L’article que nous publions ci-dessous, consacré à la situation en Syrie et au mouvement d’opposition au régime, est la
traduction d’un article paru fin avril dans le trimestriel de nos camarades britanniques de Workers’ Fight (Class Struggle
n° 95).
Aujourd’hui, près de 18 mois après le début de la vague de protestations contre la dictature de Bachar
el-Assad, en Syrie, on estime à plus de 15 000 le nombre des victimes de la répression. Il ne se passe plus guère de jour
sans que la presse rapporte de nouvelles exactions du régime. Au fil du temps, la répression est devenue plus sophistiquée et
plus sanglante. Désormais, l’armée ne sert plus qu’au « gros œuvre », pour bombarder les villages et quartiers
supposés « rebelles », tandis que des commandos armés de « shabihas » (ou « fantômes »), une milice
officieuse du régime, vont « finir le travail » en assassinant plus ou moins au hasard ceux qui leur tombent sous la
main. Cette répression n’a plus pour but de dissuader les manifestants de descendre dans la rue, mais bien de semer la
terreur dans l’ensemble de la population.
Selon les estimations du Haut-commissariat aux réfugiés des Nations
Unies, près de 80 000 Syriens auraient fui vers les pays voisins, Liban, Irak et surtout Turquie, qui croupissent dans la
misère de camps de réfugiés qui servent également de viviers de recrutement aux diverses milices syriennes. Qui plus est,
les affrontements armés qui ont éclaté au Liban depuis la fin mai, entre des groupes islamistes sunnites (opposés au régime
syrien) et des membres de la minorité alaouite (supposée soutenir la dictature syrienne), en particulier à Tripoli, la
deuxième ville du pays, attestent du fait que la guerre civile larvée qui se déroule en Syrie a déjà dépassé le seul
cadre de ce pays.
Pendant ce temps, les dirigeants des grandes puissances continuent à verser des larmes hypocrites
sur le sort des victimes de la dictature en Syrie. Hollande et son ministre des Affaires étrangères, Laurent Fabius, invoquent
d’autant plus volontiers la possibilité d’une intervention militaire de l’ONU, qu’ils savent que la Russie et la Chine
y opposeront leur veto. L’homologue britannique de Fabius, William Hague, après avoir entonné le même couplet, pousse le
ridicule jusqu’à présenter comme un « important acte de solidarité » envers l’opposition syrienne le fait de
refuser l’entrée du territoire britannique au général responsable de la sélection syrienne aux Jeux olympiques de Londres.
Quant à Obama, il n’a sans doute aucune envie de jouer les va-t-en guerre en pleine campagne électorale.
Mais,
de toute façon, le chaos qui règne aujourd’hui en Libye après l’intervention occidentale, montre que la population
syrienne n’a rien à attendre des puissances impérialistes. En revanche, l’hypocrisie évidente dont elles font preuve
reflète leurs craintes de perdre un serviteur somme toute loyal de leur ordre régional et de faire exploser une bombe à
retardement qu’elles ont elles-mêmes créée de toutes pièces.
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L’origine de la vague de protestation syrienne serait une manifestation dans la ville d’Al-Hasakah dans le nord de la Syrie,
en février 2011, suite à l’auto-immolation d’un jeune de la région, Hasan Ali Akleh. Dans les semaines qui suivirent, les
protestations s’étaient propagées aux principales villes du pays. Après quelques semaines, Bachar el-Assad avait bien
tenté de calmer les mécontents en promettant quelques réformes, mais c’était trop peu et trop tard. Après la Tunisie,
l’Égypte, le Bahreïn, le Yémen et la Libye, le régime syrien s’ajouta à la liste déjà longue des dictatures
ébranlées par le souffle de révolte qui traversait alors la région.
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Cependant, il y a des différences majeures quant à la manière dont la vague de révolte se développa en Syrie. Elle se
propagea plus lentement qu’en Égypte et en Tunisie et, contrairement à ce qui s’est passé dans ces deux pays, les
protestataires ne réussirent pas à imposer leur présence face aux forces de répression du régime dans l’une ou l’autre
des villes importantes du pays. Contrairement aux Égyptiens, les protestataires syriens n’eurent pas leur place Tahrir, pas
plus qu’ils ne purent établir de sanctuaire face aux forces de répression, comme l’avaient fait les Libyens à Benghazi.
Le régime syrien n’eut pas trop de mal à déjouer une tentative de créer un tel sanctuaire autour de la ville de Homs, dans
le nord-ouest du pays.
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Surtout, la répression du régime fut beaucoup plus efficace et dévastatrice en Syrie qu’ailleurs. L’appareil d’État
révéla une plus grande cohésion. Contrairement à ce qui s’était produit en Tunisie et en Égypte, les cercles dirigeants
de l’armée et des forces spéciales ne cherchèrent pas à jouer les médiateurs entre le régime et les protestataires. Il
n’y eut pas non plus, contrairement à ce qui s’était passé en Libye, de défection dans les cercles dirigeants de
l’armée ou du régime : le seul personnage de haut rang à se décider à passer du côté de l’opposition (après une
année entière de manifestations !), Abdo Hussameldin, ne détenait que le poste relativement mineur de ministre-adjoint au
Pétrole.
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Il est vrai que les hésitations des gouvernements impérialistes à trop affaiblir le régime de Bachar el-Assad n’ont pas de
quoi encourager les dignitaires du régime syrien à abandonner le navire. Car, de toute évidence, le veto de la Russie et de
la Chine au Conseil de sécurité de l’ONU a plus été le prétexte que la véritable raison de leurs hésitations, qui
tranchent avec leur politique vis-à-vis des autres dictatures de la région, quand ils ne s’étaient guère embarrassés de
l’avis de la Russie ou de la Chine.
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En Tunisie, en Égypte et au Yémen, ce fut l’intervention de l’impérialisme occidental qui provoqua, ou du moins
accéléra, la chute des dictateurs en place. En utilisant leurs liens anciens avec la hiérarchie militaire de ces pays, les
puissances impérialistes obtinrent de l’armée qu’elle prenne les choses en mains et se charge d’assurer la continuité
de l’État après la chute du régime. En Libye, faute d’avoir cette possibilité, les puissances impérialistes choisirent
de recourir à l’agression militaire pour accélérer la chute du régime et porter au pouvoir une bande hétéroclite
composée d’anciens dignitaires du régime et de l’armée, d’hommes forts régionaux et d’islamistes radicaux. Reste à
savoir si cela empêchera le pays de plonger dans le chaos.
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En Syrie, en revanche, la seule mesure prise jusqu’ici par les puissances impérialistes aura été une résolution du Conseil
de sécurité de l’ONU, finalement adoptée à l’unanimité le 14 avril. Bien qu’acclamée comme une « victoire pour
la démocratie » par les médias occidentaux, cette résolution ne prévoyait rien de plus que l’envoi de quelques
douzaines « d’observateurs » (dont le nombre pourrait aller jusqu’à 350) en Syrie, pour contrôler le cessez-le-feu
prévu par le « plan de paix » en six points de Kofi Annan, cessez-le-feu dont tout le monde sait qu’il a été violé
dès le premier jour !
