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N°134
mars 2011
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Tunisie - La révolte confrontée à un pouvoir qui louvoie mais ne disparaît pas
15 février 2011
Alors que Ben Ali a été renversé le 14 janvier, les manifestations continuaient à la mi-février contre le nouveau pouvoir. Une partie de la jeunesse et des classes populaires, en particulier dans le centre et le sud du pays, les régions les plus pauvres, continuait à protester contre le maintien de l’appareil d’État du temps de la dictature. Le 5 février, à Kef, des manifestations ont réclamé le départ du chef de la police. Ce même chef de la police locale s’étant permis de gifler une manifestante, puis de tuer deux personnes au moment de sa fuite, la population en colère a incendié le commissariat et le siège du RCD, le parti de Ben Ali.
Ces événements sont assez symptomatiques de la situation en Tunisie, le départ de Ben Ali n’ayant pas signifié un véritable changement de régime. Au contraire, cette fuite orchestrée par l’appareil d’État tunisien sous la pression des États-Unis avait comme objectif de calmer la révolte. Ils espéraient qu’un nouveau pouvoir serait mieux à même de semer des illusions, tout en restant aussi éloigné que le précédent des intérêts de la population. La fuite de Ben Ali, loin d’être une rupture, n’était qu’un moyen de maintenir la continuité de l’État tunisien. Car la crainte de tous les hommes de la bourgeoisie, en Tunisie comme dans les pays impérialistes, c’est de voir ces révoltes contre les dictatures s’étendre non seulement en surface mais surtout en profondeur, pour devenir des révoltes populaires contre la misère et ceux qui en sont responsables. Si les tenants de l’ordre établi mesurent les dangers que recèlent ces révoltes pour leur système, c’est qu’ils ont conscience des liens qui existent entre les dictatures qu’ils soutiennent et le maintien de l’exploitation de larges masses. C’est en prenant conscience de ces liens que les classes populaires tunisiennes, et plus particulièrement le prolétariat tunisien, pourraient mener à bien leurs luttes sans les voir accaparées et finalement dévoyées par des représentants d’autres classes sociales, d’autres intérêts.
De la colère contre la vie chère aux manifestations contre la dictature
En Tunisie, la révolte a éclaté suite à la tentative désespérée d’un jeune chômeur de s’immoler par le feu à Sidi Bouzid, le 17 décembre dernier. Ce jeune sans travail vivait de commerce ambulant et la police venait de lui voler sa marchandise. Le lendemain une manifestation avait lieu à Sidi Bouzid contre la vie chère et le chômage. Puis de jour en jour, ces protestations se multiplièrent dans différentes villes du centre, de l’ouest et du sud du pays, avec comme point commun, la révolte contre le chômage et la vie chère, le refus de la misère comme seul horizon.
Car la Tunisie subit de plein fouet la flambée des prix due à la spéculation financière actuelle sur les prix des matières premières alimentaires. L’alimentation y représente 36 % du budget moyen des familles. Les dernières hausses des prix du blé, fin 2010, ont donc eu des conséquences désastreuses. Elles se sont encore plus répercutées sur les produits non subventionnés que sur le pain et les farines. La population fut obligée de se tourner vers les produits subventionnés, mais les magasins en profitèrent pour ne pas respecter les prix officiels.
Au-delà de la hausse actuelle du prix du pain, les classes populaires tunisiennes subissent la pauvreté consécutive à la domination de l’impérialisme, français en premier lieu. La France est le premier client et le premier fournisseur de la Tunisie. Plus de 1 200 entreprises françaises y sont implantées, employant plus de 100 000 tra­vailleurs. Faurecia, Valeo, PSA, Renault, la Société Générale, BNP Paribas, Danone, Orange, Carrefour, Monoprix, voilà quelques-uns des groupes capitalistes français installés en Tunisie. Dans le textile, la sous-traitance automobile, le tourisme, les groupes français exploitent les travailleurs tunisiens avec des salaires très bas et en profitant de la dictature, de sa répression contre les grèves et les militants ouvriers. Ce que certains appellent le « modèle économique tunisien » n’est rien d’autre qu’une économie tournée vers l’exportation, dominée par les capitaux français, où un tiers des jeunes sont au chômage.
