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N°133
février 2011
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Comment la spéculation financière mène des pays pauvres à la famine
Les émeutes qui ont éclaté en Algérie en ce début d’année 2011 sont des émeutes de la faim. Dans différentes villes du pays, Alger, Bejaïa, Annaba, la jeunesse algérienne se rebelle contre la vie chère, contre les hausses des prix des produits alimentaires de base, comme le sucre et l’huile, qui flambent, contre les loyers trop chers, contre le chômage. Ces révoltes rappellent les émeutes de la faim qui ont eu lieu en 2008, dans un grand nombre de pays pauvres. En effet de nouveau en 2010, le système capitaliste, la spéculation financière ont entraîné des hausses des prix des denrées alimentaires mettant en péril la vie des populations les plus pauvres.
L’été 2010, le monde a connu une flambée des cours du blé sur les marchés mondiaux. Des incendies en Russie, ainsi que la sécheresse qui a sévi dans une partie de l’Europe du nord et au Canada, ont fait prévoir une baisse des récoltes, ce qui a entraîné l’emballement des prix sur les marchés mondiaux. Mais ces incidents climatiques n’étaient qu’un aspect circonstanciel du problème : en réalité, la hausse des cours des matières premières résulte d’un phénomène plus profond. Elle a commencé bien avant l’annonce des incendies et de la sécheresse, et surtout, elle s’est poursuivie après l’été, lorsque, malgré les problèmes climatiques, les prévisionnistes ont finalement annoncé des récoltes supérieures à la demande mondiale. Dans le sillage du blé, le maïs, le soja, puis finalement toutes les denrées agricoles cotées sur les marchés mondiaux ont suivi le mouvement à la hausse, tout à fait indépendamment de la production et de la consommation. Derrière les variations de l’offre et de la demande mondiales, les causes profondes de l’actuelle flambée des cours des matières premières sont à chercher dans la spéculation financière.
Des sommes considérables de capitaux sont attirées par la spéculation sur les matières premières. Le phénomène prend de l’ampleur et fait craindre à brève échéance des catastrophes humaines à grande échelle. En effet, si la spéculation financière en général est nuisible pour la société, celle qui touche les matières premières agricoles a un caractère encore plus scandaleux. Les conséquences sont immédiatement dramatiques pour les populations des pays pauvres pour qui il s’agit de la base de l’alimentation. Chaque hausse du prix du blé, du riz ou du maïs, même minime, engendre pour une grande partie de l’humanité des difficultés supplémentaires pour se nourrir. Quand les prix alimentaires flambent, des millions de personnes sombrent dans la malnutrition.
La spéculation sur les matières premières, une vieille invention
Depuis bien longtemps, le développement du commerce signifie inéluctablement l’apparition de bien des formes de spéculations. Parfois cette histoire s’est accélérée. À partir du 16e siècle, les épices ont aiguisé les appétits des marchands européens, entrainant une floraison d’armements de bateaux, de naissances d’affaires commerciales ou financières, l’apparition des assurances commerciales. Et il en fut de même du café, du blé et de toutes sortes de marchandises sur lesquelles les marchands pouvaient spéculer, à Venise, Amsterdam ou Londres. Les exemples de marchands s’enrichissant en constituant des stocks de céréales, en profitant des sécheresses locales, en accaparant pendant les périodes difficiles, sont suffisamment nombreux pour imaginer que de telles opérations ont existé partout où se développait le commerce.
Le 19e siècle fut celui du développement du capitalisme industriel. L’économie marchande s’étendait à de nouveaux pays, de nouveaux secteurs. Si, pendant les siècles précédents, l’agriculture était restée principalement tournée vers l’autosubsistance, elle était à présent happée par le développement du capitalisme et par l’essor de l’économie de marché. Les progrès techniques permirent d’accroître la production agricole, qui s’étendit à des marchés de plus en plus vastes et lointains. Le commerce des grains devint une affaire d’importance, dépassant le cadre des marchés traditionnels. En 1848 naquit à Chicago la première Bourse des céréales, la Chicago Board of Trade. Au début, il ne s’agissait que d’un marché régional facilitant la rencontre et donc les accords entre négociants, situé au carrefour entre les grands axes fluviaux des États-Unis et du Canada et les vastes régions agricoles nord-américaines. Mais très vite, Chicago devint la principale place boursière de cotation du blé au monde, ce qu’elle est encore aujourd’hui. Désormais, les prix qui y étaient établis servirent de référence mondiale.
