L’Inde est présentée comme une sorte de « modèle démocratique » parmi les pays pauvres. Mais ceux qui colportent ce
genre de platitudes se gardent bien de dire ce que cette prétendue « démocratie » cache de misère pour l’écrasante
majorité pauvre de la population, de violence dans l’exploitation quotidienne qu’elle subit et de brutalité dans la lutte
qu’elle doit mener contre la rapacité de la bourgeoisie indienne et de ses donneurs d’ordre impérialistes. Or, malgré ces
conditions difficiles, non seulement l’Inde a, depuis un siècle, un mouvement ouvrier vivant, mais c’est aussi l’un des
rares pays au monde où un mouvement se réclamant de la tradition communiste, même lourdement marquée par sa caricature
stalinienne, continue à bénéficier d’un soutien de masse dans la population pauvre.
À ce propos, nous publions
ici une version condensée de deux articles parus dans Class Struggle, la revue publiée par nos camarades britanniques
de Workers’ Fight (n° 93 septembre 2011 et n° 94 janvier 2012).
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Un parti communiste ouvrier dans l’Inde coloniale
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Fondé en 1925, le Parti communiste indien (PCI) regroupait les cercles communistes constitués dans le pays après la
révolution russe d’octobre 1917 et durant la grande vague de grèves des années 1918-1921. En dehors d’une minorité de
militants ouvriers issus de ces grèves, la plupart des cadres du nouveau parti venaient de la gauche du parti traditionnel de
la bourgeoisie indienne, le Congrès national indien, dont Gandhi venait de prendre la direction. Ils appartenaient à une
petite bourgeoisie nationaliste radicale gagnée aux idées bolchéviques par la capacité de la révolution d’Octobre à
libérer la Russie du joug du féodalisme et de l’impérialisme et impressionnée par la puissance de l’explosion ouvrière
en Inde.
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En l’absence de tradition marxiste ou d’expérience militante, le PCI partait pour ainsi dire de rien dans la tâche
colossale de construire un parti ouvrier révolutionnaire dans un pays de plus de 300 millions d’habitants à l’époque,
dont environ 3,5 millions d’ouvriers. Tâche d’autant plus ardue que, en dehors de quelques courts intermèdes, la brutale
répression de l’appareil colonial britannique devait le contraindre à la clandestinité jusqu’à l’indépendance, en
1947.
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Le PCI se trouva donc d’autant plus dépendant de l’aide politique de l’Internationale communiste, et cela au moment même
où l’influence croissance de la bureaucratie stalinienne, désormais au pouvoir à Moscou, commençait à l’entraîner dans
une longue série de tournants opportunistes. Néanmoins, malgré ces tournants, malgré les arrestations continuelles, les
assassinats de militants par les hommes de main du patronat ou par les forces coloniales et malgré les procès récurrents qui
privaient périodiquement le parti de sa direction, les militants communistes parvinrent à tirer parti des explosions sociales
qui marquèrent l’entre-deux guerres pour construire une organisation militante dont l’influence gagna peu à peu tous les
centres urbains du pays.
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À la faveur d’une nouvelle vague de grèves, qui culmina en 1928 avec 3,2 millions de journées de grève officiellement
recensées, essentiellement dans le textile de Bombay, dans les chemins de fer et dans l’industrie du jute à Calcutta, le PCI
s’enracina dans le mouvement syndical. Lorsque la montée des embauches liée au début du réarmement de la Grande-Bretagne,
en 1935, entraîna une vague de combativité ouvrière, les militants communistes furent de nouveau au premier rang des luttes,
à un moment où les nationalistes du Congrès pesaient de tout leur poids pour briser les grèves. Mais en même temps, le
parti étendit ses activités dans les campagnes, où il joua un rôle important dans la formation de la première
Confédération pan-indienne des paysans (All India Kisan Sabha), sur la base d’un programme militant contre les systèmes
féodaux asservissant la grande majorité des paysans.
