que le peuple tunisien, aurait été réduite à « un état d’apathie », que les Égyptiens seraient habitués à un « pharaon »… Les événements qui ont suivi ont montré ce que valait ce genre de « spécialistes » aveuglés par leur mépris à l’égard des masses.
Certes, l’Égypte était le « bon élève » du FMI, vanté pour sa croissance de plus de 7 % presque chaque année, pour sa politique de privatisations et d’ouverture aux capitaux internationaux au point d’en devenir, depuis 2004, la première destination au Moyen-Orient.
Mais la satisfaction affichée des dirigeants des organismes internationaux reflétait d’abord celle des grands groupes capitalistes américains et européens qui avaient pu faire main basse sur des secteurs jugés rentables de l’économie égyptienne, les capitalistes français n’étant pas les derniers : citons BNP Paribas et la Société Générale qui sont parmi les premières banques privées du pays, le cimentier Lafarge qui a racheté, en 2008, la principale usine de ciment du pays.
Cette « croissance » économique avait aussi permis à toute une bourgeoisie égyptienne de prospérer.
Les mieux servis ont été en premier lieu le dictateur et sa famille. En trente ans de pouvoir, les Moubarak – le dictateur, sa femme et ses deux fils – avaient accumulé une fortune évaluée entre 40 et 70 milliards de dollars, soit une fortune supérieure à celle de Bill Gates qui fut longtemps l’homme le plus riche du monde…
Venaient ensuite les ministres et tous ceux dont les réseaux de relations leur donnaient accès aux premiers cercles du pouvoir, ce qu’on appelle aujourd’hui « le clan Moubarak ». Mais dans un pays comme l’Égypte où de nombreux secteurs de l’économie restent contrôlés par l’État – et donc en particulier par l’armée du fait de son rôle prépondérant au sein de l’appareil d’État – les possibilités d’enrichissement dépendaient for­cément du degré de proximité et des liens entretenus avec le pouvoir.
Quant à la grande masse de la population égyptienne, elle n’a rien vu de cette « croissance ». Au contraire même, puisque les privatisations ont entraîné des milliers de licenciements, facilités par une réforme du code du travail adoptée en 2007. Pour la population des campagnes, ces années ont été celles de la remise en cause de la réforme agraire adoptée sous Nasser qui, sans faire disparaître les inégalités dans la répartition de la propriété foncière, les avaient atténuées, protégeant la petite et moyenne paysannerie. À la suite de cette contre-réforme agraire, des milliers de paysans ont perdu leur terre, n’ayant d’autre choix que de rejoindre les masses pauvres qui peuplent les bidonvilles des grandes villes.
Aujourd’hui, plus de 40 % de la population vivent avec moins de deux dollars par jour. Le chômage, officiellement de 9-10 %, frappe en réalité entre 20 à 40 % de la population suivant les endroits. Pour autant qu’on puisse le mesurer car il existe toute une économie dite « informelle », constituée par tous ces travailleurs, très nombreux dans les villes, qui se livrent à toutes sortes de petits boulots. Une partie importante de la jeunesse diplômée, après des années d’études, se retrouve dans cette situation. Les travailleurs égyptiens, payés avec des salaires de misère (le salaire minimum – pour autant qu’il soit respecté – équivaut à 50 euros par mois), doivent faire face à une forte inflation (de plus de 10 % en 2010) et à une flambée des prix des denrées alimentaires, avec un prix du blé qui a augmenté de 40 % à 70 % l’an dernier.
En réaction à cette aggravation de leurs conditions de vie, les travailleurs ont mené, ces dernières années, de nombreuses grèves contre les licenciements et pour des augmentations de salaire. Au cours de l’année 2006, d’après un quotidien égyptien, il y aurait eu 220 grèves, occupations d’usine et manifestations. En 2007, une organisation, l’Egyptian Workers and Trade Union Watch, a dénombré 580 actions revendicatives. En mars 2008, dans la ville de Mahallah Al-Koubra, des milliers d’ouvriers de l’entreprise de textile Misr Spinning and Weaving Co., la plus grande entreprise industrielle d’Égypte avec 25 000 travailleurs, ont mené une grève victorieuse pour des augmentations de salaires, grève qui eut, à l’époque, un retentissement national.
Avec la crise, la situation devenait de plus en plus explosive. Y compris au sein des couches qui constituaient la base sociale du régime, le mécontentement accumulé finit par donner naissance aux mobilisations qui amenèrent le départ de Moubarak.