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En fait, la situation en Syrie pose un problème difficile aux puissances impérialistes. Certains de leurs dirigeants
voudraient sans doute voir un changement de régime, pour en finir avec une dictature installée depuis trop longtemps au
pouvoir pour être vraiment malléable. Leur problème, néanmoins, est qu’une telle opération ferait courir de très gros
risques à l’ordre impérialiste dans la région.
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L’héritage de l’impérialisme en Syrie
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La situation actuelle de la Syrie a ses racines dans l’histoire de la région et plus spécifiquement dans la poudrière
créée par les impérialismes britannique et français lorsqu’ils se partagèrent la dépouille de l’Empire ottoman, à la
fin de la Première Guerre mondiale.
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Ce fut à cette époque que le Moyen-Orient prit plus ou moins sa forme actuelle: d’abord secrètement, en 1916, par
l’accord Sykes-Picot et ensuite officiellement, en 1920, lors de la conférence de San Remo. Ces accords donnèrent naissance
à une série d’États artificiels, la Syrie, la Jordanie, le Liban et l’Irak, et préparèrent le terrain à la future
partition de la Palestine, entre l’État d’Israël actuel et les territoires palestiniens. Le tracé actuel de la frontière
méridionale de la Turquie fut dessiné par des bureaucrates de Londres et Paris, avec une modification ultérieure concédée
par la France en 1928 qui réduisit encore plus l’accès de la Syrie à la Méditerranée.
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Comme toutes les frontières tracées par les puissances impérialistes pour répondre à leurs propres besoins, celles qui
divisèrent le Moyen-Orient ignorèrent les intérêts et les aspirations des populations. De par sa position de voie de passage
entre l’Europe, l’Asie et l’Afrique, cette région incluait une grande variété de groupes nationaux, ethniques et
religieux. Les frontières artificielles créées par l’impérialisme divisèrent la plupart de ces groupes de multiples
façons.
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Certains perdirent la possibilité de poursuivre leurs activités traditionnelles. D’autres, comme les Kurdes, se
retrouvèrent écartelés entre quatre pays (l’Irak, la Turquie, l’Iran et la Syrie). Des minorités nationales comme les
Arméniens ou religieuses comme les druzes, les alaouites et les chrétiens, furent dispersées à travers la plupart ou la
totalité de ces nouveaux pays. Dans chacun de ces pays, la majorité musulmane resta divisée entre sunnites et chiites, mais
dans des proportions variables. Pour chacun de ces groupes, qui avaient plus ou moins réussi à coexister dans la vaste entité
régionale qu’était l’Empire ottoman, ces frontières artificielles devinrent la source de nouvelles tensions.
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Pour renforcer leur domination sur le Moyen-Orient et raffermir leur contrôle sur les masses pauvres, les puissances
impérialistes s’appuyèrent sur les forces les plus réactionnaires. La Grande-Bretagne en particulier porta au pouvoir des
monarchies d’autant plus serviles qu’elles n’avaient pas de base sociale ni de légitimité dans leur propre pays. La
France, elle, choisit plutôt une politique de « diviser pour régner » en attisant les tensions entre minorités
religieuses. En Syrie, elle créa des États séparés, l’un pour les alaouites au nord et l’autre pour les druzes au sud,
tout en accordant un statut privilégié à la minorité chrétienne libanaise. Les deux puissances renforcèrent le pouvoir des
grands propriétaires féodaux traditionnels, bloquant ainsi toute possibilité de progrès social et de développement
économique dans la région pour les décennies à venir.
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La Syrie d’aujourd’hui constitue un exemple typique du patchwork produit par le découpage impérialiste du Moyen-Orient
après la Première Guerre mondiale. 85 % de sa population est arabe, auxquels s’ajoutent une importante minorité kurde
(9 %) concentrée dans le nord et plusieurs petits groupes ethniques (Turkmènes, Arméniens, Assyriens) disséminés à
travers le pays. D’un point de vue religieux, les musulmans sunnites constituent 74 % de la population, les chiites 12 %
(en incluant les alaouites et autres sectes apparentées au chiisme), les chrétiens 10 % et les druzes 4 %. À quoi, il
faut encore rajouter les réfugiés des guerres régionales passées, soit environ deux millions de personnes : un
demi-million venues de Palestine et un million et demi venues d’Irak.
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En d’autres termes, la Syrie comprend sur son territoire un échantillonnage représentatif et complet de toutes les ethnies,
nationalités et groupes religieux présents au Moyen-Orient. Qui plus est, du fait de sa situation au cœur de la région et
des frontières communes qu’elle a avec cinq de ses États, la Syrie y occupe une position stratégique, à la fois du point
de vue de ses capacités à faire la police dans la région, mais aussi à la déstabiliser. Et c’est bien là que se situe le
problème que la Syrie pose à l’impérialisme aujourd’hui.
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De l’indépendance au règne du Baas
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Il fallut un quart de siècle, la pression conjointe des impérialismes britannique et américain, et la détérioration de ses
forces armées après la Deuxième Guerre mondiale pour que la France renonce enfin à son emprise coloniale sur la Syrie et le
Liban. Les dernières troupes françaises quittèrent la Syrie en 1946.
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Le seul héritage laissé par l’occupation française était un appareil militaire hypertrophié et les huit années qui
suivirent virent une longue série de putschs et de contre-putschs au cours desquels les factions rivales de l’armée
s’affrontèrent pour le contrôle des ressources limitées de l’État syrien.
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Cependant, lorsque vint la fin de cette période, en 1954, la vague du « panarabisme » incarnée par le président
égyptien Nasser avait déjà déferlé sur la région. Nasser avait gagné un crédit considérable en renversant la monarchie
fantoche en Égypte et en forçant les forces britanniques à abandonner le canal de Suez. Sa proposition de créer une
République arabe unie (RAU) visant à unifier le monde arabe rencontrait un soutien considérable, y compris en Syrie.
Finalement, en 1958, la Syrie, alors sous le gouvernement civil du vétéran nationaliste Shukri al-Quwatli, rejoignit la RAU.
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En échange de l’adhésion de la Syrie à la RAU, Nasser exigea néanmoins la dissolution et l’interdiction de tous les
partis politiques syriens qui étaient apparus au cours des années précédentes, y compris, non sans ironie, de ceux qui
s’étaient montré les plus chauds partisans de la création de la RAU.
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Le Parti communiste syrien par exemple, dont l’influence était alors à son apogée, continua, depuis les prisons où ses
militants étaient emprisonnés, à soutenir ce qu’il décrivait comme la politique « progressiste » de Nasser, privant
ainsi ses partisans et les masses exploitées de toute perspective politique.
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Parmi les autres partis interdits, il y avait le parti socialiste arabe Baas (ou « baas », qui signifie
« renaissance » en arabe). Fondé en Syrie en 1947 par deux intellectuels formés dans des universités françaises, il se
disait laïc et se revendiquait du « panarabisme ». Sa phraséologie « socialiste » se limitait à promouvoir une
certaine intervention étatique dans l’économie tout en condamnant tout ce qu’il estimait être « importé de
l’Occident », y compris les idées communistes et la démocratie parlementaire. Le Baas exprimait la peur profonde de sa
base petite-bourgeoise face aux masses exploitées en visant à infiltrer les cercles dirigeants de l’appareil d’État pour
prendre le pouvoir au lieu de chercher à s’appuyer sur une agitation de masse.