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Avec la Seconde Guerre mondiale le PCI fut pris à contre-pied par la politique de Staline d’alliance avec l’impérialisme
britannique. Alors que le Congrès, n’ayant pas obtenu la promesse d’indépendance qu’il souhaitait de la part de la
Grande-Bretagne, adoptait une politique de non-coopération avec l’effort de guerre, le PCI dut, non sans de violentes
résistances dans ses rangs, se ranger dans le camp de la puissance coloniale et contenir la combativité ouvrière, perdant
ainsi une partie du crédit qu’il avait gagné dans la classe ouvrière.
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Le PCI et l’indépendance de l’Inde
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L’explosion sociale qui marqua la fin de la guerre permit au PCI de regagner le crédit perdu. Du début 1945 à la mi-1947,
on recensa 27 millions de journées de grève. Face au Congrès qui, négociant alors avec Londres les conditions de
l’indépendance, s’opposait à toute revendication sociale, le PCI se porta à la tête du mécontentement et apparut comme
la seule force politique prête à exprimer la combativité des masses, dans les villes comme dans les campagnes. Moyennant
quoi, les militants du PCI purent gagner la majorité dans l’unique confédération syndicale de l’époque, l’AITUC
(Confédération pan-indienne des syndicats), dont la direction avait été jusque-là liée au Congrès, ce à quoi, il est
vrai, le Congrès riposta en provoquant une scission minoritaire, pour former sa propre confédération syndicale.
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En août 1947, vinrent le terrible bain de sang et le dramatique exode de populations qui accompagnèrent l’indépendance de
l’Inde et sa partition. Sans doute la démagogie religieuse employée par les deux grands partis nationalistes (le Congrès et
la Ligue musulmane) dans leur rivalité, avait-elle sa part de responsabilité dans cette catastrophe. Mais le terrain avait
été préparé de longue date par la politique de l’administration coloniale britannique, par ses recours occasionnels aux
pogromes pour étouffer les conflits sociaux et, de façon tout à fait ouverte, par la promesse faite à la Ligue musulmane
pendant la guerre de créer un État musulman indépendant en échange de son soutien à l’effort de guerre.
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Pourtant loin de préparer la classe ouvrière à ce que pouvaient annoncer ces signaux menaçants, le PCI ne trouvait rien à
redire à la démagogie des deux rivaux nationalistes. Il les appelait à former un gouvernement d’union nationale en même
temps qu’il donnait sa caution à la Ligue musulmane au nom d’une caricature grotesque du programme communiste, présentée
comme le « droit bolchévique des nations à disposer d’elles-mêmes ». Comme si la minorité musulmane avait
été une nation opprimée par la majorité hindoue au sein de l’Inde coloniale, dont les communistes indiens auraient eu à
gagner le soutien en reconnaissant son droit de faire sécession, voire en l’y encourageant ! Comme si l’émancipation des
masses indiennes pouvait se faire autrement qu’en réalisant leur unité, par-delà les nombreuses divisions qui les
traversaient, pour bouter le colonialisme hors du pays et renverser les relations de propriété sur lesquelles reposait leur
oppression sociale !
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C’était d’ailleurs une politique d’autant plus incompréhensible pour les travailleurs que, sur le terrain, les militants
communistes et grévistes de toutes confessions qui participaient aux mouvements de cette période devaient s’affronter avec
les deux partis nationalistes, dont l’opposition aux grèves prenait souvent la forme de gangs de gros bras envoyés pour
casser du gréviste.
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La complaisance de la direction du PCI envers la démagogie religieuse à laquelle se livraient les leaders nationalistes ne
pouvait que désarmer la classe ouvrière. Nul ne peut dire, bien sûr, si, sur la base d’une politique différente, le PCI
aurait réussi à mobiliser dans la population pauvre les forces nécessaires pour empêcher la partition de l’Inde et le bain
de sang de 1947. Mais il ne l’a pas même tenté et, de ce fait, il porte sa part de responsabilité dans la catastrophe que
constituèrent ces événements pour la population pauvre, tant du point de vue humain et matériel, que du point de vue du
recul de la conscience sociale qui en résulta.