Il y avait ces couches nombreuses de la petite bourgeoisie, étudiants au chômage, avocats, ingénieurs, journalistes, pharmaciens, elles aussi victimes de la hausse des prix et des conséquences de la crise. Ce sont elles qui, à partir du 25 janvier, rejoignirent massivement les cortèges de manifestants.
Mais toute une partie de la bourgeoisie, écartée du pouvoir politique et du même coup de ses retombées économiques, pouvait nourrir une certaine frustration et du ressentiment à l’égard de Moubarak et de ses proches. Et elle pouvait d’autant moins apprécier le scénario de plus en plus évoqué d’une succession de Moubarak au profit de son fils Gamal qui signifiait que cette situation allait se perpétuer.
Enfin, même des catégories socialement privilégiées n’en subissaient pas moins la dictature politique et ses inconvénients, le pouvoir arbitraire qu’elle donnait à des fonctionnaires corrompus, le règne de la censure imbécile dont même des écrivains de renommée internationale comme Naguib Mahfouz pouvaient être victimes.
Elles ont pu d’ailleurs se sentir encouragées à exprimer cette revendication par le changement de discours des dirigeants de l’impérialisme américain eux-mêmes – Bush d’abord, Obama après lui – qui, afin de contrebalancer, vis-à-vis des opinions publiques du monde arabe, les effets désastreux de l’intervention militaire en Irak, évoquaient davantage la nécessaire « démocratisation » des régimes arabes.
Les premières étapes de la mobilisation
L’initiative de l’appel à la première manifestation a été prise par plusieurs organisations, dont le Mouvement du 6 avril, créé au moment des grèves du textile. Plus que d’organisations, il faudrait parler de regroupements de militants aux liens très lâches, ayant en commun de revendiquer l’instauration d’une démocratie avec des « élections libres » et dont le mode d’action consistait essentiellement à dénoncer la dictature sur Internet. L’un de ces « cybermilitants », Waël Ghonim, administrateur de la page Facebook « Nous sommes tous Khaled Saïd », du nom d’un jeune homme battu à mort par la police à Alexandrie en juin 2010, était par ailleurs chef du marketing de Google au Proche-Orient.
Le jour choisi pour la première manifestation, le 25 janvier, était un jour férié, « la Journée de la police ». Fête officielle destinée à rendre hommage, dans un esprit d’union nationale, à la police et à son action au service de la population, elle évoque aussi le 25 janvier 1952, jour où les troupes britanniques s’en prirent à la police égyptienne, déclenchant en retour une vaste émeute au Caire, qui allait être le début de la fin pour le régime du roi Farouk. Ce jour-là, des dizaines de milliers de manifestants, surtout des jeunes, occupèrent les rues et défièrent les forces de l’ordre.
Le lendemain, les manifestations se poursuivirent, continuant de mettre en échec la police. La répression qui fit ses premières victimes, les arrestations – la presse a parlé de plus d’un millier d’opposants arrêtés –, la coupure des réseaux téléphoniques et d’Internet n’ont pas empêché les manifestations de se poursuivre.
Le vendredi 28 janvier, « jour de la colère », comme l’ont appelé les initiateurs de la mobilisation, montra que celle-ci s’élargissait. Des manifestations eurent lieu dans la plupart des villes d’Égypte. Au Caire, à Alexandrie, à Suez, des milliers de manifestants affrontèrent la police, des commissariats furent incendiés. Au Caire, des manifestants mettaient le feu au siège du parti au pouvoir. D’après certaines sources, la répression aurait fait au moins 300 morts. En fin de journée, l’armée était déployée dans les principales villes, prenant la place de la police.
C’est à partir de ce jour que des groupes de manifestants prirent possession de la place Tahrir (place de la Libération), principale place du Caire vers laquelle convergeaient les défilés, défiant le couvre-feu qui venait d’être instauré.
Dans la soirée, Moubarak annonçait la démission de son gouvernement, la formation d’un nouveau cabinet et la mise en œuvre de réformes, proclamant dans une allocution télévisée qu’il y aurait « de nouvelles mesures pour une justice indépendante, la démocratie, pour accorder davantage de libertés aux citoyens, pour combattre le chômage, améliorer le niveau de vie ».
Mais ce premier recul, loin de calmer le mécontentement, donna un élan supplémentaire à la mobilisation.
La politique de l’impérialisme et le rôle de l’armée
C’est à partir de cette troisième journée de manifestations que les dirigeants américains – et tous les dirigeants du monde impérialiste à leur suite – ont commencé à prendre nettement leurs distances avec le régime de Moubarak qu’ils avaient protégé jusque-là, parlant de la nécessité de « réformes démocratiques ».