À la fin du mois de décembre, les manifestations se sont multipliées et amplifiées dans de nombreuses villes du pays, surtout dans le centre et l’ouest. Partout, les manifestants durent affronter la répression. Le 24 décembre, pour la première fois, un mort fut officiellement annoncé suite à des tirs de la police. Durant ce mois de décembre, ces manifestations contre la vie chère, contre la misère, s’étendirent peu à peu au reste du pays, dans le sud, mais aussi dans des villes touristiques de la côte comme Sfax. À Regueb, des jeunes, réclamant le droit au travail, incendièrent une banque avant de mettre le feu à un café appartenant à un membre de la famille de l’épouse de Ben Ali, les Trabelsi. Partout les affrontements opposèrent les forces de police à des jeunes des classes populaires attaquant les bureaux du parti au pouvoir, le RCD, les magasins symbolisant les comportements mafieux de la famille Trabelsi.
Le pouvoir tenta de louvoyer. Ben Ali se rendit au chevet du jeune brûlé de Sidi Bouzid. Il continuait à dénoncer les manifestations, tout en décidant aussi d’un remaniement ministériel. Mais le mouvement était lancé. Les manifestations se poursuivirent dans les premiers jours de janvier, se transformant de plus en plus en affrontement ouvert avec les forces de répression, avec le pouvoir. Les dictatures protègent la classe privilégiée tant que la peur qu’elles inspirent est plus forte que la haine qu’elles suscitent. Mais quand la colère explose, les luttes qui affrontent directement les forces de répression peuvent devenir ra­pi­dement politiques en se focalisant contre le pouvoir.
La répression policière continuait à tuer. Les autorités ont annoncé le chiffre officiel de 166 morts. Mais l’ONU parle de 219. Ces manifestations contre la vie chère, contre le chômage et contre la répression, réclamaient de plus en plus systématiquement la fin de la dictature. Dans les premiers jours de janvier, les affrontements se firent de plus en plus violents. La mort de Mohammed Bouazizi, le jeune de Sidi Bouzid, déclencha de nouveaux heurts et une nouvelle flambée de colère.
Dans la brèche ouverte par les jeunes et les classes populaires, une partie des classes moyennes – symbolisées par les avocats – s’engouffrèrent pour réclamer la liberté et les droits démocratiques. Une partie de la bourgeoisie et de la petite bourgeoisie tunisiennes lâchait le pouvoir, car elle ne voulait plus de sa corruption, de son racket systématique, de son avidité exercée au détriment de ses propres intérêts. Le quotidien Les Échos en France résumait la situation en expliquant : « Le pouvoir s’est éloigné des classes moyennes, pourtant principales bénéficiaires de l’essor économique. » La dictature perdait donc une partie de son soutien.
Début janvier, une première manifestation étudiante était organisée à Tunis. Le 10 janvier, Ben Ali fit fermer les écoles et universités. Dans une allocution télévisée, Ben Ali tout en dénonçant toujours des « actes terroristes impardonnables perpétrés par des voyous cagoulés » promettait 300 000 emplois, la liberté de la presse et la libération des personnes arrêtées dans le cadre des émeutes. Le ministre de l’Intérieur, rendu seul responsable des crimes de la police, était limogé en même temps que le chef de l’état-major militaire Rachid Amar, dont le bruit courut qu’il aurait refusé de tirer sur les manifestants.
Le 11 janvier, la révolte gagna véritablement Tunis, avec des affrontements dans la banlieue. Après des heurts dans les quartiers populaires, le 12 janvier, des jeunes marchèrent sur l’avenue centrale de la capitale. L’état de siège fut décrété dans la ville où l’armée prit position, protégeant en particulier les bâtiments publics. Le 13 janvier au soir, Ben Ali intervenait une nouvelle fois à la télévision pour promettre l’arrêt des violences policières et la liberté de la presse, ainsi que son départ pour 2014. Cela suffisait apparemment à une partie des partis d’opposition, puisque Ahmed Brahim, dirigeant du mouvement d’opposition Ettajdid (ex-PC), déclara que cette annonce était « un bon début pour tourner la page de l’autoritarisme ». Mais la population, elle, n’entendait pas se contenter de promesses.
Le lendemain, 14 janvier, une manifestation importante était prévue à Tunis. L’UGTT, le syndicat officiel, appelait à une grève générale de quelques heures. Des heurts eurent lieu avec la police dans l’après-midi. Ben Ali annonça encore des reculs : le limogeage de tout le gouvernement, des élections anticipées. Mais cela ne suffit plus. Durant la manifestation, des blindés encerclèrent le palais présidentiel, officiellement pour le protéger, mais Ben Ali comprit le message de l’armée soutenue par la diplomatie américaine. Il ne lui restait plus que la fuite précipitée. Et encore, c’est sa femme revenue deux jours plus tôt de Dubaï qui lui força la main et pensa à embarquer des réserves d’or. Finalement, en fin d’après-midi, le départ de Ben Ali était annoncé. Son premier ministre, Mohammed Ghannouchi, venait déclarer à la télévision qu’il allait assurer l’intérim du pouvoir.