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La « voie parlementaire vers le socialisme »
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Le PCI perdit un grand nombre de militants dans les pogromes et l’exode de la partition, puis du fait de la séparation du
Pakistan oriental (le Bangladesh actuel) qui était l’un de ses bastions et de la démoralisation que suscitèrent tous ces
événements dans les rangs des classes pauvres. Et le cours ultra-gauche ordonné par Moscou dans les premiers temps de la
Guerre froide n’arrangea pas les choses, en le réduisant à la clandestinité dans plusieurs États de l’Inde. Tant et si
bien qu’en 1951, il avait perdu les trois quarts de ses effectifs par rapport à la période précédant la partition.
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Néanmoins, il avait conservé un milieu, ce que l’on vit en 1952 lorsqu’il chercha à reprendre pied dans la légalité en
présentant quelques candidats aux premières élections de l’Inde indépendante. Bien que ne présentant que 63 candidats
(sur plus de 500 circonscriptions), le PCI réussit à obtenir plus de cinq millions de voix, soit une moyenne de plus de
40 % des suffrages exprimés pour ses candidats, et 26 élus. Compte tenu de l’extrême émiettement de la scène
parlementaire, le PCI se trouva ainsi propulsé au premier rang des partis d’opposition au Parlement indien. Tandis que les
organisations du parti poursuivaient leurs activités militantes, sa direction commença à prôner la « voie parlementaire
vers le socialisme ».
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Mais les rebondissements de la Guerre froide vinrent compliquer les choses. Jusqu’alors le gouvernement du Congrès de Nehru
avait maintenu des relations privilégiées tant avec la Grande-Bretagne qu’avec les États-Unis. Mais à la suite d’un
accord militaire passé par Washington avec le Pakistan, en 1954, Nehru marqua sa mauvaise humeur en recherchant l’aide
économique de l’Union soviétique. Du coup, Moscou se mit à vanter la « politique progressiste » de Nehru et le PCI se
vit enjoindre de soutenir le pouvoir du Congrès.
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La ligne de Moscou eut du mal à passer dans les rangs du parti et ne fut qu’en partie appliquée. Lors des élections
législatives suivantes, en 1957, le PCI présenta 90 candidats sans chercher d’accord avec le Congrès, et ils obtinrent
deux fois plus de voix qu’en 1952. Mais ce qui marqua cette élection, ce fut sa victoire au Kerala, le onzième État indien
par la population, dans le sud-ouest du pays. Avec le soutien de quelques indépendants, le PCI obtint la majorité absolue dans
l’assemblée de l’État et forma le premier gouvernement d’État non dirigé par le Congrès.
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Une fois au pouvoir au Kerala, le PCI annonça son intention de réaliser la timide réforme agraire promise par le Congrès
après 1947, et oubliée depuis. Mais le gouvernement Nehru lança une violente campagne anticommuniste, allant jusqu’à
réduire les livraisons au Kerala en céréales alimentaires, escomptant que la population blâmerait le PCI. Finalement, en
1959, le gouvernement PCI du Kerala, accusé par Delhi de représenter une « menace pour l’ordre public », fut
destitué. La « voie parlementaire » vers le pouvoir gouvernemental – sans même parler de celle vers le socialisme –
se révélait pleine d’embûches.
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La scission de 1964
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En octobre 1962, après de multiples incursions militaires indiennes en territoire chinois, Pékin prit l’offensive pour
rétablir la frontière commune sur le tracé hérité de l’époque coloniale. Nehru fut contraint de reculer et, pour
compenser l’affront subi, lança une violente campagne nationaliste, antichinoise et anticommuniste, qui conduisit à une
vague d’arrestations de militants du PCI, accusés de « trahison ». Survenant peu après la rupture entre Moscou et
Pékin, cette situation attisa les rivalités de faction au sein du PCI. Certaines prirent le parti de la Chine, d’autres
trouvèrent des raisons pour soutenir la campagne nationaliste du Congrès, d’autres enfin refusèrent de prendre position.
