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« La crise […] accable les masses de privations et de souffrances toujours plus grandes. La croissance du chômage
approfondit, à son tour, la crise financière de l’État et sape les systèmes monétaires ébranlés. Les gouvernements
[…] vont d’une banqueroute à l’autre. La bourgeoisie elle-même ne voit pas d’issue. […] Dans les pays historiquement
privilégiés, c’est-à-dire ceux où elle peut encore se permettre, pendant quelque temps, le luxe de la démocratie aux
dépens de l’accumulation nationale antérieure (Grande-Bretagne, France, États-Unis, etc.), tous les partis traditionnels
du capital se trouvent dans une situation de désarroi qui frise, par moments, la paralysie de la volonté. »
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Ne dirait-on pas que ces lignes ont été rédigées aujourd’hui, en commentaire à l’actualité chaque jour plus
dramatique de la crise qui s’approfondit ? En réalité, elles datent d’il y a plus de soixante-dix ans. Elles sont
extraites du Programme de Transition, rédigé par Léon Trotsky en 1938, lorsqu’à la veille de la Seconde Guerre
mondiale le monde capitaliste était bouleversé par les conséquences de la crise de 1929.
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Aujourd’hui, si le commentaire est le même, la cause l’est aussi : ce sont les contradictions inhérentes au système
capitaliste lui-même qui ont conduit à la situation de crise aiguë que nous vivons. Mais il existe une différence notable
entre la situation des années trente et celle d’aujourd’hui : c’est le développement sans précédent de la finance et
la place qu’elle prend dans l’économie capitaliste.
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De nos jours, la finance et les échanges qu’elle génère occupent dans l’économie mondiale un poids sans commune mesure
avec la production de marchandises. Un chiffre permet de s’en convaincre : en 2008, les échanges mondiaux de marchandises
et de services se sont élevés à 19 500 milliards de dollars. Pendant ce temps, les transactions sur les marchés
financiers atteignaient la somme de 3,6 millions de milliards de dollars, soit presque 200 fois plus.
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Capitalisme et spéculation
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La spéculation financière joue donc un rôle majeur dans l’économie capitaliste actuelle, et les sommes qui y sont
engagées dépassent l’entendement. Ce qui a amené, ces dernières années, un certain nombre de courants politiques à
montrer du doigt les « spéculateurs » comme les seuls responsables de la crise, et la « déréglementation »,
c’est-à-dire l’ensemble des mesures qui ont permis à la spéculation financière de se développer sans entrave, comme la
cause de tous les maux dont souffre l’économie mondiale. Dans le même ordre d’idées, l’actuelle campagne de
l’élection présidentielle est marquée par un certain nombre de saillies des candidats, droite et gauche confondues, pour
pourfendre (en parole) « la finance ».
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C’est une absurdité. D’abord parce que, on va le voir, il n’est pas juste d’opérer une distinction artificielle entre
les capitalistes « spéculateurs » et les capitalistes « productifs » : ce sont les mêmes. Dans le système
capitaliste, depuis ses origines, l’argent circule, et se dirige presque automatiquement vers les secteurs où les profits
sont les plus intéressants. Les sommes qui sont investies aujourd’hui dans la spéculation ne tombent pas du ciel : elles
viennent de l’économie productive.
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Ensuite, parce que faire de la déréglementation la cause de la crise et, par conséquent, appeler en toute logique à une
« re-régulation » pour en sortir, revient à ignorer les causes profondes de la crise, qui sont à chercher dans les
contradictions du système lui-même, et non dans telle ou telle décision de ses gestionnaires politiques. Si la dérégulation
est bien une réalité, cela ne signifie pas qu’elle ait été mise en œuvre de par la seule volonté de dirigeants
politiques libéraux ou « ultralibéraux », qu’ils soient de gauche ou de droite. Faut-il le rappeler ? Dans le cadre
d’un appareil d’État bourgeois, dans le cadre du système capitaliste, ce sont en dernière analyse les capitalistes qui
dirigent, et les politiciens ne sont que leurs commis. Ceux qui ont mis en œuvre la déréglementation ne l’ont fait que sur
ordre, parce que cela correspondait aux besoins de la classe capitaliste à un moment donné. C’est là que réside une de nos
divergences fondamentales avec les courants altermondialistes, ou certains des « Indignés » d’aujourd’hui, qui
pensent que l’on peut changer le monde avec de bonnes lois, ce qui est la définition même du réformisme.