Les classes populaires en Tunisie ont été le fer de lance des luttes, des manifestations. Ce sont les pauvres qui, les premiers, ont bravé le pouvoir, la répression, qui ont vaincu leur peur, pour reprendre leurs propres mots. La révolte de la population tunisienne avait pris une telle ampleur qu’elle fit trembler la dictature et convainquit la hiérarchie militaire de la nécessité de trouver des solutions de rechange, avant même que les révoltés ne se posent consciemment la question de renverser le pouvoir par les armes. Il a suffi aux masses de se mobiliser en montrant leur force, pour susciter suffisamment de craintes dans le camp adverse.
Les grandes puissances impérialistes lâchent leur ami dictateur, pour préserver leurs positions
Face à l’importance et à la durée du mouvement de révolte, mais surtout face à ce qu’il pouvait devenir, les grandes puissances ont préféré abandonner le dictateur qui les servait pour sauver leurs intérêts et maintenir l’ordre, le forçant alors à la fuite. Ce que craignent les grandes puissances, c’est ce que les masses opprimées peuvent apprendre à travers les luttes. Elles apprennent à se défendre, à lutter collectivement. En soi, c’est déjà un pas que les dirigeants des classes dominantes n’aiment pas voir franchir aux opprimés. Les dirigeants du monde impérialiste savent que les révoltes peuvent enclencher des processus dont on ne connaît pas le terme à l’avance. Et ce qu’ils ne veulent surtout pas voir remis en cause, c’est leur ordre social. Car la misère, le chômage ne sont pas le fait d’une famille, même aussi mafieuse que celle des Trabelsi. Non, ils sont le produit du système capitaliste dans son ensemble. Les dictatures, dans le monde arabe comme ailleurs, servent à écraser les peuples pour leur imposer cette exploitation, cette misère, cette domination. Dans les révoltes qui s’amplifient, les masses opprimées peuvent acquérir cette conscience de leurs intérêts spécifiques. Elles peuvent finir par voir, derrière le pire des régimes politiques, le pire des régimes économiques, la pire des dictatures, celle de la bourgeoisie. Quand le prolétariat entre en lutte, il peut se donner les moyens de défendre ses propres intérêts et donc de mener la lutte directement contre ses exploiteurs, contre les maîtres de ce monde.
Alors, les responsables politiques américains sont intervenus en Tunisie pour éviter l’em­bra­sement de la région. Dès le 7 janvier, l’ambassadeur de Tunisie à Washington était convoqué. Mais il existe bien d’autres liens entre l’impérialisme américain et l’État tunisien, en particulier par le biais de l’état-major car nombre d’officiers ont été formés aux États-Unis. L’idée que le départ de Ben Ali était nécessaire au maintien de l’ordre impérialiste transita par ces multiples réseaux.
Ce sont les États-Unis qui ont joué un rôle principal car la France, pourtant puissance tutélaire de la bourgeoisie tunisienne, s’est cramponnée à la dictature de Ben Ali. La ministre des Affaires étrangères, Michèle Alliot-Marie, qui a gagné dans l’affaire de devenir le symbole des liens entre la bourgeoisie tunisienne et les politiciens français, a commencé par offrir à Ben Ali « le savoir-faire des forces de sécurité » françaises avant d’être rattrapée par le scandale de ses vacances tunisiennes. Mais à droite comme au PS, les liens avec la dictature sont innombrables. Le RCD, parti de Ben Ali, est resté membre de l’Internationale socialiste jusqu’à la fuite du dictateur. Le maire de Paris, Bertrand Delanoë, ou le député et président du Conseil général de Seine-Saint-Denis, Claude Bartolone, entretiennent des liens serrés avec les classes dirigeantes tunisiennes. Il ne s’agit pas seulement de liens humains, de cadeaux offerts par des bourgeois tunisiens à des hommes politiques français. Il s’agit plus profondément du soutien de l’impérialisme français aux dictatures qui défendent ses intérêts, soutien entretenu par tous les gouvernements français, de gauche comme de droite.