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Le Baas devait faire des émules dans tout le Moyen-Orient, avec des succès divers et avec le soutien plus ou moins actif de la
CIA du fait de son anticommunisme virulent. Cependant, il n’arriva à prendre le pouvoir qu’en Syrie (sous Hafez el-Assad)
et en Irak (sous Saddam Hussein). Il faut noter en passant que dans ces deux pays, une fois arrivés au pouvoir, ces dirigeants
eurent vite fait de troquer leur perspective panarabe au profit d’une politique au service de leurs propres ambitions
régionales.
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En Syrie, la politique centralisatrice de Nasser ne tarda pas à déranger la classe dirigeante. La bourgeoisie syrienne
s’opposait aux plans de nationalisation de Nasser tandis que les hautes sphères de l’armée syrienne en avaient assez
d’être considérées comme des partenaires de second ordre par l’armée égyptienne. Tout ceci conduisit une faction de
l’armée syrienne à faire un coup d’État, en 1961, pour imposer le retrait de la Syrie de la République arabe unie. Parmi
les forces à l’origine de ce coup d’État, le Baas figurait en bonne place.
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Au cours des neuf années qui suivirent, le Baas joua un rôle dans trois autres coups d’État, qui lui permirent
d’éliminer tous ses rivaux au sein de l’appareil d’État. Au fur et à mesure que la domination du Baas sur l’appareil
d’État se renforçait, ces coups d’État en vinrent à refléter de plus en plus les luttes factionnelles au sein du Baas
lui-même, luttes que l’aile militaire du parti finit par remporter aux dépens de son aile civile. Finalement, le dernier
coup d’État, en novembre 1970, consacra la victoire de la faction dirigée par le ministre de la Défense d’alors, le
colonel Hafez el-Assad, et marqua le début de ce que le vainqueur appela « le mouvement correctif ».
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L’ère Hafez el-Assad
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Tous les coups d’État précédents s’étaient traduits d’une manière ou d’une autre par un tour de vis pour la
population et le « mouvement correctif » d’el-Assad n’échappa pas à la règle. Cependant, comparé aux autres, ce
dernier coup d’État entraîna une réorganisation bien plus importante des fonctions étatiques, tout en recourant à des
politiques plus pragmatiques.
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Dans sa marche au pouvoir, Assad s’était appuyé sur deux facteurs de mécontentement. Le premier résultait de la victoire
d’Israël dans la Guerre des Six Jours, en 1967, et de l’occupation consécutive du territoire syrien des hauteurs du Golan
par l’armée israélienne. Le deuxième était l’énervement croissant qui agitait l’ensemble de la bourgeoisie syrienne,
de ses sphères dirigeantes aux marchands du Bazaar, face aux nationalisations importantes qui avaient été réalisées depuis
le milieu des années 1960.
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Le « mouvement correctif » d’el-Assad commença donc par relâcher le contrôle des importations sur les biens de
consommation et annonça des mesures en faveur des petites et moyennes entreprises, en particulier en leur donnant plus
d’accès au crédit et en imposant de strictes limites aux droits syndicaux. D’une façon générale, après 1970,
l’intervention de l’État dans l’économie fut progressivement réduite jusqu’à ne plus concerner que des secteurs
stratégiques englobant une partie relativement modeste de l’économie nationale.
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Mais les changements les plus importants qui eurent lieu dans cette période concernèrent l’appareil d’État et ses
institutions. Une pléiade d’organisations fut mise en place, englobant tous les domaines possibles de la vie sociale et
professionnelle, sous le contrôle direct de la direction centrale du Baas. Chacun, jeunes, femmes, travailleurs (les syndicats
furent absorbés dans le nouveau système), juristes, médecins, footballeurs, danseurs folkloriques, etc., se vit
« offrir » le statut de membre de l’une ou l’autre de ces organisations pour l’aider à organiser sa vie ! En
théorie, l’adhésion n’était pas obligatoire, mais le fait de ne pas adhérer à ces organisations, ou au Baas,
d’ailleurs, était mal vu et pouvait avoir des conséquences imprévisibles.
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Cette réorganisation engendra un enchevêtrement de pyramides corporatistes, dont el-Assad occupait le sommet, avec en main
tous les leviers du pouvoir. Étant à la fois secrétaire général du commandement du Baas et chef de l’État (après son
« élection » à la présidence lors d’un plébiscite organisé en mars 1971), il contrôlait les nominations à tous
les postes importants du pays.
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Évidemment, ce système était conçu pour être placé sous la surveillance vigilante des services secrets. L’appareil
répressif syrien avait une longue tradition en la matière. Ayant appris les ficelles du métier des forces d’occupation
françaises, y compris l’usage systématique de la torture, il les avait raffinées au cours des décennies précédentes de
dictature militaire. Mais le régime d’el-Assad perfectionna cet appareil en transformant en informateurs les innombrables
responsables du Baas qui animaient les organisations corporatistes officielles. Cela n’empêcha pas les trafics illégaux de
se multiplier à tous les niveaux, y compris au plus élevé. Mais cela étouffa toute expression publique d’opposition au
régime et c’était là le seul objectif de ce système.
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Sur le papier, le pays était dirigé par un gouvernement et un Parlement, et les partis politiques avaient une existence
légale. Dans la réalité, le gouvernement n’était pas responsable devant le Parlement, mais uniquement devant el-Assad en
personne. Les seuls partis autorisés étaient en fait ceux qui avaient rejoint le Front national progressiste (FNP) dirigé par
le Baas, dont les organes de direction étaient nommés par le commandement du Baas. Ces partis devaient accepter pour
l’essentiel la ligne politique du Baas, s’abstenir de toute activité dans l’armée comme dans la jeunesse étudiante et
n’eurent même pas le droit d’avoir leur propre presse pendant la plus grande partie du règne d’el-Assad. Les partis
affiliés au FNP pouvaient présenter des candidats aux élections parlementaires, mais seulement sur les listes présentées
par la direction du FNP et donc sélectionnées par le Baas. Bien qu’il ait été possible à des candidats indépendants
« non-politiques » de se présenter, le système était conçu de façon à assurer une majorité des deux-tiers au FNP,
dans laquelle le Baas détenait à lui seul au moins la moitié de l’ensemble des sièges.
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Évidemment, accepter d’en passer par les exigences d’el-Assad pour être admis dans le FNP revenait à cautionner la
politique du régime. Ce dilemme entraîna des scissions dans plusieurs partis politiques, en particulier au sein du Parti
communiste. Une fraction rejoignit le FNP pendant que l’autre (connue aujourd’hui sous le nom de Parti populaire
démocratique syrien) resta en-dehors, dans la clandestinité, d’abord sur la base d’un soutien critique au régime Baas,
puis d’une opposition explicite, ce qui lui valut d’être l’objet d’une répression féroce.
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Homme fort de la région
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Quelles qu’aient été les capacités répressives de l’appareil d’État baasiste, il n’avait pas été conçu pour
contenir l’explosion de la poudrière palestinienne qui menaçait le Liban voisin. Pour y parvenir, il fallut recourir à
d’autres moyens.