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En ce qui nous concerne, nous ne croyons pas les politiciens bourgeois capables de changer la société. Peut-être
assistera-t-on, dans les mois et les années à venir, à une nouvelle vague de réglementation, parce qu’il faudra bien
tenter de maintenir à flot un bateau qui prend l’eau de toute part. Ce ne sera que du colmatage, qui retardera peut-être un
peu le naufrage, mais ne l’empêchera pas.
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Reste qu’il y a bien eu toute une période de déréglementation, qu’elle a facilité l’explosion de la spéculation, au
point même de rendre celle-ci incontrôlable, devenant de ce fait un facteur aggravant de la crise. À la manière
d’apprentis sorciers, les gouvernants qui ont lâché la bride aux spéculateurs ont libéré des forces que plus personne
ne paraît en mesure d’arrêter aujourd’hui.
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* * * * *
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La spéculation, c’est-à-dire l’ensemble des opérations consistant à investir de l’argent dans l’achat d’un
produit, financier ou marchandise, avec pour unique objectif de le revendre plus tard en réalisant un bénéfice, est donc
aujourd’hui un secteur brassant bien plus de capitaux que la production de marchandises. Cet état de fait ne signifie pas
pour autant que la spéculation soit une nouveauté dans la société capitaliste.
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D’abord parce que la spéculation, c’est-à-dire le pari à la hausse ou à la baisse sur un produit, est aussi vieille que
le capitalisme : la première crise d’ampleur liée à la spéculation s’est produite en 1637 aux Pays-Bas. Cette
année-là, éclata une bulle spéculative qui s’était formée autour des… bulbes de tulipes. Apparaissait alors pour la
première fois, du moins la première fois répertoriée dans les annales de l’histoire économique, ce phénomène étrange
qu’est la spéculation parfaitement irrationnelle, où chaque parieur parie en fonction des rumeurs, des paris des autres, où
les hausses et les baisses s’entretiennent d’elles-mêmes et finissent par ne plus avoir le moindre lien avec la réalité.
Qu’il suffise de dire qu’un seul malheureux bulbe de tulipe, juste avant le krach de 1637, atteignait le prix de deux
maisons, ou quinze ans de salaire d’un artisan !
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La spéculation financière et la formation de bulles spéculatives sur les marchandises les plus variées ne sont donc pas une
nouveauté. Mais, plus généralement, le capitalisme dans son ensemble, à commencer par le processus de production, est tout
entier fondé sur une démarche « spéculative ». Toute la production capitaliste se fait non en fonction des besoins
avérés, mais en fonction de l’espoir que nourrit chaque capitaliste de pouvoir vendre sur le marché les marchandises
qu’il fait produire. Il s’agit bien d’une spéculation, c’est-à-dire d’un pari. Si le pari est gagné, le capitaliste
vend ses marchandises et s’enrichit ; s’il est perdu, il se retrouve avec des stocks d’invendus sur les bras.
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Quant à la spéculation financière elle-même, en particulier par le jeu de la vente et de l’achat des actions en Bourse,
elle fait également partie du fonctionnement normal du système : à partir du moment où, par le biais de la vente, la
marchandise se transforme en argent, une partie de cet argent va être utilisée à des transactions financières, ou être
dirigée vers des banques où il se transformera en capital de prêt. Qu’une part de la plus-value serve à cela,
c’est-à-dire que « de l’argent fabrique de l’argent comme le poirier fabrique des poires », était déjà
souligné dans Le Capital par Marx il y a 150 ans.