Il a fallu attendre le 13 janvier, pour que le Premier ministre, Fillon, dénonce du bout des lèvres, pas même la répression et les morts, mais « l’utilisation disproportionnée de la violence » en Tunisie. En revanche, dès le 14 janvier, Obama soutenait le changement de gouvernement et déclarait : « Nous nous souviendrons longtemps des images du peuple tunisien cherchant à faire entendre sa voix » avant d’appeler au calme, au respect des droits de l’homme et à des élections libres. Le chef de l’État américain parlant de démocratie et de droits de l’homme, cela peut faire sourire tous les dictateurs du monde, entretenus, formés et soutenus par ce même impérialisme. Mais ils doivent sourire amèrement quand même, en constatant qu’à l’image de Ben Ali, ils ne sont que des fusibles, des serviteurs zélés mais que l’on chasse au moindre grain, des pions dans les mains des grandes puissances.
Depuis la fuite de Ben Ali et son remplacement par son propre Premier ministre, Sarkozy comme Obama ne cessent de glorifier la « démocratie », la « révolution de jasmin », soulignant vo­lon­tai­rement l’aspect pacifique de cette révolte. Le fait que les Tunisiens ne se soient pas armés représente un gage de tranquillité pour ces tenants de l’ordre bourgeois qui n’aspirent qu’à imposer le maintien du même régime, repeint à des couleurs plus alléchantes.
Le nouveau pouvoir en Tunisie dans la continuité de l’ancien
Le 14 janvier, c’est donc le Premier ministre de Ben Ali qui prit les commandes de l’État. Le stratagème, tout de même un peu grossier, n’en était que trop visible, forçant les responsables politiques à tâtonner pour faire entériner ce changement dans la continuité. Au nom du respect de la Constitution de la dictature, ce fut finalement le président du Parlement, Foued Mebazaa qui remplaça Ben Ali comme président par intérim. Et Mohammed Ghannouchi redevint Premier ministre. Le 17 janvier, un nouveau gouvernement était formé avec trois ministres de l’opposition légale, des personnalités apparues durant les événements, mais surtout nombre d’anciens ministres aux postes clefs. Pour tout ce beau monde, les changements devaient se résumer à l’entrée de ces trois opposants parmi une cohorte de vieux caciques du pouvoir. Le soir même, l’Union européenne promettait des aides financières pour la tenue d’élections. On peut dire que les responsables politiques en Europe se montraient satisfaits que les événements n’aient pas remis en cause la stabilité du régime. Même la présidente du Medef, Laurence Parisot, exprimait son « admiration » pour le peuple tunisien et saluait sa « sagesse », promettant une « initiative » pour renforcer les liens économiques si une « vraie démocratie s’installe vite ». « Vite » devait être le terme le plus important et celui qu’on retrouvait dans les souhaits de tous ces hommes de la bourgeoisie française : vite en finir avec les manifestations et les troubles pour reprendre les affaires, vite une stabilité politique, vite des élections pour essayer de calmer un peuple en ébullition.
En Tunisie, le mythe de l’unité nationale fonctionnait à plein. Les trois partis de l’opposition légale : PDP, FDTL – deux partis se positionnant sur le terrain de la démocratie – et mouvement Ettajdid (ex-PC), acceptaient sans rechigner cette participation à un pouvoir à peine remanié. Le syndicat UGTT faisait de même. Il faut dire que sa direction n’avait jamais brillé par son opposition à Ben Ali. Deux jours avant la fuite du dictateur, le secrétaire général du syndicat, Abdessalem Jiad, racontait : « J’ai eu l’honneur de rencontrer le chef de l’État et ce fut l’occasion d’un très important entretien, au cours duquel nous avons abordé la situation douloureuse dans certaines régions du pays, ainsi que des idées et des propositions de l’UGTT, […] j’ai trouvé auprès du président de la République une vision profonde des principaux problèmes et de leurs causes et une volonté de les résoudre. »
Les choix politiques de cette opposition se résumaient à réclamer des élections dans le cadre de la Constitution, c’est-à-dire dans le cadre du régime de la dictature. Aucune de ces forces politiques n’évoquait l’idée de s’en prendre aux cadres de ce régime qui en avaient constitué l’ossature en imposant la terreur à la population. Leur volonté était clairement de maintenir l’État, sa légitimité, son appareil même répressif. Mettre fin à la dictature sans toucher à la police, à l’armée, aux fonctionnaires, aux lois qui entravent les grèves, les luttes, voilà le leurre qu’ils offraient aux classes populaires mobilisées. D’ailleurs M. Ghanoucchi affirmait : « Notre priorité, c’est la sécurité, ainsi que les réformes politiques et économiques… » Ainsi les mêmes policiers qui avaient arrêté, malmené ou torturé les opposants, les militants, les ouvriers grévistes restaient en place. Les Tunisiens retrouvaient les mêmes fonctionnaires dont la corruption et les passe-droits pesaient sur leur vie quotidienne, les mêmes responsables politiques dans chaque localité. Les Tunisiens découvraient le processus que tant de soulèvements ont connu. Une fois le dictateur renversé, les responsables de la bourgeoisie se précipitent au pouvoir, jurent leurs grands dieux qu’ils vont servir les intérêts du peuple… à sa place. Ils n’ont plus à la bouche que les mots de fraternité et d’unité nationale. Mais quelle fraternité quand certains ont du pain et d’autres, non ? Quelle unité nationale quand certains ont un travail, des revenus et que les autres, les pauvres, les chômeurs, n’en ont pas ? Quand certains ont profité du régime passé pendant que les ouvriers en grève, les militants, eux, connaissaient les prisons et la torture du même régime ?