Toutes les chancelleries se sont mises à la recherche d’une solution de rechange, susceptible de calmer le mouvement de protestation avant qu’il ne menace tous les intérêts, économiques bien sûr mais aussi diplomatiques, que Moubarak avait si bien défendus.
À la différence de Ben Ali, Moubarak n’a cependant pas été débarqué sur-le-champ. Un faisceau de raisons – ne pas effrayer les dirigeants d’Israël ni ceux des monarchies arabes les plus réactionnaires, comme l’Arabie saoudite – ont dû contribuer à ce que les dirigeants américains, tout en incitant Moubarak à accepter de servir de fusible, lui aient néanmoins laissé sa chance. Les dirigeants des États-Unis lui ont accordé du temps pour tenter de trouver sa propre solution à la crise, à la condition expresse de ne pas utiliser l’armée en réprimant violemment les mouvements de contestation pour sauver sa place.
Le Pentagone lui-même appela l’armée égyptienne à faire preuve de « retenue ». Et quand on sait à quel point les liens entre l’armée égyptienne et les dirigeants américains sont étroits, on imagine que ce genre de recommandation a un certain poids… (pour l’anecdote, le chef d’état-major égyptien était justement en visite aux États-Unis à la tête d’une délégation militaire au moment des premières manifestations).
De la part des dirigeants impérialistes, ce n’était bien sûr pas un accès subit d’humanisme. Leur unique préoccupation était d’empêcher l’armée, véritable pilier du pouvoir, de se discréditer à son tour en défendant Moubarak, et donc de préserver la possibilité qu’elle joue plus facilement un rôle politique dans sa succession.
Et en effet, de cette façon, l’armée a pu conserver la maîtrise de la situation. Elle s’est placée d’emblée en position d’arbitre en annonçant qu’elle ne réprimerait pas les manifestations et qu’elle se cantonnerait à son rôle de « garant de l’ordre public » contre les violences, d’où qu’elles viennent. Avec pour résultat que son déploiement fut accueilli par les manifestants avec soulagement et même avec joie car, pensaient-ils, l’armée allait les protéger de la police.
Moubarak tente de se maintenir au pouvoir
Dans la semaine qui suivit, la mobilisation atteignit un nouveau sommet avec la manifestation du mardi 1er février, « la marche du million » aux dires des organisateurs, avec sans doute une exagération sur le chiffre.
C’est au soir de cette nouvelle journée de manifestation que le vieux dictateur affirma qu’il ne briguerait pas un nouveau mandat aux élections présidentielles de septembre prochain mais que, d’ici là, il resterait au pouvoir afin d’assurer la transition. Face aux manifestants qui exigeaient son départ immédiat, Moubarak adoptait la stratégie qui consistait à agiter l’épouvantail du chaos.
Ce discours fut suivi d’une tentative du régime, le lendemain, mercredi 2 février, d’intimider les manifestants occupant la place Tahrir en envoyant contre eux des groupes de policiers en civil, des hommes de main recrutés pour quelques billets et les chameliers de Gizeh qui donnèrent la chasse aux manifestants à dos de chameau… Les anti-Moubarak présents sur la place Tahrir résistèrent courageusement aux assauts de ces « partisans de Moubarak » et parvinrent à s’y maintenir, déterminés à rester, proclamaient-ils, jusqu’au départ de celui-ci.
À partir de là, la situation connut, pendant quelques jours, une relative stabilisation : face à un pouvoir incapable de le briser, le mouvement se maintenait sans toutefois parvenir à remporter des succès décisifs.
Loin de diminuer, les manifestations organisées dans les jours qui suivirent restèrent aussi massives que les précédentes, montrant que les masses mobilisées ne se satisfaisaient pas des reculs de Moubarak. Mais c’était après qu’Obama eut déclaré, dans une allocution : « Mon sentiment est que la transition politique doit être profonde, qu’elle doit être pacifique et qu’elle doit commencer maintenant », et après que l’armée eut promis de ne pas intervenir. Tout cela encourageait les manifestants à revenir, rassurés au point même de manifester en famille. Et c’est aussi à partir de ce moment que la présence des Frères musulmans est devenue massive et visible.