Sur cette place boursière, dès le 19e siècle, les négociants qui vendaient et achetaient des céréales cherchèrent des moyens pour s’assurer contre les aléas de ce commerce, en utilisant ce que les économistes appellent des contrats à terme dont l’origine remonte au Moyen Âge. Les contrats à terme sont des engagements entre producteur et négociant, sur une quantité donnée de céréales, à un prix fixé à l’avance, mais pour une date de livraison ultérieure. À titre d’exemple, un contrat à terme conclu un 1er janvier va stipuler que le vendeur livrera à l’acheteur, au 1er septembre, mille tonnes de blé au prix de 200 dollars la tonne. À la date définie, le producteur doit livrer la marchandise au prix déterminé. Mais entre-temps, les prix peuvent avoir varié à la baisse ou à la hausse. Les contrats à terme permettent donc aux producteurs et aux négociants de s’assurer à l’avance d’un prix, et donc de se prémunir contre les fluctuations des cours. C’est, en quelque sorte, un pari sur le prix futur d’une denrée. Au final, l’un des deux acteurs sera lésé : si, par suite d’une mauvaise récolte, le cours du blé s’est envolé et est passé à 250 dollars la tonne, il sera tout de même vendu à 200 dollars, et le vendeur sera perdant. Si au contraire une récolte exceptionnelle a fait passer le prix de la tonne à 150 dollars, c’est l’acheteur qui est lésé. C’est pour cette raison que les négociants cherchèrent à s’assurer sur les risques encourus avec ces contrats à terme et que se multiplièrent alors des contrats d’assurance dans les cas de hausses des cours comme dans ceux de baisses. Les financiers à l’origine de ces contrats gagnaient à tous les coups.
Au cours du 19e siècle, le marché des matières premières prenant de l’ampleur, il devint à la fois plus structuré et plus complexe. Dès 1919, aux États-Unis et en Angleterre, les contrats à terme furent codifiés, standardisés. Par conséquent, seul le prix restait à négocier et les contrats pouvaient passer très rapidement de main en main. Une chambre de compensation fut constituée pour arbitrer et garantir les transactions entre les parties. Elle servait d’intermédiaire entre vendeurs et acheteurs et assurait la validité des contrats et leur recouvrement. Mais ainsi le marché des contrats à terme devenait en partie indépendant du marché réel des céréales, prêtant le flanc alors à toutes les manipulations et spéculations. L’essentiel était établi : les contrats à terme devenaient des instruments financiers et les marchés à terme, par conséquent, des marchés spéculatifs.
Les spécialistes de la finance, les banques en particulier, s’étaient introduits sur les marchés des matières premières, pour assurer les négociants contre les risques de pertes sur les contrats à terme. Les contrats d’assurance et de réassurance sur les contrats à terme apparus pour protéger les négociants contre les risques de pertes en fonction des variations des cours, devinrent eux-mêmes, comme dans bien d’autres domaines de l’économie, des objets que les spéculateurs pouvaient s’acheter et se vendre, c’est-à-dire des produits spéculatifs. C’est ce que l’on appelle les « produits dérivés ».
Désormais, non seulement des traders appointés par les banques vendaient et achetaient les contrats au jour le jour, pariant sur la fluctuation des prix et ne s’occupant ni des transactions réelles de marchandises ni des livraisons finales, mais la spéculation pouvait encore enfler, le marché des matières premières donnait naissance à une multitude de produits financiers, dont les produits dérivés qui ont joué un rôle important dans les envolées spéculatives des trois dernières décennies.