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Mais le fait que la spéculation existe depuis les débuts du capitalisme ne doit pas faire oublier que ce système reste avant
tout basé sur la production de marchandises, car c’est au cours de ce processus de production que des valeurs nouvelles, des
richesses, sont créées. Une fois créées, ces richesses vont circuler, soit dans la production, soit dans des opérations
financières. Ce qui est relativement nouveau aujourd’hui, c’est justement la quantité de capitaux qui sont engloutis dans
ces opérations financières, et le poids que la finance a pris dans l’économie capitaliste.
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Par bien des aspects, cette hypertrophie de la finance masque aujourd’hui le mode de fonctionnement réel du capitalisme :
une analyse superficielle de l’économie moderne peut donner l’impression, vu les quantités d’argent qui sont aspirées
dans la finance, que c’est là que se créent les richesses. C’est une illusion d’optique. Le capitalisme dévoré par la
financiarisation ressemble par bien des aspects à un organisme dévoré par un cancer. Le cancer dérègle certes tout le
fonctionnement du corps, et peut même le tuer ; mais, tout comme un organisme, même cancéreux, a besoin de nourriture et
d’oxygène pour survivre, le capitalisme, même dévoré par la finance, a besoin de créer des marchandises dans la
production pour faire de la plus-value, c’est-à-dire pour créer de la valeur.
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De la crise de 1929 aux années soixante-dix : la régulation… au service des capitalistes
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Les courants politiques qui invoquent les « trente glorieuses », c’est-à-dire les années d’après-guerre, comme
l’âge d’or de la régulation, oublient un peu vite que cette période n’a été qu’une brève parenthèse dans
l’histoire du capitalisme du XXe siècle. Ce système s’accommode mal, en réalité, de régulation, et les bourgeois
n’aiment pas que les États viennent mettre le nez dans leurs affaires, autrement que pour leur donner de l’argent ou
édicter des lois qui les servent.
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La Première Guerre mondiale a imposé la nécessité de discipliner un peu l’anarchie capitaliste pour pouvoir mener
l’effort collectif de la production de guerre. Sitôt la guerre finie, la « liberté » des capitalistes de faire ce
qu’ils voulaient reprit ses droits… et mena directement à la crise de 1929. Cette crise, dont la responsabilité a été en
partie attribuée aux financiers – à tort ou à raison, mais c’est une autre question – a conduit les États à essayer
de limer un peu les crocs des spéculateurs. À la suite du krach boursier de 1929 et de la crise bancaire de 1932,
l’administration américaine adopta un certain nombre de lois visant à empêcher les banques de jouer trop et trop gros et
surtout de risquer d’y perdre l’argent des épargnants et des petites entreprises. Cela se matérialisa notamment par la loi
Glass-Steagall de 1933, qui introduisit une décision importante : les banques commerciales, c’est-à-dire celles qui
collectent les dépôts des particuliers, n’avaient désormais plus le droit d’avoir des activités sur les marchés
financiers. Cette activité était dorénavant réservée aux seules banques d’affaires, gérant des fonds apportés par
quelques gros investisseurs. Cette loi allait être l’objet de remises en cause constantes dans les décennies suivantes,
jusqu’à ce que la pression des banquiers la fasse abolir, on verra dans quelles circonstances.
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C’est donc entre la crise de 1929 et le milieu des années soixante que prit place une période de régulation de
l’économie et de la finance, sans que cela dérange beaucoup les capitalistes, puisque la reconstruction des économies
détruites par la crise et par la guerre mondiale avait ouvert un champ gigantesque pour les investissements productifs.
L’intervention massive des États dans l’économie, durant toute cette période, n’eut pas pour objet de juguler les
profits privés mais au contraire de les aider à prospérer : les capitalistes, de leur propre chef, n’avaient pas envie
d’investir dans ce qui leur était pourtant nécessaire dans les secteurs clés de la reconstruction : énergie,
transports, etc. Les États prirent donc à leur charge ces investissements, ou accordèrent des aides sonnantes et
trébuchantes aux industriels pour les inciter à y investir. Quant aux banques, elles avaient alors tout intérêt à prêter
massivement aux mêmes industriels pour financer ces investissements, prêts qui étaient de toute façon couverts par les
États.