Les Trabelsi ont été rendus responsables de tous les aspects odieux de la dictature. Certes leur racket systématique, y compris vis-à-vis des patrons grands et petits, a pesé sur toute la société et a contribué à la chute de Ben Ali. Mais la famille Trabelsi, si elle a utilisé la dictature pour prendre des positions, des parts dans les entreprises, accaparer les richesses, n’était pas pour autant le seul élément de la dictature. Pour l’ensemble de la bourgeoisie tunisienne, la fuite de cette famille pouvait représenter une amélioration de sa situation, puisqu’elle n’aurait plus à payer un tribut à cette mafia, à subir ce poids, mais pour toute la population cette fuite ne mettait pas fin au système d’injustices criantes, d’exploitation et d’accaparement des richesses. L’ensemble des privilégiés tunisiens espérait qu’il suffise de se débarrasser de cette famille et de son indécente mainmise sur une partie de leurs richesses pour se maintenir.
Dès le 18 janvier, la population recommençait à manifester, contre le nouveau pouvoir cette fois. « Ben Ali est en Arabie saoudite, mais son gou­ver­nement est toujours en place ! », clamaient les manifestants à Tunis, Sfax et dans d’autres villes. La police usa de nouveau de violence et de gaz lacrymogènes contre les manifestants. L’opposition de la population arriva à contraindre le syndicat officiel, l’UGTT, à refuser de reconnaître une légitimité à ce gouvernement et les ministres UGTT et ceux de l’opposition légale finirent par démissionner. Ce même jour, Ghannouchi et Foued Mebazaa quittaient le RCD. Ils continuaient à promettre « une rupture totale avec le passé ». Mais la colère de la population ne diminuait pas.
Si les partis d’opposition, au fond, soutenaient la transition politique car elle se faisait dans la continuité du régime, et brandissaient même la peur du chaos pour justifier leur attitude, la population continuait à protester contre ce simulacre de changement. Mais protester contre un pouvoir ne suffit pas à l’abattre – même si cela peut permettre de le faire reculer. Le 23 janvier, une marche d’habitants de Sidi Bouzid rejoignit Tunis et les manifestants contre le maintien au pouvoir des anciens ministres de Ben Ali. Des centaines de personnes se mirent à assiéger les bâtiments publics, les ministères. Des responsables trop connus du temps de la dictature furent attaqués. Pendant une semaine, le secrétaire des finances ne put rejoindre ses bureaux. Des portraits de Ben Ali étaient jetés par les fenêtres des ministères. Même certains policiers manifestèrent contre le nouveau pouvoir. Dans les journaux, des comités de rédaction se mettaient en place pour remplacer les directeurs les plus serviles. Dans l’effervescence de la lutte, de la révolte, la population découvrait sa force, son énergie, la politique au quotidien qu’on fait dans la rue, dans le débat permanent. Mais si tout cela exprimait la volonté de la population d’un véritable changement, il ne s’agissait que de faire pression sur le pouvoir, pas de chercher à en créer un nouveau, pas de chercher les moyens de le contrôler réellement. Aucune force politique ne posait la question dans ces termes.