De la spéculation financière sur les matières premières aux émeutes de la faim de 2008
Actuellement, c’est dans un contexte de financiarisation de l’économie que la spéculation sur les matières premières se développe. Depuis le début des années soixante-dix, la crise économique a réduit les capacités des marchés, faisant fléchir les ventes et donc les profits des capitalistes. Pour rétablir ces profits, les capitalistes ont cherché des placements plus intéressants, de leur point de vue, que ceux liés à la production. À partir des années quatre-vingt, la crise de l’économie capitaliste s’est traduite par un afflux croissant de capitaux sur les marchés financiers à la recherche d’investissements juteux, si l’on peut parler d’investissements quand rien n’est construit ou produit. Ce gonflement des capitaux dans la finance a occasionné, dans les trente dernières années, une série de crises financières. Après chaque crise, les capitaux ont cherché de nouveaux secteurs pour spéculer, de l’immobilier au Japon jusqu’à la crise des subprimes en passant par les nouvelles technologies (entraînant la bulle Internet). Depuis 2008, les financiers s’attaquent violemment aux États en spéculant sur leurs capacités à rembourser leurs dettes. Mais ce sont aussi les placements financiers sur le marché des matières premières agricoles qui s’accrurent dans des proportions inouïes. Entre 2002 et 2008, le nombre de contrats à terme sur les matières premières a augmenté de 500 %. Entre 2003 et mars 2008, les sommes placées sur les marchés à terme des matières premières sont passées de 13 milliards de dollars à 260 milliards. Évidemment cette arrivée massive des requins de la spéculation n’a pas été sans conséquences sur le marché mondial des céréales. « Les liquidités investies sont si importantes qu’elles éloignent les prix des denrées de la réalité du marché », expliquait alors un responsable de la Cnuced (Conférence des Nations unies sur le commerce et le développement). En termes plus directs, l’arrivée de ces capitaux spéculatifs engendra une flambée des prix. En 2006, la banque d’affaires Merrill Lynch elle-même estimait que la spéculation avait provoqué « une augmentation du coût des denrées de moitié supérieure à celle qu’aurait dictée la simple loi de l’offre et de la demande ».
Ainsi, l’arrivée massive de capitaux spéculatifs sur le marché des matières premières ne date pas de l’été 2010. Les prix des denrées alimentaires avaient commencé à augmenter fortement à partir de 2005. La hausse a été quasi continue jusqu’au printemps 2008, date à laquelle la spéculation financière a entraîné une hausse vertigineuse des cours. À ce moment-là, les prix du blé, du maïs et du riz ont atteint leur plus haut niveau depuis trente ans. Les prix de ces aliments, qui constituent le régime alimentaire de base pour une très large partie de l’humanité, ont doublé en l’espace de quelques mois. Dans les pays riches, les conséquences de cette hausse des prix ont été ressenties par la partie la plus pauvre de la population, pour qui le simple fait de se nourrir est redevenu un problème réel. Des marchés pour pauvres sont apparus, et les Restos du cœur et autres « épiceries solidaires » ont vu leur demande exploser.
Mais dans les pays pauvres cette flambée des prix alimentaires a signifié pour beaucoup une véritable condamnation à mort. Des émeutes de la faim ont alors éclaté dans nombre de ces pays pauvres. Quand on sait que, selon l’Unicef, 50 % des ménages d’Afrique subsaharienne vivent avec moins d’un dollar par jour, on comprend aisément pourquoi chaque hausse de 1 % du prix des céréales de base fait plonger (d’après le Fonds international de développement agricole des Nations unies) 16 millions de personnes dans l’insécurité alimentaire. C’est ainsi qu’en 2008 le nombre de personnes sous-alimentées dans le monde est passé de 854 millions à plus d’un milliard. 150 millions d’êtres humains supplémentaires ont été jetés dans la famine par l’irrationalité du système capitaliste et la volonté d’une poignée de spéculateurs de s’enrichir à tout prix, fût-ce celui de milliers de morts de faim. Et aujourd’hui, il y a toujours environ un milliard d’êtres humains en danger, que le système est incapable de protéger de la faim.