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Cette époque de l’après-guerre fut une période de réglementation stricte : les taux d’intérêt, les prix, les
mouvements de capitaux, étaient alors étroitement surveillés par les États, non pas par hostilité à la bourgeoisie, mais
au contraire parce que celle-ci avait besoin d’argent à bon marché, et que seul le contrôle des États pouvait permettre de
juguler les mouvements spéculatifs sur les taux d’intérêt. La réglementation, le contrôle des changes et des mouvements
de capitaux, bien loin d’être « la route de la servitude » que dénonçait alors un économiste
particulièrement stupide[Friedrich von Hayek - NDLR], permirent de faire exploser les profits. Mais dès l’instant où, entre
la fin des années soixante et le début des années soixante-dix, les taux de profit commencèrent à baisser dans
l’industrie, les masses énormes de capitaux générées par la reconstruction cherchèrent d’autres domaines plus
profitables où s’investir.
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Les années soixante-dix – quatre-vingt : des eurodollars à la crise
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Depuis l’après-guerre et les accords de Bretton Woods (1944), l’un des facteurs qui avaient permis la stabilité monétaire
avait été la décision de transformer le dollar en monnaie internationale de référence : la valeur du dollar était
indexée sur les quantités d’or que détenait l’État américain, et celle des autres monnaies était indexée sur le
dollar. L’or étant une matière première dont la quantité n’est pas soumise à des variations très brusques, un tel
système permettait une relative stabilité du cours des monnaies. Comme l’écrit l’économiste François Chesnais,
« le rattachement du dollar à l’or permettait à celui-ci de servir tant bien que mal de fondement à un système
financier et monétaire international comportant l’existence d’autorités étatiques disposant d’instruments leur
permettant de contrôler la création de crédit, et d’assurer la subordination relative des institutions financières aux
besoins de l’investissement industriel ».
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La situation a changé à la fin des années soixante, alors que les États-Unis étaient confrontés – déjà – à une
explosion de leurs déficits. Pour combler, notamment, le gouffre financier de la guerre du Vietnam, l’État américain se mit
à créer de plus en plus de monnaie, provoquant un afflux considérable de dollars dans les pays étrangers. Mais ces pays,
puisque c’était possible, exigeaient que ces dollars fussent échangés contre de l’or, ce qui menaçait, raconte un
économiste, de « vider les réserves de Fort Knox » (le bunker où est stocké l’or des États-Unis)… qui de
toute façon n’y auraient pas suffi. Ce fut cette situation qui amena le gouvernement américain, en août 1971, à décréter
la fin de la convertibilité du dollar en or. Les monnaies devenaient désormais flottantes : coupée de toute référence à
l’or, leur valeur était désormais déterminée uniquement par l’offre et la demande, c’est-à-dire le marché. Cette
décision allait permettre que se développe à une grande échelle la spéculation sur les monnaies.
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Le capitalisme était en même temps confronté à un autre problème : depuis 1960, les taux de profit industriels avaient
amorcé une lente décroissance, rendant les investissements dans l’industrie de moins en moins intéressants. Les
capitalistes cherchèrent d’autres secteurs pour investir leurs capitaux et regardèrent du côté des marchés financiers,
qui promettaient des profits plus importants et plus rapides. Beaucoup se tournèrent alors vers la place financière de
Londres, où avait commencé à se développer, dans les années cinquante, une sorte de marché parallèle, celui des
eurodollars.