L’armée au service de l’ordre et non du peuple
Mais le pouvoir en place n’appréciait pas pour autant ces manifestations et la contestation populaire. Le dimanche 23 janvier, le général Rachid Amar, ancien chef d’état-major de l’armée sous Ben Ali, métamorphosé par la rumeur en démocrate refusant de tirer sur le peuple, intervenait au milieu des manifestants. Après avoir fait une minute de silence pour les « martyrs » du sou­lè­vement tunisien, il affirmait : « Nous sommes fidèles à la Constitution du pays. Nous ne sortirons pas de ce cadre. J’aimerais que cette place se vide, pour que le gouvernement travaille, ce gouvernement ou un autre. » Les dirigeants de l’armée utilisaient le crédit gagné en ne tirant pas sur la foule, pour essayer de rétablir le calme dans le pays. La population avait fraternisé avec des soldats durant les nombreuses manifestations. Face à une police réprimant et tuant, l’armée apparaissait comme plus proche et plus solidaire du peuple. Il s’agit non seulement d’une illusion, mais d’un piège qui pourrait être mortel. L’armée tunisienne, comme toutes les armées du monde, est constituée de soldats issus des classes populaires, capables d’être touchés par ces femmes et ces hommes venant leur parler le langage du peuple ; mais ils sont dirigés par des officiers qui, eux, viennent des classes privilégiées, qui vivent dans les mêmes quartiers et les mêmes villas que la bourgeoisie et ont été formés aux États-Unis ou en France. Une armée dirigée par de tels généraux ne peut en aucun cas être du côté des classes exploitées. Si l’armée en Tunisie n’a pas tiré sur la foule, c’est le fruit de calculs politiques, pour préserver l’avenir et ses propres capacités à rétablir l’ordre, voire à imposer un coup d’État si la situation l’exige. Les généraux gardant le commandement dans l’armée, cela signifie que l’armée reste du côté de la bourgeoisie, qu’elle ne peut pas être un instrument entre les mains des classes populaires. Pour cela, il faut au contraire que les liens de subordination se désagrègent dans l’armée, que les soldats contestent le pouvoir des généraux, en lien avec les classes populaires, en lien avec une pression et un contrôle accrus des masses sur le pouvoir.
Les classes populaires refusent le maintien des cadres les plus visibles de l’ancien régime
Seulement, cela nécessiterait une volonté politique claire et consciente, portée par une classe sociale défendant ses propres intérêts économiques et politiques. Or, dans la révolte en Tunisie, la classe ouvrière n’est pas intervenue distinctement. Des patrons ont bien été chassés de leur entreprise, comme ce membre de la famille­ Trabelsi qui avait reçu 25 millions d’euros de subventions pour monter une entreprise de textile dans laquelle il payait 180 dinars (90 euros) les 290 embauchées et qui avait refusé de céder aux revendications des ouvrières en grève en 2010. Mais cela n’était pas encore le signe d’une lutte déterminée contre l’ensemble des capitalistes responsables des bas salaires, du chômage et de la misère. En l’absence de l’intervention de la classe ouvrière dans la révolte tunisienne, c’est la perspective d’un véritable changement de régime et de société qui est absente de ce soulèvement, pour l’instant.
La classe ouvrière, en luttant pour ses propres intérêts, sous son drapeau, avec ses revendications, représente la seule véritable opposition à la dictature. Car, derrière Ben Ali, derrière la famille Trabelsi, il y a toute la bourgeoisie tunisienne alliée avec la bourgeoisie impérialiste. La dictature était le fruit de cette domination. Pour maintenir dans la misère des millions de personnes, pour piller les richesses, pour imposer son exploitation, il leur faut se protéger derrière un pouvoir autoritaire. L’expression réelle de la population permettrait une remise en cause de cette situation. Car la misère pousse la population à réclamer du pain, le droit au travail, à l’existence. La bourgeoisie tunisienne n’a les moyens ni d’améliorer le sort des masses, ni d’éviter la corruption de l’État. Chaque gouverneur de région, chaque chef de la police locale en imposant sa poigne de fer à la population, impose et défend en même temps la domination des privilégiés. Renverser cet appareil d’État pour mettre en place un pouvoir démocratique qui ne se limiterait pas à des élections plus ou moins truquées pour un régime parlementaire encadré, nécessiterait de bousculer les classes privilégiées, d’empiéter sur leur pouvoir économique. Pour les pauvres, il n’y a pas de véritable démocratie sans qu’ils se donnent les moyens organisationnels et militaires d’exercer eux-mêmes le pouvoir. Et cela pourrait les conduire à chercher à contrôler l’économie, les entreprises, les richesses. À l’inverse, le droit à l’existence, au travail, au pain ne peut exister que si les classes populaires emmenées par le prolétariat prennent le contrôle du pouvoir. Si elles n’exercent pas ce contrôle à tous les étages du pouvoir et si finalement elles n’ont pas la main sur les armes, c’est-à-dire les outils du pouvoir, elles risquent à chaque instant de voir disparaître le peu de droits acquis et de voir réapparaître, derrière les masques démocratiques des acteurs politiques actuels, le visage hideux de la dictature sociale des possédants. « Qui a du fer a du pain », disait Blanqui en 1850. Son cri résonne toujours avec les mêmes accents de vérité.