Après 2008, de nombreuses causes furent évoquées pour expliquer cette crise alimentaire : les mauvaises récoltes de 2007-2008, le réchauffement climatique, l’utilisation du maïs pour des biocarburants, voire… le développement de la Chine, dont la population, en se mettant à manger plus de viande, allait affamer le reste du monde ! Si certaines de ces raisons ont eu un impact réel sur les prix, il n’en reste pas moins que les experts tentaient d’atténuer le rôle de la spéculation dans cette crise alimentaire. Mais force est de constater que depuis 2008, les récoltes se sont améliorées, l’offre dépasse de nouveau la demande mondiale… mais qu’en revanche les prix n’ont connu qu’une légère décrue et demeurent nettement supérieurs à ceux de la période précédente. Ce qui signifie que les difficultés à se nourrir ont persisté pour les populations pauvres bien après les pics du printemps 2008.
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Les marchés des matières premières alimentaires restent très attractifs pour les financiers. Avec cynisme, ils comprennent bien que les marchés agricoles ne peuvent pas vraiment se tarir. L’alimentation est un des besoins vitaux de l’humanité. Spéculer dessus signifie bien spéculer sur ce qui est fondamental pour la vie des populations.
Dans un contexte où les financiers sont à la recherche incessante de nouveaux placements, ce marché offre des perspectives alléchantes. Chaque année, 200 millions de tonnes de céréales s’échangent sur le marché mondial, soit 10 % de la production totale de céréales. 150 pays sont des importateurs de céréales, et souvent parmi les pays les plus pauvres. La spéculation sur les matières premières agricoles concerne donc des volumes échangés importants. Petit exemple de l’intérêt constant des spéculateurs pour le marché des matières premières, cette cynique publicité pour la revue L’Édito matières premières et devises, qui écrivait à l’automne dernier : « De nombreux facteurs font que les marchés des matières premières connaissent, ces dernières années, un boom sans précédent qui n’est pas près de s’arrêter. Et à L’Edito matières premières et devises, notre objectif est simple : vous révéler comment vraiment en profiter. […] Or, dollar, pétrole, blé, maïs… les opportunités sont nombreuses et ces marchés sont passés au crible afin que vous ayez toutes les informations nécessaires pour récolter des gains exceptionnels. » Ce petit texte ne précise pas – car dans ces milieux tout le monde le sait – que ces « gains exceptionnels » auront pour conséquence directe la mort de milliers d’affamés.
Désormais, les marchés des matières premières sont devenus un des terrains de prédilection des spéculateurs internationaux. « Or, dollars, pétrole, blé, maïs… » on le voit, ce n’est pas la matière première en elle-même qui intéresse les spéculateurs, mais les profits que telle ou telle d’entre elles permet de réaliser, ce qui peut concerner aussi bien l’ensemble des matières premières alimentaires cotées mondialement que les matières premières industrielles : cuivre, aluminium, zinc, pétrole, ou encore or. Ce dernier est d’ailleurs en train de connaître une hausse spectaculaire : 300 % en dix ans. À la mi-décembre 2010, le prix du métal jaune a atteint des records historiques, permettant au quotidien patronal La Tribune d’écrire lyriquement que le prix de l’once d’or « avançait désormais dans des terres inconnues ».
Pour ce qui est des matières premières alimentaires, un rapport publié en 2009 par la Cnuced (Conférence des Nations unies sur le développement et le commerce) a calculé que les spéculateurs détenaient aujourd’hui 65 % des contrats sur le maïs et 80 % des positions sur le blé. Actuellement, seuls 2 % des transactions sur les marchés des matières premières correspondent à des échanges de produits réels. Le reste, 98 %, n’est fait que de transactions purement financières.