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De quoi s’agissait-il ? Le problème était, pour les banques américaines, d’essayer d’échapper à la réglementation
issue de la crise de 1929, qui leur imposait notamment de ne prêter de l’argent qu’à partir du moment où elles
possédaient une quantité donnée de fonds propres, quantité fixée par la Banque centrale. Or, cette mesure ne valait que
pour les transactions qui se faisaient entre les banques et leurs États respectifs, dans leur propre monnaie. Mais en
Grande-Bretagne, il s’était créé un marché du crédit sur lequel toutes les transactions se faisaient de gré à gré
entre les banques, sans que l’État y mette le nez, un « dépôt de dollars permettant de faire des prêts en dollars
sans passer par le territoire américain »[ Alternatives économiques n° 174, octobre 1999]. Sur ce marché,
plus de réserve obligatoire pour les banques, plus de contrôle sur les mouvements de capitaux. Les banques américaines
prêtaient des dollars aux banques britanniques, qui s’empressaient de les re-prêter à tous ceux qui en avaient besoin, à
un taux d’intérêt supérieur, et notamment aux pays en voie de développement. Peu à peu, non seulement les banques mais
aussi les grandes entreprises industrielles américaines se mirent à placer leurs fonds de trésorerie à Londres, pour que les
banques londoniennes les transforment en capital de prêt.
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Loin du regard des États – ou plutôt, profitant de ce que ceux-ci avaient choisi de regarder ailleurs – il se constitua
rapidement un gigantesque marché que l’économiste Henri Bourguinat appelle « un énorme marché de gros duty
free », c’est-à-dire hors douane. En 1960, les euromarchés représentaient la somme dérisoire de 4,5 milliards
de dollars. En 1970, « le montant des dollars offshore disponibles sur le marché des changes pour la spéculation
dépassait déjà celui des réserves des banques centrales ».
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Dans la même période, c’est-à-dire au début des années soixante-dix, une nouvelle source phénoménale de liquidités à
placer apparut, avec les pétrodollars. Face à la demande croissante de pétrole liée à l’explosion de la production
automobile, les industriels de la branche pétrolière, peu désireux d’investir massivement dans la recherche de nouvelles
ressources, choisirent au contraire de réduire la production pour faire grimper les prix. La hausse vertigineuse du prix du
pétrole généra une masse considérable d’argent… précisément au moment où la crise rendait peu rentables les
investissements dans la production. Les pétrodollars allèrent donc, eux aussi, alimenter les circuits de la spéculation
financière.
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La croissance par l’endettement
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Car entre-temps avait éclaté la crise économique de 1973, qui démarra comme toutes les crises de surproduction du
capitalisme, mais eut des conséquences quelque peu différentes de celles du passé.
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Comme toutes les crises donc, elle provoqua, d’une part, une explosion du chômage, et une politique brutale de « maîtrise
salariale » par le patronat, qui comptait récupérer sur la productivité et les salaires ce que la crise lui coûtait. On
est là au cœur de ce qui est l’une des contradictions essentielles du système capitaliste. Pour faire du profit, les
capitalistes ont besoin de deux conditions : créer de la plus-value en augmentant l’exploitation des travailleurs, ce qui
suppose de peser à la baisse sur les salaires ; et réaliser cette plus-value en vendant leurs marchandises, ce qui suppose
un minimum de pouvoir d’achat pour les travailleurs. Plus l’on baisse les salaires, de façon relative ou absolue, plus le
chômage est élevé, et plus le pouvoir d’achat baisse, ce qui réduit les capacités des capitalistes à écouler leurs
marchandises… et donc à réaliser la plus-value qu’ils ont obtenue en baissant les salaires.
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Le remède trouvé à cette situation en apparence insoluble a été ce qu’on a appelé « la croissance par
l’endettement ». Si le pouvoir d’achat baissait – y compris celui des États, à cause de la baisse des rentrées
fiscales dues à la hausse du chômage – eh bien, il n’y avait qu’à demander aux banques de l’argent. Et les années
précédentes avaient, on l’a vu, amené une croissance gigantesque des volumes d’argent disponibles pour cela. On assista
donc, au début des années quatre-vingt, à une véritable explosion du crédit, aussi bien du crédit à la consommation pour
les ménages, que du crédit aux États. Les banques, après avoir endetté les pays du tiers-monde dans les années
soixante-dix à coups d’eurodollars jusqu’à les mener au bord de la ruine, avaient à présent des débouchés illimités
pour « s’attaquer » aux pays développés, qui se laissèrent « attaquer » en ouvrant tout grands les bras et,
plus prosaïquement, en mettant fin à toutes les réglementations permettant de juguler un peu la rapacité des financiers.