Sans cette perspective, la population tunisienne continue à subir un pouvoir héritier du précédent. Certes, sa pression et ses manifestations imposent des reculs – au moins tactiques – au pouvoir. Le 27 janvier, un nouveau remaniement ministériel a eu lieu. M. Ghannouchi est resté en place, mais les ministres RCD ont été démissionnés. Le nouveau gouvernement donne une image claire des forces sociales au pouvoir. Pour trouver des nouveaux ministres, M. Ghannouchi a fait appel à Hakim El Karoui [NDLR : Ce même Hakim El Karoui a aussi envoyé des conseils à Ben Ali juste avant sa fuite pour, dit-il, « éviter le chaos et le bain de sang ». Il était lié au régime. Il avait entre autres favorisé l’accord entre Orange et Marouane Mabrouk, mari d’une fille de Ben Ali, devenu l’actuel patron d’Orange Tunisie – société détenue à 51 % par cette famille Mabrouk, mais dont El Karoui est administrateur. (d’après Médiapart)].
, homme d’affaires tunisien vivant en France, banquier chez Rothschild et qui a aussi écrit des discours pour Raffarin. Il servit donc d’intermédiaire entre M. Ghanoucchi et des hommes d’affaires de ses amis pour composer le nouveau gouvernement. Il présenta ainsi Mehdi Houas, propriétaire d’une entreprise de 500 consultants en informatique à Paris, qui est devenu l’actuel ministre du Commerce­ et du Tourisme1. Le ministre des Transports est un patron, celui de la Finance, un banquier. Le ministre chargé des réformes économiques et sociales, Elyès Jouini, est le vice-président de l’université Paris-Dauphine. Le ministre des Affaires étrangères, Ahmed Ounaïs, est un diplomate à la retraite, ayant servi sous Bourguiba et Ben Ali. Faute, sans doute, de pouvoir trouver sur place des représentants de la bourgeoisie qui ne se soient pas compromis avec la dictature Ben Ali, le nouveau gouvernement est allé chercher précipitamment en France des démocrates bourgeois – plus bourgeois que démocrates – pour occuper les postes. Les partis de l’opposition sont retournés au gouvernement. Nejib Chebbi, président du PDP et ministre du Développement régional, justifie ainsi sa présence dans le premier gouvernement et dans l’actuel : « Nous avions passé un pacte avec ces ministres (les anciens ministres de Ben Ali). Ils avaient besoin de nous, comme nous avions besoin d’eux, même réduits à un rôle technocratique, pour aller vers un nouveau régime. Car tous, nous étions convaincus que l’ancien régime était mort. Nous avons composé avec le réel. Puis le gouvernement a été remanié et tant mieux si cette concession a été faite. Mais notre rôle reste le même : nous devons maintenir les institutions, faire tourner l’économie et préparer les élections. »
Le 28 janvier, la place de la Kasbah, place centrale de Tunis, occupée par les manifestants, fut évacuée par la force. Mais le 31 janvier, une nouvelle manifestation s’attaquait au ministère de l’Intérieur, réclamant le départ de tous les fonctionnaires compromis sous la dictature, forçant le ministre lui-même, Farhat Rajihi, à s’enfuir du bâtiment. La police donna l’assaut violemment. La répression ne suffisant pas, le gouvernement tenta de détourner la colère par de nouvelles mesures, comme cette indemnité votée pour les familles des victimes de la répression. Il chercha aussi à apaiser cette colère avec l’illusion d’une épuration des administrations. Des hauts fonctionnaires, en particulier dans la police, ont été suspendus et les gouverneurs des vingt-quatre provinces ont tous été remplacés par des fonctionnaires censés être inconnus de la population pour échapper à tout contrôle. Mais comme sur les 24 nouveaux gouverneurs, 19 venaient du RCD, la population ne s’est pas laissé abuser. « Les Tunisiens savent lire des CV » ironisait un journal tunisien. Plusieurs nouveaux gouverneurs ont été chassés par la colère des manifestants et celui de Gafsa a même dû fuir dans un véhicule blindé.