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Deux ans plus tard, ces rivalités devaient aboutir à l’explosion du PCI, donnant naissance aux deux grands partis
communistes actuels : le PCI maintenu et le PCI-Marxiste (ou PCIM).
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Mais si la rupture sino-soviétique avait joué un rôle dans la scission, sa principale cause était ailleurs. Depuis la
destitution du gouvernement communiste du Kerala, deux positions s’opposaient dans le parti, entre les partisans du soutien au
Congrès et ceux pour lesquels le parti devait occuper dans l’opposition toute la place à laquelle il pouvait aspirer.
Derrière cette divergence, il y en avait une autre, plus ancienne, concernant la tutelle de Moscou dont une partie de la
direction souhaitait s’affranchir, pour faire du PCI un parti politique « normal », dont on accepte qu’il se serve de
son crédit dans la population laborieuse pour accéder à la gestion des affaires, contrairement à ce qui s’était passé au
Kerala. Ce point de vue, défendu par ceux qui devaient former le PCIM, était comparable, dans le contexte indien, aux
tendances « euro-communistes » dans de nombreux partis communistes européens.
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Les deux factions entraînèrent chacune en gros la moitié de l’ancien parti – avec une répartition géographique
différente puisque le PCIM resta concentré principalement autour du Kerala et du Bengale occidental, tandis que le PCI
maintenu était réparti dans tout le pays. Cette scission devait déborder dans le mouvement syndical, lorsque le PCIM quitta
la centrale AITUC, pour former une nouvelle centrale, la CITU (Confédération des syndicats indiens).
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Avec le temps, les divergences entre les deux partis devaient vite s’estomper. Malgré l’image « radicale » qu’il
revendiquait, le PCIM n’avait rien perdu de ses traditions staliniennes, ce qu’il montra, par exemple, en soutenant
l’intervention des chars russes en Tchécoslovaquie, en 1968. Les deux partis s’adonnèrent très vite aux mêmes
combinaisons politiciennes chères aux partis bourgeois. Avec le temps, la distance qui les sépare est devenue si ténue
qu’ils ont fini par engager des négociations de réunification. Et si elles n’ont pas abouti à ce jour, ce n’est
sûrement pas du fait de divergences sur la politique d’un parti réunifié, mais tout au plus sur la répartition des places
dans ses divers organes de direction.
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Le problème explosif de la réforme agraire
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En mars 1967, dix ans après la victoire électorale du PCI au Kerala, des coalitions dirigées par le PCIM finirent par
remporter les élections dans les États du Bengale occidental (le quatrième État le plus peuplé de la fédération indienne)
et du Kerala.
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Mais il faut croire que le PCIM n’avait pas encore gagné ses galons aux yeux de la bourgeoisie indienne car, au Kerala, une
nouvelle campagne anti-communiste de Delhi provoqua l’implosion de la coalition du PCIM et son remplacement par une coalition
dirigée par le Congrès avec la participation du PCI.
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Au Bengale occidental, le prestige acquis par le PCIM dans les luttes des paysans pauvres et sa promesse d’organiser la
redistribution des terres soulevaient les espoirs des campagnes. Mais le PCIM se trouva rapidement paralysé par
l’impossibilité de les satisfaire dans le cadre imposé par la propriété bourgeoise. Harekrishna Kunar, un dirigeant paysan
estimé du PCIM qui avait été chargé de la redistribution des terres, dut reconnaître que même ses tentatives pour faire
respecter les modestes lois agraires introduites par Delhi – sans parler d’une réforme plus radicale – se heurtaient à
des obstacles sans fin, du fait du raz-de-marée de recours juridiques des propriétaires fonciers.
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Pendant ce temps, des militants maoïstes du PCIM décidèrent de s’appuyer sur les aspirations des paysans pauvres pour
passer à l’action au Bengale. Ces militants estimaient que la révolution était à l’ordre du jour en Inde et qu’elle
devrait adopter le « modèle chinois », en construisant une « armée rouge » recrutée dans la paysannerie qui
encerclerait les zones urbaines. Pour lancer leur « guerre révolutionnaire », ils choisirent Naxalbari, un district de
750 km2 au nord de l’État, peuplé en majorité de métayers et d’ouvriers des plantations de thé, où existait une
longue tradition communiste d’organisation. Des comités paysans y furent constitués pour organiser l’armement des paysans.