Les conséquences humaines désastreuses de la spéculation financière
Depuis juin 2010, la spéculation sur les matières premières est donc repartie de plus belle. Le blé s’est enchéri de 60 à 80 %, le maïs de 40 %, le riz de 45 % et le sucre de 30 %. Et cette hausse s’est poursuivie depuis l’été. Mais personne ne peut plus oser évoquer un risque de pénurie ou de récoltes insuffisantes pour expliquer cette hausse : si l’épisode de sécheresse de l’été a créé quelques problèmes, en particulier en Russie, les prévisions de récoltes restent bonnes et les stocks mondiaux suffisants au regard de la demande mondiale.
Cette hausse des cours ne se limite pas aux céréales. Le cours du café a atteint un niveau jamais vu depuis 1997, alors même que l’on annonçait des récoltes exceptionnelles au Brésil, annonce qui ne fit pas baisser les prix. Le coton se trouve actuellement à son plus haut niveau depuis quinze ans. Quant au maïs, son cours a connu en octobre dernier une hausse de 15 % en deux séances seulement.
L’épisode le plus symbolique de cette envolée spéculative des cours des matières premières concerne peut-être le cacao. En juillet 2010, le groupe Armajaro a acheté pour plus d’un milliard de dollars plus de 240 000 tonnes de cacao, ce qui représente environ 7 % de la production mondiale ! Cette opération visait à spéculer à la hausse sur les cours du cacao, pour engranger des profits. Le fondateur du groupe Armajaro n’en était pas à sa première opération boursière : en 2002, il avait déjà acheté ainsi plus de 200 000 tonnes de cacao pour faire grimper les cours. À l’époque, la tonne de fèves était passée de 1 400 dollars à 1 600 dollars. Aujourd’hui, son prix dépasse les 3 000 dollars.
Évidemment, ces hausses des cours ne profitent aucunement aux producteurs africains de cacao. Quelles que soient les fluctuations des cours sur le marché mondial, les producteurs africains ne connaissent aucune amélioration de leur sort car leurs récoltes ont été payées d’avance et à prix fixe. En revanche, ils doivent se débattre avec des conditions de plus en plus difficiles. En Côte d’Ivoire par exemple, la surexploitation des sols pendant des décennies, la déforestation et le manque de capacités techniques offertes aux agriculteurs du pays, sans parler de la situation politique calamiteuse même avant l’élection présidentielle, ont amené la production de cacao à diminuer, entraînant dans la misère de plus en plus d’agriculteurs.
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La nouvelle hausse des prix des matières premières entamée depuis juin 2010 a des conséquences dramatiques. Pour les pays exportateurs de matières premières, elle signifie une extrême volatilité des marchés et donc une variation imprévisible de leurs ressources et des difficultés supplémentaires pour prévoir un budget, des dépenses, des constructions.
Mais pour ce qui est du blé par exemple, seuls cinq pays industrialisés sont de grands exportateurs, et en premier lieu on trouve les États-Unis. En revanche le nombre de pays importateurs de blé ou de céréales a augmenté depuis cinquante ans. Et il s’agit bien souvent de pays pauvres, pour lesquels la moindre augmentation des prix se traduit par des calamités. En effet, ceux-ci sous la pression de l’économie capitaliste sont de plus en plus dépendants des importations pour la nourriture de leur population. La faiblesse technique de l’agriculture vivrière – sur deux milliards d’agriculteurs dans le monde, 28 millions seulement ont des tracteurs, la moitié n’ont pas d’animaux de trait – et la monoculture imposée dans de nombreux pays par la colonisation contribuent à cette dépendance alimentaire.
L’histoire du capitalisme a consisté à détruire l’autosuffisance alimentaire dans le monde, pour la remplacer par le marché. Le développement du capitalisme en Europe occidentale s’est fait en forçant les paysans à intégrer les circuits monétaires, avec des épisodes aussi violents que le mouvement des enclosures qui s’étendit sur plusieurs siècles en Grande-Bretagne. Dans le reste du monde, c’est bien souvent le colonisateur qui a joué le même rôle, en imposant aux paysans des impôts en nature ou en monnaie, des corvées, afin de les forcer à vendre leurs productions, à se vendre, ou à cultiver des produits pour l’exportation. C’est avec des canonnières que les Britanniques ont imposé à la Chine le commerce de l’opium, qu’ils faisaient produire en Inde. Partout, les colonisateurs ont anéanti les collectivités agricoles pour obtenir une main-d’œuvre sur leurs plantations.