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Depuis 1972, le faible gouvernement libanais, à la fois pro-israélien et dominé par la minorité chrétienne, s’était
révélé incapable de contenir la vague montante de mécontentement au sein de la population. Les paysans libanais qui avaient
été chassés de leurs terres par les bombardements israéliens au sud Liban rejoignaient les réfugiés palestiniens dans
leurs camps. L’agitation sociale au sein de la classe ouvrière libanaise était encouragée par la présence de 150 000
réfugiés palestiniens radicalisés dont bon nombre étaient armés. Un sentiment de force collective se développait à
l’occasion des manifestations organisées conjointement par le Mouvement national libanais et divers groupes radicaux
palestiniens. Ce sentiment menaçait d’amener les masses à réaliser qu’elles avaient des intérêts communs qui allaient
bien au-delà du nationalisme étroit de leurs dirigeants.
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En avril 1975, après des mois de formation militaire intensive et en utilisant des armes fournies par Israël et les puissances
impérialistes, les milices phalangistes, des milices chrétiennes d’extrême-droite, lancèrent une offensive destinée à
écraser cette mobilisation montante et à protéger l’ordre social existant. Leurs premières cibles furent les camps de
réfugiés palestiniens. Mais, au cours des premiers mois, non seulement l’alliance « palestino-progressiste » réussit
à repousser l’offensive phalangiste, mais elle prit le contrôle de l’essentiel du pays, à l’exception de l’enclave
chrétienne au nord de Beyrouth.
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Or, la perspective d’une victoire des forces palestino-progressistes constituait une menace majeure pour le pouvoir d’Hafez
el-Assad. Il y avait plus de 100 000 réfugiés palestiniens en Syrie et une telle victoire pouvait générer parmi eux un
sentiment de confiance en leur propre force qui pouvait se propager aux masses syriennes. Aussi, après avoir offert ses
services comme médiateur au Liban, el-Assad se décida à intervenir directement pour empêcher une victoire du camp
palestino-progressiste. Les troupes syriennes entrèrent au Liban en juin 1976. Elles bombardèrent les camps palestiniens et
repoussèrent les forces palestino-progressistes vers le sud du pays et vers Beyrouth-ouest. Ce faisant, el-Assad lança le
processus qui devait aboutir à la destruction ultérieure des forces de l’Organisation de libération de la Palestine (OLP),
laquelle fut parachevée par l’invasion israélienne du Liban, en 1982, à la suite de laquelle l’OLP dut se replier sur
Tunis. Non seulement l’armée syrienne resta au Liban tout au long de ce processus, pour y renforcer l’appareil d’État
contre la population, mais elle y resta encore pendant les treize années suivantes, jusqu’en 2001.
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Si le régime syrien adopta cette politique, ce fut sans doute pour protéger ses intérêts immédiats. Mais, par la même
occasion, il fit la démonstration à tous ceux que cela pouvait concerner, et en particulier aux puissances
impérialistes, que la Syrie pouvait jouer le rôle d’une puissance régionale, prête à préserver le statu quo au
Moyen-Orient et capable de l’imposer lorsqu’Israël ne pouvait prendre le risque de le faire, par crainte de provoquer un
embrasement général dans le monde arabe.
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Même si elles se sont toujours bien gardées de le reconnaître, le fait de pouvoir disposer, en plein cœur du Moyen-Orient,
d’un atout tel que le régime syrien était une chance extraordinaire pour les puissances impérialistes. D’ailleurs, pour
que ce régime puisse continuer à protéger efficacement le statu quo impérialiste au Moyen-Orient, mieux valait lui laisser
une marge de manœuvre suffisante sans écorner sa réputation « anti-impérialiste » !
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Les frères musulmans contre le Baas
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En réalité, avant même l’intervention syrienne de 1976 au Liban, el-Assad n’en était pas à sa première forfaiture
vis-à-vis de la cause palestinienne. Après tout, n’était-ce pas lui qui, en 1970, en tant que ministre de la Défense,
s’était opposé à l’envoi de moyens aériens pour appuyer l’unité de blindés envoyée par la Syrie pour venir en aide
aux Palestiniens lors du massacre de Septembre Noir, massacre orchestré par l’armée jordanienne, avec le soutien d’Israël
et des puissances impérialistes, qui fit des milliers de morts dans les rangs palestiniens.
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Aussi la politique d’el-Assad au Liban n’avait-elle rien de surprenant. Mais étant donné la virulence de la rhétorique
anti-israélienne et pro-palestinienne dont usait son régime, l’intervention syrienne de 1976 au Liban apparut comme un
tournant majeur et suscita la colère, à tel point que, malgré leur servilité envers le régime, certains des partis
affiliés au FNP connurent des scissions dans lesquelles des factions d’une importance non négligeable choisirent de passer
dans la clandestinité plutôt que d’avoir à cautionner une telle politique.
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Au moment de cette intervention syrienne au Liban, le régime avait déjà pour ainsi dire éliminé toute opposition
nationaliste ou de gauche en Syrie. Cela laissa un vide politique qui fut entièrement occupé par l’extrême droite
religieuse des Frères musulmans syriens (FMS) qui utilisa le réseau des mosquées pour combattre l’orientation laïque du
régime.
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Non pas qu’el-Assad prenait cette orientation très au sérieux, d’ailleurs. Il s’était en effet construit une image de
« bon musulman », se montrant dans les mosquées, jeûnant pendant le Ramadan, etc. Il avait remplacé le serment
présidentiel laïc par la formule traditionnelle « je jure par Allah le grand » et avait imposé que soit incluse dans la
Constitution une clause exigeant que le chef de l’État soit de religion musulmane. En octobre 1973, el-Assad avait été
jusqu’à parler de la guerre de Yom Kippur comme d’un « jihad », une « guerre sainte », contre les
« ennemis de l’islam ».
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Mais les FMS visaient le pouvoir politique et pas seulement quelques concessions à la bigoterie religieuse. Après le choc
causé par l’intervention syrienne au Liban, leurs dirigeants estimèrent que le temps de passer à l’offensive était
arrivé. Ils lancèrent une série d’attaques terroristes dont la cible ne fut pas tant le régime lui-même que la minorité
religieuse alaouite qu’ils accusèrent de prendre la Syrie en otage (el-Assad étant lui-même issu de cette minorité). Pour
les Frères musulmans, en plus d’attiser les tensions inter-communautaires, cette politique présentait l’avantage de
s’appuyer sur le schisme traditionnel entre sunnites et chiites (auxquels les alaouites sont liés), dans une société
dominée par le sunnisme, tout en évitant de clouer au pilori leurs propres partisans parmi les capitalistes et seigneurs
féodaux sunnites qui faisaient de plantureux profits grâce à leur collaboration avec le régime du Baas.
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Au cours des six ans qui suivirent, on assista à une guérilla sanglante entre les forces de sécurité du régime et les
commandos des FMS. Prise dans le feu croisé de cette guérilla, la population paya un lourd tribut à la politique terroriste
des FMS et fut souvent prise dans les filets de la répression aveugle du régime. En mars 1979, lors d’un attentat contre
l’académie militaire d’Alep, plusieurs dizaines de cadets trouvèrent la mort (les estimations varient entre 60 et 200).