Autrement dit : la déréglementation qui s’engagea alors fut une décision ayant pour objectif d’offrir des débouchés
aux capitaux d’une classe capitaliste qui ne trouvait plus assez d’intérêt aux investissements productifs. Les
capitalistes n’allaient pas rater le coche : alors qu’en 1980, la dette de l’État français était inférieure à
100 milliards d’euros (en euros constants), elle dépasse aujourd’hui les 1 600 milliards.
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Pour qu’une telle situation soit possible, il a fallu que les États mettent tous leurs moyens à la disposition des
capitalistes pour leur permettre de fabuleusement s’enrichir grâce à la spéculation. Toutes les barrières mises en place
à la suite de la crise de 1929 furent levées. La liste serait trop longue de toutes les mesures de déréglementation prises
par les gouvernements, mais on peut en citer quelques-unes : aux États-Unis, la décision brutale de la Banque fédérale, en
1979, d’augmenter les taux d’intérêt, qui furent rapidement multipliés par trois, puis quatre, précipitant dans la ruine
les pays du tiers-monde qui avaient emprunté en dollars. En 1979 toujours, l’abolition complète du contrôle des changes en
Grande-Bretagne. Pendant toute la première moitié des années quatre-vingt, aux États-Unis et en Grande-Bretagne, la
suppression progressive de toutes les mesures de contrôle et de règlement sur les prix des services bancaires, c’est-à-dire
les taux d’intérêt. Jusqu’alors exclusivement décidés par les banques centrales, les taux d’intérêt des nouveaux
produits financiers inventés par les financiers de Wall Street et à la City devenaient libres. Et en même temps, les
barrières empêchant plus ou moins la circulation des capitaux spéculatifs entre les différents pays furent levées, les
États adoptant les uns après les autres des mesures permettant aux devises étrangères de spéculer librement sur leurs
marchés, en même temps qu’ils supprimaient les barrières entre les différents secteurs de la finance ou les différents
marchés jusque-là cloisonnés (assurances, matières premières, devises, etc.).
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L’un des derniers vestiges de la réglementation financière fut abattu le 12 novembre 1999, sous l’administration
Clinton : le Glass-Steagall Act, déjà de moins en moins respecté dans les faits, fut abrogé par le Sénat américain, afin
de rendre légale la fusion entre la banque Citicorp et la compagnie d’assurance Travelers Group.
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En France, de gauche à droite, une même politique
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Il ne s’agit pas de croire que seuls les États américain et britannique ont procédé à cette déréglementation
massive : parce qu’elle correspondait aux besoins d’une classe capitaliste depuis longtemps mondiale, tous les pays
industrialisés ont fait de même, notamment la France. L’un des premiers cadeaux aux banquiers y fut fait par le président
Pompidou et son ministre de l’Économie Giscard d’Estaing, via la loi du 3 janvier 1973. L’article 25 de cette loi
stipulait que l’État n’avait plus le droit d’emprunter de l’argent directement auprès de la Banque de France… ce qui
l’obligea désormais à se tourner vers les banques privées pour financer sa dette. Il ne faut certes pas exagérer la
portée de cette loi, comme le fait aujourd’hui le milieu altermondialiste, pour qui la loi de 1973 serait la cause de tous
les problèmes actuels. Mais elle a indiscutablement été, pour les banques privées, une belle opportunité, ne serait-ce que
parce que, depuis, les banques privées ont la possibilité d’emprunter de l’argent à taux très faible auprès des banques
centrales, et de le prêter aussitôt aux États à des taux bien supérieurs !
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Signalons que c’est aussi de cette époque que date l’obligation pour les employeurs de verser les salaires par chèque ou
virement et non en liquide, mettant ainsi la masse salariale à la disposition des banquiers.