Sur la place Tahrir, la fraction la plus combative et la plus mobilisée des manifestants avait installé la « république libre de Tahrir, royaume de l’autogestion, de la créativité et de l’utopie » (Le Monde du 8 février), un lieu festif, où certains venaient même se marier, d’après des témoignages… Une atmosphère qui n’était pas sans rappeler celle de la Sorbonne en mai 68.
C’était une façon de défier le gouvernement et de faire la démonstration de son impuissance à rétablir l’ordre. Mais en se barricadant, au sens propre, sur cette place, les opposants contribuaient eux-mêmes à la stabilisation de la situation. La contestation se retrouvait circonscrite à un lieu parfaitement contrôlé par l’armée, qui non seulement entourait la place mais qui avait des blindés à l’intérieur même de celle-ci. En outre, cela démontrait à la hiérarchie militaire, comme aux dirigeants du monde impérialiste, que l’explosion qu’ils avaient des raisons de craindre au début du mouvement, en particulier avec une extension aux quartiers pauvres et aux zones industrielles, ne s’était pas produite. Ce danger écarté, ils pouvaient accepter de laisser un délai supplémentaire à Moubarak pour organiser sa succession.
Les débuts de la  « transition pacifique » souhaitée par les dirigeants américains
Après avoir annoncé qu’il ne se retirerait pas avant septembre, Moubarak a laissé le vice-président, Omar Souleimane, nommé le 29 janvier en même temps que le nouveau gouvernement, organiser les conditions de cette transition.
Cette transition s’engageait avec la mise à l’écart des figures du clan Moubarak. Le samedi 5 février, le bureau exécutif du Parti national démocrate démissionnait en bloc – avec parmi eux, Gamal Moubarak, le fils du dictateur – tandis qu’un homme réputé « libéral », « connu pour ses bons rapports avec l’opposition » (Le Parisien du 6 février), Hossam Badrawi, était nommé au poste de secrétaire général.
Geste plus spectaculaire encore, le dimanche 6 février, le vice-président engageait des tractations avec les partis d’opposition sur les modifications constitutionnelles à engager pour permettre l’organisation des futures élections présidentielles. Il invitait les Frères musulmans à y participer, lui qui, en tant que chef des services de sécurité de Moubarak, avait passé la plus grande partie de sa carrière à traquer et réprimer les militants islamistes.
Depuis leur interdiction en 1954 par Nasser, les Frères musulmans avaient connu successivement des périodes de répression sévère et d’autres où ils étaient tolérés. Au point de pouvoir présenter des candidats aux deux précédentes élections législatives – sous l’étiquette « indépendants » – et d’avoir obtenu 88 élus, soit 20 % des députés, aux élections de 2005. Cependant, ils n’avaient encore jamais été officiellement reconnus par le régime. Un tel virage politique ne pouvait avoir été mené sans l’accord des dirigeants américains. Ceux-ci pouvaient faire le calcul qu’associer les Frères musulmans à la période de transition contribuerait à une stabilisation de la situation.
De la part des dirigeants américains, ce ne serait pas la première fois qu’ils décideraient de jouer la carte de mouvements fondamentalistes musulmans. Sans parler de la monarchie wahabite d’Arabie saoudite qui est leur principal allié dans le monde arabe, c’est un choix qu’ils ont fait de multiples fois : en Afghanistan où ils ont financé et armé différents groupes islamistes du temps de l’occupation soviétique ; en favorisant les intégristes palestiniens du Hamas pour affaiblir l’OLP ; ou en Égypte même, où ils ont soutenu les Frères musulmans face à Nasser.
De leur côté, les dirigeants de la confrérie islamiste se sont montrés réceptifs à ces appels du pied. Alors que, peu de temps auparavant, ils exigeaient le départ immédiat de Moubarak, ils envoyèrent des représentants à ces négociations. « Uniquement pour entendre ce qui était proposé », se justifièrent-ils. Mais les dirigeants islamistes démontrèrent qu’ils étaient prêts à aller plus loin et à s’associer à cette « transition pacifique » souhaitée par les dirigeants impérialistes : ils déclarèrent, après cette rencontre, qu’il était « plus sûr que le président reste jusqu’à l’instauration des amendements constitutionnels » nécessaires à l’organisation d’élections où l’opposition puisse se présenter. Gage supplémentaire, ils s’engageaient à ne pas présenter de candidat à l’élection présidentielle de septembre.