Tout indique que cet attentat bénéficia de complicités internes, montrant que les FMS avaient pris pied au sein même de
l’armée. L’offensive du FMS atteignit son point culminant en 1982, avec l’organisation de soulèvements à Alep et Hama,
respectivement deuxième et cinquième villes du pays en termes de population. Le régime riposta en faisant donner
l’artillerie lourde sur les deux villes, faisant entre 6 000 et 15 000 victimes selon les sources. Des milliers de
sympathisants réels ou supposés des FMS furent arrêtés.
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La même année, une loi fut promulguée faisant de l’appartenance aux FMS un crime passible de la peine capitale. Dans la
répression qui s’ensuivit, des centaines de militants islamistes furent exécutés. Les cadres de l’organisation prirent la
route de l’exil tandis que, sur le terrain, l’organisation fut pratiquement anéantie. Elle produisit néanmoins un certain
nombre de petits groupes « radicaux » isolés qui semblent avoir été à l’origine des attentats sporadiques que connut
la Syrie au cours des deux décennies qui suivirent.
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Bachar el-Assad et le « printemps de Damas »
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À la mort de Hafez el-Assad, en juin 2000, son fils Bachar lui succéda, ouvrant ce que de nombreux commentateurs occidentaux
célébrèrent à grand bruit comme une ère de « libéralisation » du régime.
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En fait de « libéralisation », ce ne fut qu’un nouveau pas dans l’ouverture de l’économie syrienne au pillage des
multinationales, un processus déjà entamé depuis longtemps, sous le règne d’el-Assad père. Or, le fait d’aider les
multinationales occidentales et leurs partenaires syriens à vider les poches de la population n’impliquait aucune
« libéralisation » sur le plan politique, loin s’en faut, comme allaient le montrer les mois suivants.
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C’est à cette époque, à partir de mai 2000, que se produisit ce que l’on appela par la suite le « Printemps de
Damas », quatorze mois qui virent un foisonnement de pétitions, de cercles de discussions et de forums en tous genre,
lancés par des intellectuels, artistes, politiciens « indépendants » et hommes d’affaires « éclairés », pour
lancer un « débat national » sur le futur de la société syrienne.
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Hormis la fin de l’état d’urgence, toujours en vigueur trente ans après le coup d’État Hafez el-Assad, ce
« mouvement de la société civile », comme il se décrivait lui-même, se bornait à demander respectueusement au régime
qu’il se transforme graduellement en une démocratie bourgeoise « normale », entièrement ouverte au marché mondial. Ce
mouvement n’avait rien de radical, ni du point de vue de ses revendications, ni du point de vue des moyens qu’il utilisa
pour les faire valoir. En particulier, il ne fit aucune tentative pour rechercher le soutien de la population et ne recourut
jamais à des mobilisations tant soit peu comparables à celles de ces derniers dix-huit mois.
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Les dirigeants de ce « mouvement de la société civile » en formulaient très clairement le contenu social. Ainsi, le
militant des droits civiques Michel Kilo expliquait qu’en Syrie, il n’y avait « pas de bourgeoisie et pas de classe
ouvrière » et qu’en conséquence « tout projet politique visant à confronter le régime actuel devait provenir des
classes moyennes ».
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Qu’on ne pouvait compter sur la faible bourgeoisie syrienne pour s’affronter au régime était certainement vrai. Après
tout, son existence était totalement parasitaire sur l’appareil étatique du Baas : le secteur privé, qui englobait 80 %
du commerce et de l’industrie non-pétrolière, ne dépendait-il pas d’investissements dont les deux tiers environ étaient
encore d’origine étatique ? De plus, les cercles dirigeants de cette bourgeoisie coïncidaient avec ceux des institutions
de l’État, et incluaient les ministres du parti Baas. Pourquoi cette bourgeoisie aurait-elle pris le risque de laisser scier
par un changement de régime la branche sur laquelle elle était si confortablement assise, tout au moins, tant qu’elle
n’avait pas de garanties solides de retrouver sa position et préserver ses profits ?
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Mais comment peut-on affirmer qu’il n’y avait « pas de classe ouvrière importante », alors que 25 % de la
population vivait sous le seuil de pauvreté, que 20 % de la population adulte était au chômage, qu’environ trois millions
de salariés travaillaient dans l’industrie, le secteur minier, les transports ou la construction et qu’un autre million
étaient ouvriers agricoles ? Bien sûr qu’il existait une « classe ouvrière importante », qui était, de plus,
entourée d’un prolétariat urbain comptant plusieurs millions d’individus. Évidemment, pour gagner le soutien de cette
classe ouvrière et, plus généralement, des masses syriennes pauvres, encore aurait-il fallu que Michel Kilo et ses amis
veuillent se faire l’expression de leurs aspirations. Mais cela ne faisait pas partie des choix du « mouvement de la
société civile » qui, au contraire, voulait laisser la classe ouvrière et les masses pauvres hors-jeu, pour parvenir à un
règlement politique avec le régime, règlement qui aurait donné droit aux revendications de la petite bourgeoisie sans
toucher à la base sociale du régime.
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Évidemment, cela ne marcha pas. À partir d’août 2001, une vague d’arrestations et de procès mit fin au « Printemps de
Damas » et à ses forums. Non sans ironie, compte tenu des références constantes du « mouvement de la société
civile » aux « valeurs des droits de l’homme » occidentales, l’un des procès les plus importants qui suivit, eut
lieu le 31 octobre 2001, au moment même où Tony Blair tenait une conférence de presse commune avec Bachar el-Assad, à
l’hôtel Sheraton de Damas, sur la « guerre contre le terrorisme ». En tout cas, de toute évidence, et contrairement
aux illusions entretenues par ses dirigeants, la petite bourgeoisie syrienne n’avait pas réussi à convaincre les hommes
forts du Baas, ni leurs associés dans la bourgeoisie syrienne, qu’ils avaient quelque chose à gagner à relâcher
l’emprise du régime sur la société syrienne.
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Le contexte des protestations en Syrie
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En Syrie comme dans tous les pays du Moyen-Orient et d’Afrique du Nord touchés par la récente vague de protestations, la
brutalité de la répression du régime a été déterminante dans la mobilisation des manifestants, à tel point que le départ
de Bachar el-Assad (voire son exécution) est devenu la principale revendication des manifestants et la seule commune à tous.
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Néanmoins, en Syrie comme dans les autres pays concernés, la situation économique semble avoir été un facteur initial
important, sinon décisif, pour amener les manifestants à descendre dans la rue.
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Le coup de fouet donné à l’économie par la hausse de la production pétrolière dans les années 1980 n’était plus
qu’un souvenir lorsque Bachar el-Assad arriva au pouvoir : le service de la dette absorbait déjà les quelque 25 % des
revenus de l’État provenant du pétrole. Au cours de la décennie du règne de Bachar el-Assad, la situation matérielle de
la population se détériora et cette détérioration s’accéléra avec la crise mondiale à partir de 2007.
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Avant le début des manifestations, on estime que 25 % de la population adulte étaient sans emploi, dont les trois quarts
avaient moins de 25 ans. Comme ce fut le cas dans les autres pays touchés par la vague de protestations, les jeunes qui se
trouvèrent au départ aux premiers rangs des manifestations en Syrie appartenaient à une petite bourgeoisie éduquée qui se
sentait privée de tout avenir, du fait de l’absence d’emplois leur permettant de monnayer leur éducation contre des
salaires décents, à moins, évidemment, de disposer de « pistons » dans l’appareil d’État ou le parti Baas.