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Mais le véritable démarrage de la déréglementation financière s’est fait sous les auspices des gouvernements socialistes
du début des années quatre-vingt. La nationalisation d’un certain nombre de grandes banques françaises sous Mitterrand
(Crédit commercial de France, BNP, Suez et Paribas), loin d’être une opération défavorable aux banquiers, a au contraire
permis que ce soit sous l’égide de l’État, et à ses frais, que s’opère la réorganisation du système bancaire
français : la modernisation informatique, indispensable pour jouer dans la cour mondiale des grands, se fit avec l’argent
public. Les banques nationalisées furent fortement concentrées, tandis qu’en 1984 la « loi bancaire » de Delors
mettait fin à l’équivalent du Glass-Steagall Act en France, la loi qui séparait les banques d’affaires et les banques de
dépôt.
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Il est instructif de lire ces lignes issues d’une histoire du système bancaire français publiée par la Fédération des
banques françaises : « Le monde de la banque était [auparavant] compartimenté, réglementé. […] La loi bancaire de
1984 […] a été le point de départ d’un mouvement continu de décloisonnement du crédit et de déréglementation du
système bancaire. […] L’emprise exercée par l’État n’empêcha pas le paysage bancaire d’évoluer : les grandes
banques se rapprochèrent des compagnies d’assurances, les plus puissantes d’entre elles constituèrent des groupes
financiers complexes, et elles poursuivirent leurs efforts d’implantation à l’étranger. »
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Deux ans plus tard, la deuxième loi bancaire, portée par le « socialiste » Bérégovoy, achevait le travail, notamment
en supprimant le monopole de la Banque de France sur la fixation des taux d’intérêt et en créant un cadre juridique unique
pour toutes les institutions financières. À ce sujet, à un autre chaud partisan de la déréglementation, l’économiste
David Thesmar, professeur de finances à HEC et chroniqueur au journal Les Échos, écrit : « Au début des
années quatre-vingt, l’économie française était extrêmement réglementée ; les banques ne choisissaient ni le taux
auquel elles prêtaient, ni combien elles prêtaient. La déréglementation a levé tous ces blocages. [… Auparavant,] lorsque
la Banque de France estimait qu’il y avait trop de monnaie en circulation, elle demandait aux banques de réduire leurs
prêts. Tous les mois, les patrons des grandes banques rencontraient ceux de la Banque de France et recevaient des directives.
Pour simplifier, avant la déréglementation, le travail d’un banquier consistait à prêter une enveloppe relativement
étroite dans un menu de taux donné ! […] La loi bancaire a fait le ménage, en définissant quatre grandes catégories de
banques : les banques normales, les banques mutualistes, les banques d’investissement et les caisses d’épargne. Elle a
autorisé les banques normales à exercer également les métiers des banques d’investissement. […] Les deux autres mesures
qui comptent, rappelons-le, sont la suppression de l’encadrement du crédit et la suppression d’une grande partie des prêts
bonifiés. Ces changements ont révolutionné la façon de penser des banquiers, qui sont devenus responsables de leur politique
de prêt. » L’enthousiasme de ce digne professeur ne se comprend qu’à partir du moment où l’on se place du point
de vue des banquiers, à qui ces deux lois ont permis de se transformer en acteurs majeurs de la spéculation financière, à
l’échelle du globe. Et cette politique s’est poursuivie, sans la moindre anicroche, lorsque la droite a succédé aux
affaires à la gauche, en 1986. La privatisation des banques, préparée par la loi Bérégovoy, s’est poursuivie sous Chirac
(RPR), sous Rocard (PS), sous Balladur (RPR) et sous Jospin (PS). Le fait que l’État déroule le tapis rouge aux financiers
pour leur permettre de spéculer librement est une politique qui, selon l’expression pudique du même David Thesmar,
« transcende les alternances politiques ».