La colonisation a aussi laissé dans son sillage des changements d’habitudes alimentaires renforçant la dépendance des pays colonisés au marché mondial. Le riz, par exemple, inconnu en Afrique pendant des siècles, est devenu depuis la seconde moitié du 20e siècle un aliment de base pour la population. Dans les années trente en effet, la France, cherchant des débouchés à son riz indochinois alors même que le marché mondial se rétractait, l’a imposé dans ses colonies d’Afrique, introduisant une nouvelle forme de dépendance économique.
Les pays africains importent aujourd’hui 85 % de leur alimentation. Ils sont donc particulièrement sensibles aux hausses des cours des matières premières alimentaires. La FAO vient d’indiquer, en novembre 2010, qu’elle craignait que la hausse des cours des matières premières alimentaires n’entraîne, pour les pays pauvres importateurs, une hausse de la facture de l’ordre de 11 %. L’ensemble de cette facture à l’échelle mondiale dépasserait les mille milliards de dollars : un record absolu, jamais atteint même en 2008.
Les pays importateurs subissent de plein fouet la monopolisation du commerce international par quelques grands « chargeurs ». Des entreprises comme Cargill, Louis Dreyfus, concentrent la majeure partie du commerce de céréales dans le monde et imposent leur volonté et leurs prix aux pays pauvres.
Depuis cet été, les prix connaissent des hausses fulgurantes sur les marchés africains. La hausse du prix de la nourriture a déjà entraîné des émeutes de la faim en septembre 2010 au Mozambique, puis en janvier en Algérie.
Le Mozambique, qui sort de presque deux décennies de guerre civile et qui importe quasiment tout son blé d’Afrique du Sud, a augmenté d’un coup le prix du pain de 25 %. Cela faisait suite à des augmentations du prix de l’électricité et des carburants. Cette augmentation était impossible à supporter pour une population dont 90 % vivent avec moins de deux euros par jour. La population est descendue dans la rue pour protester contre cette hausse des prix l’acculant à la famine. Le gouvernement répondit aux émeutes de la faim par la violence et la répression, faisant tirer par la troupe. Bilan : 13 morts et 400 blessés – officiellement.
Et voilà que c’est le tour de l’Algérie. D’autres pays suivront, inévitablement, tant la situation devient intenable pour les masses dans les pays pauvres.
Un système à détruire
Le système capitaliste fait chaque jour la démonstration de son incapacité à sortir de la crise économique. Les sommes circulant dans les circuits financiers, vouées à la seule spéculation, affolent même les laudateurs du système.
Mais avec la spéculation financière sur les matières premières alimentaires, le système capitaliste fait aussi la démonstration de son incapacité à nourrir tout simplement la population car, dans ce monde capitaliste, on ne produit pas pour satisfaire les besoins de l’humanité. Et dans les prochains mois, la situation des populations dans les pays pauvres risque de s’aggraver encore. Les capitalistes, par le biais de la spéculation financière, assassinent froidement des millions de personnes avec l’augmentation des prix des denrées de base.
Le monde entier crève du système capitaliste : celui-ci développe son parasitisme en asphyxiant toute l’économie. Mais aucun des gouvernements actuels, tout dévoués aux spéculateurs eux-mêmes, aucune institution, aucun expert économique ne veut ni ne peut mettre fin à cette situation démente. Tous sont soumis à la volonté de cette poignée de grands actionnaires, de grands groupes capitalistes, qui poursuivent leur course folle vers plus de profits, quitte à ce que leur route soit jonchée de cadavres.
11 janvier 2011
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