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Globalement, près de 30 % de la population vivaient en-dessous du seuil de pauvreté en 2011, alors que l’inflation
dépassait les 10 %. De plus, la présence de deux millions de réfugiés, dont 1,2 million en provenance d’Irak,
renforçait le niveau général de pauvreté. Il est impossible d’estimer dans quelle proportion cette population pauvre a
participé aux manifestations. Mais l’on sait qu’à la différence de ce qui s’est produit en Égypte ou en Tunisie,
aucune agitation ouvrière n’a été rapportée en Syrie depuis le début des manifestations. Les « grèves »
organisées dans certaines villes comme Homs, qui s’appliquaient à tous, y compris aux commerçants, n’étaient pas
réellement des grèves, mais tout au plus des opérations ville-morte décrétées d’en haut, dans lesquelles la population
pauvre était confinée, au mieux, à un rôle passif. De même, aucun des comptes rendus dont on dispose ne mentionne de
revendications à caractère social dans les manifestations en Syrie, là aussi contrairement à ce qui s’est passé en
Égypte et en Tunisie, même si ces revendications n’y étaient pas, bien sûr, le principal objectif des manifestants.
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On est d’ailleurs en droit de se demander pourquoi Damas et Alep, les deux plus grandes villes du pays, dont les
agglomérations regroupent 50 % de la population totale, n’ont jamais été des foyers de la contestation. La répression ne
peut suffire, à elle seule, à expliquer ce fait, sinon pourquoi n’aurait-elle pas suffi à arrêter la contestation
ailleurs ?
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Il faut noter que sans les 30 % des emplois que finance l’État – même si les salaires qu’il paie sont en général si
bas que les employés du secteur public doivent faire en plus un travail occasionnel pour joindre les deux bouts – le niveau
de chômage serait insupportable. Et il n’est pas impossible que, de ce fait, une partie significative de la classe ouvrière
du secteur public considère le régime comme une sorte de protection pour ses moyens de subsistance, aussi insuffisants
soient-ils. Les craintes de ces travailleurs quant à leur avenir pourraient même être renforcées par l’évolution de la
situation en Égypte, où les forces politiques qui ont pris le devant de la scène depuis la chute de Moubarak se sont toutes
prononcées en faveur d’un « dégraissage » du secteur public pour laisser plus de place aux profiteurs du privé. Et le
fait que le mouvement de protestation syrien n’offre aucune perspective explicitement destinée à répondre à ces
inquiétudes ne peut que les aggraver.
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Il est donc plausible qu’une partie de la population pauvre syrienne reste, sinon loyale au régime, au moins passive
vis-à-vis du mouvement de contestation, voire soupçonneuse à son égard, de crainte de devoir payer sa victoire éventuelle
au prix fort.
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Une autre partie de la population qui reste peut-être elle aussi délibérément à l’écart de la contestation est la
minorité alaouite, qui comprend un peu plus de deux millions d’individus. Ce n’est certainement pas, contrairement à ce
que disent les médias occidentaux, parce qu’elle constitue « une minorité privilégiée » qui serait le principal
soutien du régime et qui s’accrocherait désespérément au pouvoir et à ses « privilèges ».
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En fait, la réalité est bien plus complexe. Bien qu’el-Assad lui-même et une partie des dignitaires dont il s’est
entouré sont issus de la minorité alaouite, un rapport récent de l’ONG International Crisis Group souligne : « Le
régime a pris de facto la minorité alaouite en otage, en liant son sort au sien. Il l’a fait d’une façon délibérée et
cynique, de façon à s’assurer la loyauté des services de sécurité, qui loin de constituer une garde prétorienne
d’élite, sont principalement composés d’alaouites sous-payés et surchargés de travail, provenant de villages que le
régime a laissés dans un état de sous-développement abject. »
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Fin 2011, le journaliste américain Nir Rosen, qui a assuré une couverture systématique de la contestation en Syrie pendant
des mois, jusqu’au début de l’année 2012, et qui n’a aucune sympathie pour le régime du Baas, décrivait le quartier
alaouite de Ish al Warnar, à Damas, la capitale, en ces termes : c’est un quartier « pentu, en haut de la ville, sans
guère d’infrastructure. Les maisons à moitié construites de ce quartier de taudis sont entassées les unes sur les autres
de manière anarchique comme dans une favela brésilienne (…). Les 70 000 habitants ne disposent que d’une école
primaire, tellement surpeuplée que la plupart des enfants étudient plutôt à Birzeh [un district sunnite proche]. Ish al
Warnar partage également sa clinique avec Birzeh (…). La plupart des habitants sont des alaouites qui sont venus de leur
campagne pour trouver du travail à la ville (…). Ils ont construit les rues de leurs propres mains avec des matériaux de
fortune ».
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De toute évidence, les alaouites ne constituent donc pas la « minorité privilégiée » décrite par les médias ! Et
si une partie de cette minorité soutient le régime, ce n’est pas pour défendre de prétendus « privilèges » mais
plutôt, peut-être, par crainte des exactions que pourraient lui valoir les tentatives de certaines forces politiques opposées
au régime d’attiser les préjugés anti-alaouites… avec la caution des médias occidentaux !
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Les forces islamiques, l’intolérance religieuse et les contestataires
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Il est impossible d’avoir une idée précise de la nature de toutes les forces politiques opérant sur le terrain en Syrie.
Mais les nombreux témoignages dont on dispose sur les manifestations contre le régime font état d’une montée de
l’islamisme radical parmi les manifestants et, en parallèle, de l’intolérance à l’égard de toutes les minorités, en
particulier à l’égard des alaouites.
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Pendant les dix ans de règne de Bachar el-Assad, la « libéralisation » et l’aggravation de la situation économique
ont réduit la protection sociale offerte par l’État. Pour éviter une détérioration dangereuse de la situation sociale,
mais également pour tenter de gagner les bonnes grâces de la hiérarchie religieuse sunnite, le régime autorisa les
associations caritatives musulmanes à jouer un rôle social de plus en plus important, ce qui permit du même coup aux
mosquées d’accroître leur audience. C’est pourquoi, dès le début du mouvement de contestation, les mosquées servirent
de lieu de regroupement naturel aux manifestants, comme d’ailleurs dans tous les autres pays arabes. Mais du même coup, les
religieux musulmans et les groupes islamistes se trouvèrent en position de prendre la tête des protestations, ou tout au moins
de les influencer.
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En février de cette année, à propos des groupes armés d’opposants au régime, Nir Rosen écrivait : « Tous les
combattants que j’ai rencontrés étaient des musulmans sunnites et la plupart étaient pieux (...). Beaucoup n’étaient pas
religieux avant le soulèvement, mais maintenant ils prient et sont inspirés par l’islam. » Rosen notait la même tendance
générale parmi les manifestants eux-mêmes, dont une majorité étaient des « religieux conservateurs ». Cela
s’exprimait, en particulier, par le fait que « les femmes jouent un rôle plutôt limité dans le soulèvement » bien
qu’« il y ait des manifestations de femmes ou des groupes de femmes qui scandent des slogans en queue de
manifestation ». Relatant une manifestation à Damas, Rosen notait « un groupe d’une vingtaine de femmes en burkas
noires, couvrant entièrement leur visage, se tenait à l’arrière à bonne distance. La plupart des hommes étaient opposés
à une quelconque participation des femmes aux manifestations ». De toute évidence, ce n’était pas seulement l’islam
qui « inspirait » les manifestants, mais sa forme la plus réactionnaire.