La population continue à protester contre le maintien en place des tenants de l’ancien régime. Le gouvernement central n’est plus la seule cible de la colère. Par endroits, la population s’en prend à l’appareil d’État à l’échelle locale. Elle combat les représentants du pouvoir dictatorial qu’elle connaît directement, qu’elle a subis. Dans plusieurs villes du pays, dans les premiers jours de février, des manifestants s’en sont pris aux commissariats, aux sous-préfectures. À Kef, les jeunes ont incendié le commissariat. À Kébili, ils se sont attaqués à la garde nationale.
En même temps que se poursuivent ces manifestations et émeutes contre le maintien des mêmes représentants de l’appareil d’État, des luttes se développent dans les entreprises. Des grèves ont éclaté, en particulier dans les mines de phosphate de Gafsa. Des sièges d’entreprises sont occupés, des ministères aussi. Dans la capitale, des manifestations viennent réclamer du travail, des aides. Les grévistes revendiquent des augmentations de salaire. Les éboueurs de Tunis ont obtenu que leur salaire soit presque doublé. Le président par intérim, Foued Mebazaa, vient de promettre l’ouverture de négociations sociales nationales, en demandant au passage aux classes populaires d’être patientes, alors même qu’aucune réforme sociale n’avait été envisagée, programmée par le nouveau pouvoir jusque-là.
À ce jour, le RCD a été suspendu avant d’être dissous, le Parlement a accepté que le gouvernement use de décrets-lois sans en passer par des votes à l’Assemblée, toujours dominée par les élus RCD. Et enfin, des réservistes ont été rappelés car depuis début février c’est l’armée qui réprime les manifestations, rarement la police bien trop compromise.
« L’émancipation des travailleurs sera l’œuvre des travailleurs eux-mêmes » – Karl Marx, 1864
Les classes populaires en Tunisie montrent leur courage et nous nous réjouissons de leurs combats. Si aujourd’hui tous les commentateurs parlent de révolution, des solutions politiques, de la fin des dictatures, c’est parce que la mobilisation des classes populaires a rappelé à tous que l’histoire se fait par les luttes, que les changements viennent des révoltes populaires. En Tunisie, la simple intervention des masses a bouleversé la situation au point de forcer la bourgeoisie tunisienne et impérialiste à chercher des solutions de rechange à la dictature de Ben Ali. Même si, pour l’instant, la bourgeoisie maintient sa domination, avec le soutien des partis de l’opposition et de l’armée.
On ne connaît ni la profondeur, ni la détermination, ni les réserves d’énergie de cette révolte mais on constate que pour l’instant, la population continue à s’opposer au maintien en place du régime. Les classes populaires, en cherchant à chasser les tenants de la dictature, posent la question réelle, essentielle, du pouvoir, de l’État. Mais aucune force politique ne leur propose de s’organiser véritablement pour contrôler réellement le pouvoir, pour créer leurs propres organes en vue de l’exercer. Comme bien souvent dans le passé, ce n’est ni la volonté, ni le courage des masses populaires qui font défaut, mais la présence d’un courant politique capable d’offrir des perspectives autres que les simulacres de démocratie et de parlementarisme.
Dans les grèves qui tendent à se multiplier, émerge aussi, en plus de la conscience des leurres autour de la chute de Ben Ali, la conscience des intérêts sociaux divergents. La classe ouvrière, en revendiquant sur la base de ses propres intérêts, peut déchirer le voile des faux-semblants de l’unité nationale et de la fraternité des classes sociales, au nom desquelles on demande de la patience aux déshérités. Dans ses luttes, elle verra apparaître ses faux amis, ses vrais exploiteurs. Ses combats donneront nécessairement naissance à des femmes et des hommes préoccupés des intérêts de leur classe, cherchant des solutions à ses luttes.
Le foisonnement d’idées, d’initiatives, de débats propres à chaque lutte collective, à chaque soulèvement populaire est l’école par laquelle les classes opprimées peuvent devenir les acteurs principaux sur la scène politique. C’est dans ces luttes, dans cette recherche politique que se trouvent les espoirs de voir émerger un courant clairement dans le camp du prolétariat, clai­rement opposé à toutes les tentatives de museler les ouvriers au nom de l’unité nationale. Et le prolétariat luttant sous son propre drapeau peut renverser toutes les dictatures, bouleverser bien plus profondément la société et offrir aux masses pauvres un avenir débarrassé de la misère et de l’exploitation.
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