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C’est également sous Bérégovoy qu’a été créé le second marché, permettant aux entreprises de taille moyenne
d’être cotées en Bourse, et c’est Bérégovoy toujours qui a créé en février 1986 le Matif (marché à terme des
instruments financiers), dédié à la spéculation financière pure sur les obligations, les bons du Trésor ou les devises.
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On le voit, la « gauche », qui fait mine aujourd’hui, campagne électorale oblige, de vouloir « réguler » la
finance, porte une responsabilité dans le fait d’avoir créé un cadre légal donnant toute liberté aux requins de la
finance pour se jeter sur le monde. D’ailleurs, l’actuel candidat socialiste François Hollande ne s’en cache pas : ne
vient-il pas de se vanter, dans le Guardian britannique du 13 février, du fait que « la gauche a gouverné
pendant quinze ans, pendant lesquels elle a libéralisé l’économie et ouvert les marchés à la finance » ?
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Ne pas confondre les causes et les conséquences
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La déréglementation et la libéralisation sont des réalités. Toutefois, faire de cette déréglementation la cause de la
crise actuelle comme le font les altermondialistes et tout le milieu qui prétend combattre « l’ultralibéralisme »,
alors qu’elle en est une conséquence, est une absurdité. Une absurdité qui vient d’une erreur de raisonnement commune à
tous les réformistes : les altermondialistes et les économistes « antilibéraux » prétendent que les États, depuis
les années soixante-dix, auraient glissé de la défense des intérêts généraux de ce qu’ils appellent « la nation »
à celle de la classe bourgeoise. Il y aurait eu donc un « bon État », en charge de la défense de l’intérêt
général, et il y aurait aujourd’hui un « mauvais État », inventé par Thatcher et Reagan, et matérialisé à leurs
yeux, aujourd’hui, par la figure de Sarkozy « président des riches » ! Comme si les De Gaulle, Roosevelt, et
autres Churchill et Attlee de l’après-guerre n’avaient pas été, au moins autant, des présidents (ou premiers ministres)
des riches !
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Nous n’exagérons pas : les références constantes du milieu altermondialiste au Conseil national de la Résistance et aux
gouvernements de coalition de l’après-guerre, présentés comme le nec plus ultra du « pacte républicain », de la
démocratie et du progrès social, donnent la mesure de la vacuité politique totale des raisonnements de ce milieu. On en
oublierait presque – et ils l’oublient, visiblement – que ces gouvernements ont été ceux du massacre de Sétif de 1945,
de la guerre d’Indochine, et des 100 000 morts du printemps 1947 à Madagascar. Que le prétendu « temps béni » de
l’après-guerre était celui où les ouvriers, en 1947, se mettaient en grève en inscrivant sur leurs banderoles :
« Nous voulons du pain .» Et surtout, pour reprendre contre lui une expression de l’économiste altermondialiste
Frédéric Lordon, que le système déréglementé des années soixante-dix – quatre-vingt « n’est pas sorti du cul
d’une poule » : il a été fabriqué par ceux-là mêmes qui avaient également fabriqué la réglementation. Le
système réglementé des années d’après-guerre n’a pas empêché la crise, et n’a pas empêché le capitalisme de
plonger le monde dans le chaos. Cela devrait suffire à clore la discussion avec tous ceux qui prétendent que le retour à la
réglementation serait un remède à la crise.
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Dans cette société, l’État est au service de la bourgeoisie : c’était vrai en 1929, en 1945, et cela reste vrai
aujourd’hui. Il en sera ainsi tant que le capitalisme existera. Et ce ne sont pas les lois qui déterminent les rapports
sociaux, mais les rapports sociaux qui déterminent les lois. Alors, en appeler à la loi, à de « bonnes réformes »,
pour juguler la crise, n’a tout simplement aucun sens. La seule manière de juguler la crise sera d’arracher le pouvoir
économique à la bourgeoisie et de construire un État qui ne sera plus au service des possédants, mais au service des
travailleurs. Et pour cela il faudra plus qu’une élection, plus que des réformes, plus que de la régulation : il faudra
une révolution sociale.
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15 février 2012
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