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Rosen remarquait également que dans la plupart des manifestations, le nom d’un religieux salafiste, Sheikh Adnan al Arur, qui
vit en exil en Arabie Saoudite, était salué par les manifestants. Arur est célèbre pour avoir, entre autres choses, averti
« les alaouites qui participent à la répression qu’ils seraient mis en pièces et leur chair serait donnée aux chiens en
pâture ». Et puis il y a le souvenir des campagnes terroristes passées des Frères musulmans contre les alaouites et le
nombre croissant d’attaques de quartiers alaouites par des sunnites à Homs. Tous ces faits sont autant de signes alarmants
pour l’avenir.
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En même temps, l’intolérance religieuse qui marque le mouvement de protestation peut aussi être un facteur dissuadant les
membres de certaines des nombreuses minorités syriennes, et pas seulement les alaouites, de s’y joindre, quels que soient par
ailleurs leurs sentiments envers le régime.
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L’évaluation que Rosen donnait de la situation en février n’était pas optimiste : « Déjà dans plusieurs zones on
peut entendre les manifestants scander des appels au Jihad ou des slogans évoquant l’attitude des musulmans envers les
infidèles, et se référer de plus en plus au Coran (…). Plus le conflit dure, plus il risque de se transformer en une
bataille opposant des milices sunnites à des milices alaouites… Je pense qu’une guerre civile est inévitable. »
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S’ajoute à cela la vague d’attentats terroristes dévastateurs qui, depuis le début de l’année, vise des cibles
gouvernementales ou relevant du secteur public à Damas et Alep, faisant à chaque fois plus d’une vingtaine de morts. Les
porte-parole de l’opposition ont attribué ces attentats aux forces de sécurité baasistes, les accusant de tenter ainsi de
corroborer les allégations ridicules selon lesquelles al Qaïda serait le cerveau du mouvement de protestation. Peut-être
ont-ils raison. Ou bien, peut-être ces attentats sont-ils le fait de l’un des nombreux services secrets, occidental ou
régional, qui pourrait y voir une tactique « intelligente » pour déstabiliser le régime. Ou encore, et c’est tout
aussi possible, ces attentats sont-ils l’œuvre de l’un ou l’autre des groupes islamistes clandestins, qui, depuis les
années 1980, ont organisé périodiquement de telles opérations. Quoi qu’il en soit, ces attentats ne font qu’ajouter aux
menaces qui pèsent contre la population.
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Une opposition divisée
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Nous ne savons pas grand-chose concernant l’organisation de l’opposition sur le terrain. Dans certaines villes, des comités
locaux semblent avoir été mis en place pour coordonner les manifestations et organiser les secours aux blessés et aux
familles des victimes de la répression. De plus, dans le cas de Homs au moins, des unités armées ont été formées sous
l’autorité du comité local, essentiellement pour protéger les manifestants contre les tireurs isolés du régime qui les
prennent pour cibles, et une certaine forme de coordination semble exister avec les comités des petites villes voisines.
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Mais ces comités sont-ils représentatifs des manifestants ? Sont-ils soumis à une quelconque forme de contrôle
démocratique ? Ou au contraire ces comités ont-ils été mis en place par des chefs de cliques et imposés aux manifestants,
bloquant ainsi le développement futur du mouvement, même s’ils représentent les aspirations actuelles des manifestants ?
Nous n’avons pas de réponses à ces questions importantes.
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En ce qui concerne l’Armée libre syrienne (ALS), si souvent décrite par les médias occidentaux comme l’avant-garde armée
du mouvement, les informations disponibles sont tout aussi confuses. L’ALS aurait un commandement officiel en exil. Or, The
National, un quotidien des Émirats arabes unis, dont la ligne éditoriale est favorable à l’opposition syrienne,
explique : « M. Al Assaad, un ancien colonel de l’armée de l’air syrienne qui a fait défection en juillet 2011, est
le chef auto-proclamé de l’ALS, basé en Turquie. (…) Il estime ses effectifs à 50 000 hommes, mais la plupart des
analystes pensent qu’ils sont beaucoup plus faibles. » Mais le même journal reconnaît ensuite que l’autorité de ce M.
Al Assaad est « l’objet d’une certaine contestation depuis qu’un autre officier supérieur s’est présenté comme le
chef d’un “conseil militaire” de la rébellion ».
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Donc il semblerait que l’ALS n’ait pas vraiment de commandement central, ni en exil, ni en Syrie. En fait, les articles de
Nir Rosen et ses interviews multiples de combattants de l’ALS semblent montrer qu’elle n’a rien d’une armée. Non
seulement elle n’aurait pas de commandement central sur le terrain, ni d’équipement significatif, mais les conscrits de
l’armée syrienne qui ont déserté pour la rejoindre, l’ont fait, non pas par unités entières comme en Libye, mais par
petits groupes, ou individuellement, et, dans la plupart des cas, sans emporter leurs armes individuelles, sans parler d’armes
plus lourdes. En fait, l’ALS ressemble davantage à l’assemblage hétéroclite de groupes armés locaux, utilisant les armes
qu’ils ont pu dénicher et les fonds qu’ils ont pu trouver pour en acheter. En bref, elle apparaît comme un modèle réduit
de l’assortiment de milices qui a été à l’origine des luttes intestines qu’a connues la Libye depuis la fin des
bombardements occidentaux. Et il n’est pas difficile d’imaginer le rôle que ces groupes armés pourraient jouer dans le
développement d’une guerre civile, si les rivalités au sein de l’opposition et les tensions religieuses en venaient à
occuper le devant de la scène.
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S’agissant de l’organe désormais internationalement reconnu de l’opposition, le Conseil national syrien (CNS), une seule
chose semble claire à son sujet : il n’a pas beaucoup de liens avec le pays, et donc pas beaucoup d’influence sur le
terrain. La plupart de ses membres ont quitté le pays, il y a de cela plusieurs décennies, et les organisations qu’ils
représentent ont disparu depuis longtemps en Syrie. En revanche, à en juger par le luxueux site Internet du CNS, celui-ci
semble considérer extrêmement urgent de mettre en place « un conseil commercial syrien, représentant un large éventail
d’hommes et de femmes d’affaires qui ont décidé de prendre une position ferme contre le régime d’Assad et de
s’engager résolument à assurer une sortie de régime sans risque sur une base financière stable ». Nul doute que les
manifestants tombant sous les balles d’El-Assad apprécient !