Moubarak obligé de quitter le pouvoir
Malgré la mise en place de ce scénario où Moubarak se serait retrouvé réduit, pour reprendre l’expression d’un journaliste, au « rôle de la reine d’Angleterre », le nombre de ceux qui manifestaient en exigeant son départ immédiat ne diminua pas. Aux yeux des masses mobilisées, le maintien du dictateur détesté au sommet de l’État incarnait trop, à juste titre, la perpétuation du régime de dictature dont elles ne voulaient plus.
Pour tenter de calmer le mécontentement social, le nouveau gouvernement avait annoncé, lundi 7 février, des augmentations de salaire de 15 % pour les fonctionnaires. Mais, loin de retomber, l’agitation sociale semblait se renforcer. À partir du milieu de la semaine, la presse fit état du développement de mouvements grévistes : « Sur les rails graisseux, dans le ballast noirâtre, ils sont assis, refusant de bouger, empêchant les trains d’arriver sur les quais de la gare centrale du Caire. Plus de 2 000 cheminots en colère, protestant contre leurs salaires, la pénibilité de leurs conditions de travail, et contre cette inflation, vertigineuse, ces 10 % qui plombent les prix, rendant le kilo de viande inaccessible, et tout si cher. […] De l’autre côté du Nil, sous les tamaris de Zamalek, des employés du service des antiquités ont à leur tour manifesté. Comme d’autres mécontents à l’aéroport du Caire. Puis plus de 1 000 ouvriers des aciéries de Port-Saïd. Et encore 3 000 travailleurs chargés de la maintenance du canal de Suez. Çà et là, quelques milliers d’employés du secteur pétrolier ont ajouté leur grogne aux chauffeurs de bus des transports publics du Caire qui ont refusé de mettre en route leurs moteurs. […] Et toute la journée, les yeux se sont rivés vers Mahallah el-Kubra, dans le delta du Nil, terre des usines textiles dont la fureur des dizaines de milliers d’ouvriers, en mars 2008, a marqué les esprits, qui menaçait hier de se soulever à nouveau. » (Libération du 11 février)
Nulle part, semble-t-il, les grévistes ne mettaient en avant des revendications politiques, mais ces mouvements constituaient peut-être les premiers balbutiements d’une classe ouvrière commençant à se mobiliser.
Moubarak, dans une dernière tentative pour se maintenir, annonça le 10 février qu’il « déléguait » tous ses pouvoirs à son vice-président. Mais cela ne fit qu’exacerber encore davantage l’impatience des foules qui attendaient sa démission. D’autant que la rumeur de son départ s’était répandue toute la journée, encouragée par les déclarations de certains responsables égyptiens, par un communiqué des chefs de l’armée annonçant examiner « les mesures pour préserver la nation et pour appuyer les déclarations légitimes du peuple » et, surtout, par les déclarations du patron de la CIA, laissant entendre que Moubarak allait partir… Manifestement, les pressions exercées sur Moubarak pour qu’il quitte le pouvoir devaient être fortes. Celui-ci s’accrocha encore au pouvoir 24 heures de plus. Probablement le temps qu’un certain nombre de dirigeants de l’armée, encore hésitants, se décident à le lâcher.
Ou peut-être Moubarak se montra-t-il finalement suffisamment responsable pour ne pas prendre le risque de provoquer une division de l’armée en se maintenant plus longtemps au pouvoir.
Après le départ de Moubarak
Depuis le départ de Moubarak, l’armée assume ouvertement le pouvoir au travers du Conseil militaire suprême, présidé par le ministre de la Défense, Mohammed Hussein Tantawi, en poste depuis 1991. Les dirigeants de l’armée ont assuré, dans un communiqué, leur volonté de rester à la tête de l’État seulement le temps d’assurer la passation à un gouvernement civil.
Cette « transition démocratique » laisserait donc intacts tout l’appareil d’État, la police pourrie et corrompue et l’armée qui l’est encore plus.
Il est possible que l’Égypte connaisse maintenant des élections et un multipartisme qui ne soit pas complètement de façade comme c’était le cas sous Moubarak. L’Égypte pourrait connaître une évolution comparable à celle de la Turquie avec l’instauration d’un régime parlementaire. De nombreuses couches de la bourgeoisie, petite, moyenne et grande, pourraient y gagner un accès plus « ouvert » à de nombreux postes, à des marchés publics. Le régime ne serait plus « monopolisé » par un clan, sans être pour autant moins corrompu que sous Moubarak. Même dans un pays comme la France, les scandales de corruption ponctuent régulièrement la vie politique et témoignent des liens étroits qui unissent l’État à la classe dirigeante.
Mais pour les couches populaires, le gain serait bien mince. Débarrassées de la dictature d’un Moubarak, les classes populaires continueraient de vivre – ou plutôt survivre – dans les mêmes bidonvilles, d’être confrontées à la hausse des prix, au chômage. Et le régime politique lui-même ne sera pas moins autoritaire vis-à-vis des plus pauvres que l’a été celui de Moubarak car pour dissuader les travailleurs de relever la tête pour se révolter contre leur sort et contre la persistance des inégalités sociales, il n’y a en définitive qu’une seule méthode : la terreur.
C’est pour cette raison que les dirigeants impérialistes peuvent trouver un intérêt à associer les islamistes au pouvoir.
Les idées réactionnaires et anti-communistes des Frères musulmans les ont toujours amenés à s’opposer à ceux qui contestaient l’ordre social. Fondés en 1928, ils ont appuyé la monarchie égyptienne et ont bénéficié du soutien de l’impérialisme britannique qui cherchait à contrer l’essor des forces nationalistes. Plus récemment, ils se sont opposés aux petits paysans qui protestaient contre la remise en cause de la réforme agraire, comme ils ont condamné les grèves ouvrières de 2007 et 2008.
Mais les Frères musulmans constituent une force réactionnaire capable d’encadrer les masses populaires. Le régime de Moubarak les avait déjà laissés se développer, voire les avait encouragés, voyant en eux un puissant facteur de conservatisme social. Les Frères musulmans avaient pu ainsi développer un important réseau d’institutions religieuses, d’écoles coraniques. Dans les quartiers populaires, ils ont pu mener une action sociale du type distribution de soupe populaire, cours du soir, etc. Tout en refusant de les légaliser en tant que parti politique – la Constitution interdisait la création de partis sur des bases religieuses – Moubarak les avait déjà laissés exercer un pouvoir important au sein de la société égyptienne.
Dans le cadre d’un régime parlementaire, les dirigeants de la confrérie islamiste pourraient tout à fait accepter d’adopter les « mœurs démocratiques », devenir des ministres habillés à l’occidentale en costume-cravate et fréquentables par les dirigeants des grandes puissances. Pendant que, dans le même temps, leurs militants, les barbus vêtus de la tenue traditionnelle, encadreraient la population pauvre au nom du Coran, faisant régner la charia dans les quartiers populaires en interdisant de boire, de regarder des films occidentaux, en interdisant aux femmes de sortir dans la rue sans être voilées… Mais tout cela n’est pas de nature à gêner outre mesure les dirigeants impérialistes, tout à fait prêts à s’appuyer sur une telle force s’ils l’estiment nécessaire pour juguler les masses populaires.
Alors la « transition démocratique » pourrait bien en définitive aboutir à une situation qui verrait l’armée continuer de diriger le pays, avec l’appui des États-Unis, en associant les Frères musulmans d’une façon ou d’une autre au pouvoir.
Quelle perspective pour la classe ouvrière ?
Rien de tout cela n’est écrit à l’avance. En fait, tout dépend de la capacité de la classe ouvrière à intervenir dans la suite des événements.
Les mouvements de grèves qui ont pris de l’ampleur au lendemain du départ de Moubarak sont peut-être le signe de l’extension du mou­vement de révolte à la classe ouvrière. Les travailleurs se mobilisent autour de la défense de leurs conditions de vie. Mais, même en entrant en lutte sur des revendications salariales, leur lutte est politique car les travailleurs se retrouvent confrontés au nouveau gouvernement. Il n’aura pas fallu attendre longtemps après le départ de Moubarak – même pas trois jours ! – pour que l’armée menace d’interdire les grèves.
Si la vague de grèves continue, les tra­vailleurs feront l’expérience que, même pour obtenir simplement les droits et libertés démocratiques élémentaires, comme le droit de réunion, le droit de s’organiser et de faire grève, il leur faudra se battre eux-mêmes.
Les douze millions de pauvres et de très pauvres sur les dix-huit millions d’habitants du Caire, les millions de travailleurs de l’industrie regroupés dans de grandes entreprises, représentent une force capable de balayer la police et de faire éclater l’armée, le gardien de l’ordre, entre ses soldats issus du peuple et sa hiérarchie militaire liée à la classe possédante et soumise aux États-Unis. La classe privilégiée égyptienne et, derrière elle, les puissances impérialistes ont peut-être tort de se réjouir de la réussite de la « transition démocratique », c’est-à-dire de la stabilisation de la situation ! Ce qu’elles considèrent comme une fin peut devenir le véritable commencement.
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