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Cependant, il y a quand même un domaine dans lequel le CNS semble faire écho aux tendances se développant sur le terrain en
Syrie, celui de l’intolérance religieuse. Non seulement le CNS n’a pas réussi à parvenir au moindre accord avec la
coalition des principaux partis kurdes, mais il a également refusé d’accepter dans ses rangs les représentants de plusieurs
partis représentant des minorités ethniques. Le CNS n’a pas non plus daigné désavouer Maamun Homsi, une figure éminente
de l’opposition en exil et ancien parlementaire indépendant syrien, lorsqu’il a déclaré à la fin 2011 :
« Désormais, vous ignobles alaouites, soit vous vous dissocierez d’Assad, soit la Syrie sera votre cimetière. C’en est
assez de vos assassinats contre les sunnites, désormais nous ne garderons plus le silence. Œil pour œil, dent pour dent.
Celui qui commence sera traité comme l’agresseur. Désormais, il n’y aura plus de minorités. »
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Tout juste huit mois après sa formation, le CNS a déjà engendré deux autres conseils « nationaux » rivaux, chacun
prétendant être plus représentatif que les deux autres et chacun se vantant d’être le seul à avoir de véritables liens
avec l’opposition sur le terrain. Lequel dit la vérité, les paris sont ouverts. Ces scissions ont néanmoins révélé une
chose : le ressentiment résultant du rôle prédominant que jouent les Frères musulmans syriens dans la collecte de fonds
étrangers et leur redistribution aux membres du CNS. Comme, dans la vie politique bourgeoise, qui a l’argent a le pouvoir,
cela veut dire que les Frères musulmans sont en mesure de jouer un rôle dirigeant dans le CNS, ce qui n’empêche pas les
gouvernements occidentaux de prétendre compter sur ce même CNS pour restaurer la « démocratie » en Syrie !
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L’impérialisme sur une corde raide
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Dès le début, le CNS fut une construction artificielle des puissances impérialistes, fabriquée de toutes pièces avec des
exilés de longue date, trouvés à Londres, Paris ou New York. Mais il apparaissait davantage comme une solution de dernier
recours. Pendant longtemps, tous les dirigeants occidentaux, et plus particulièrement Obama, se montrèrent remarquablement
discrets dans leurs condamnations de la répression du régime d’El-Assad. Il semble que, même après la mise en place du
CNS, ils aient encore espéré que le mouvement de protestation s’essoufflerait et que les réformes annoncées par El-Assad
aboutiraient à une sorte de compromis, avantageux pour eux, mais évitant les inconvénients du risque de déstabilisation
résultant d’un changement de régime. En bref, ils voulaient avoir le beurre et l’argent du beurre.
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D’autant que, après tout, les puissances impérialistes avaient bien des raisons d’être satisfaites des services du
régime du Baas. En plus de leur intervention au Liban, le père et le fils El-Assad n’avaient-ils pas, à plusieurs reprises,
prêté la main au maintien de l’ordre impérialiste régional ? N’avaient-ils pas soutenu l’impérialisme lors de la
première guerre du Golfe et, formellement au moins, dans la « guerre contre le terrorisme » ? Il est vrai que la Syrie
avait gardé des liens étroits avec des forces qui, du point de vue de l’impérialisme, sentaient le souffre, comme le
Hezbollah au Liban, ou les milices palestiniennes du Hamas et du Jihad islamique. Mais ce faisant, le régime syrien
n’avait-il pas réussi à exercer un certain contrôle sur ces forces ? Et son but n’avait-il pas toujours été de
défendre le statu quo régional et d’être reconnu par l’impérialisme comme un pouvoir régional capable de jouer ce
rôle ? Quant aux liens du régime syrien avec l’Iran, ils n’avaient jamais représenté une menace réelle pour
l’impérialisme, dans la mesure où ils n’avaient jamais fait de la Syrie un instrument régional de la politique iranienne.
Autant dire que les dirigeants impérialistes avaient bien des raisons de préférer que le régime d’El-Assad reste en place.
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Cependant, à la fin 2011, lorsqu’il s’avéra que le régime syrien se montrait incapable de mater les manifestations, la
« solution » du CNS commença à prendre plus d’importance. Car, les dirigeants impérialistes étaient bien conscients
des menaces relevées par Nir Rosen : à savoir que, s’il se prolongeait sans trouver d’issue, le mouvement de protestation
risquait de donner naissance à une guerre civile prolongée, qui n’affecterait alors pas seulement la Syrie, mais pourrait
aussi affecter les pays voisins dont les populations sont liées à celle de Syrie par des liens divers, menaçant du même
coup de déstabiliser la région tout entière. Si les événements prenaient une telle tournure, un changement de régime
devenait la seule possibilité de maintenir l’ordre régional et il devenait nécessaire de préparer cette éventualité.
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Le problème pour les puissances impérialistes devint alors en partie similaire à celui posé par la Libye : il leur fallait
faciliter la formation d’un appareil d’État prêt à occuper le terrain pour combler le vide étatique que laisserait
l’effondrement du régime du Baas. Seulement, la difficulté était que, contrairement à ce qui s’était passé en Libye,
l’appareil d’État du régime ne donna aucun signe d’effondrement. Il n’y eut pas d’unité lourdement armée pour
passer dans le camp de l’opposition, pas plus qu’on ne vit des cadres supérieurs de l’armée et du régime affluer dans
ce camp. Et on avait beau gonfler l’importance de l’ALS autant qu’on voulait, cela n’en faisait toujours pas une armée
capable de maintenir l’ordre dans la population. En fait, il fallait construire cet appareil d’État de rechange quasiment
à partir de rien. Ainsi, quand bien même les gouvernements impérialistes auraient pu lancer une opération de bombardements
contre le régime comme ils l’avaient fait en Libye contre le régime de Kadhafi, le problème du vide étatique serait resté
sans solution.
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Seulement, en plus, si une telle opération de bombardements s’était avérée possible dans un pays semi-désertique
d’Afrique du nord comme la Libye, était-elle concevable dans un pays où la densité de population est relativement élevée,
habité par une population liée à celles des cinq pays voisins dont elle n’est séparée que par des frontières
extrêmement poreuses, et, qui plus est, au cœur même d’une région qui reste l’une des plus instables du monde ? Une
telle intervention des puissances impérialistes, alors que les plaies causées par l’occupation de l’Irak voisin sont loin
d’être refermées, ne créerait-elle pas le risque d’une conflagration régionale ? Et c’est certainement pourquoi les
gouvernements impérialistes semblent maintenant vouloir amener les États arabes et la Turquie à assumer la responsabilité de
gérer la crise syrienne, d’organiser l’ALS en véritable force armée et, peut-être, de prendre en charge une éventuelle
intervention militaire.
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Bien sûr, dans tous ces calculs, ni les intérêts des manifestants syriens, ni ceux des masses syriennes en général n’ont
le moindre poids. Le seul souci de l’impérialisme est de préserver un statu quo régional qui garantisse l’accès des
multinationales pétrolières aux ressources naturelles de la région et les profits qu’elles en tirent. Et pour ce faire,
l’impérialisme n’a pas besoin d’autre chose que de gardes-chiourme efficaces, capables de contenir le désespoir des
populations pauvres par la force.
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Si les masses pauvres du Moyen-Orient veulent un autre avenir, elles auront à le construire, en se débarrassant des
démagogues religieux, qui tentent de les renvoyer des siècles en arrière, et en se rangeant derrière le drapeau du
changement social, contre les pillards impérialistes et contre leurs propres exploiteurs, à travers toute la région.
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