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Les tentatives de Kunar pour parvenir à un compromis avec ces comités furent immédiatement torpillées par la police qui,
prenant ses ordres de Delhi, passa à l’offensive. Des affrontements armés s’ensuivirent et devinrent quotidiens. Tandis
que la paralysie du PCIM lui valait une rébellion dans ses rangs, une opération militaire d’envergure ordonnée par Delhi
écrasait les insurgés de Naxalbari, en juillet 1967. Puis, ayant fait endosser la responsabilité de la répression au
gouvernement du PCIM, Delhi le destitua.
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Cela n’empêcha pas la coalition dirigée par le PCIM d’être réélue lors des élections anticipées de 1969. Cette fois,
espérant anticiper de nouveaux soulèvements, le PCIM prit l’initiative de mouvements d’occupation de terres. Mais en vain.
De nouveau, les maoïstes créèrent une « zone libérée » et, craignant de voir Delhi intervenir de nouveau, le PCIM fit
le pire des choix possibles : il fit lui-même appel à la police des frontières pour écraser la rébellion. Mais le fait
d’avoir montré ainsi sa volonté de faire respecter l’autorité des institutions de la bourgeoisie ne valut au PCIM aucune
reconnaissance de sa part. En mars 1970, le gouvernement du PCIM fut de nouveau destitué par Delhi, qui déclencha une
brutale vague de répression dans tout le Bengale occidental.
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Ces événements firent perdre au PCIM quelque dix mille membres, perte dont il accusa les maoïstes. Mais si ceux-ci avaient
sans doute une part de responsabilité, le problème de fond était ailleurs : dans la politique du PCIM visant à faire
croire aux classes pauvres qu’elles pouvaient réellement changer leur sort dans le cadre d’institutions destinées à
défendre la propriété bourgeoise.
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La crise des années 1970
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La fin des années soixante marqua le début d’une décennie de crise politique et sociale à l’échelle du pays. La mort de
Nehru, en 1964, avait ouvert une crise de succession que son remplacement par sa fille, Indira Gandhi, n’avait pas réglée.
Pour la première fois, le monopole du Congrès sur la vie politique était remis en question par la manifestation publique de
ses rivalités internes. Le règne d’Indira Gandhi était marqué par la corruption, le clientélisme et la fraude
électorale, au moment même où, avec les premiers symptômes de la crise mondiale, les conditions d’existence de la
population se détérioraient rapidement.
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En juillet 1969, sous prétexte de répondre au mécontentement, Indira Gandhi nationalisa les quatorze plus grandes banques
du pays. Cette mesure présentée par les deux partis communistes, et condamnée par les puissances impérialistes, comme
« socialiste » avait surtout pour but de permettre à l’État de se substituer à un système bancaire parasitaire qui
avait démontré son incapacité à fournir au capital indien les fonds dont il avait besoin pour fonctionner.
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Mais la promesse d’Indira Gandhi que cette nationalisation libérerait la paysannerie des taux d’intérêts exorbitants des
prêteurs sur gage ne se réalisa pas. Au début des années 1970, la situation économique tourna à la catastrophe. La vague
de licenciements qui avait commencé dans l’industrie s’accéléra brutalement. Pendant ce temps les prix explosaient. Au
cours des seules années 1973-1974, ils doublèrent alors que les salaires étaient gelés ou réduits.
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En 1973, le monopole politique du Congrès se trouva contesté au sein de sa propre base sociale. Cette contestation était
dirigée par un démagogue anticommuniste, Jaya Prakash Narayan, ancien secrétaire privé du magnat industriel G.D. Birla
(l’une des deux familles dominant le capital indien), devenu leader de l’un des petits partis issus de la gauche du
Congrès. Ce mouvement, qui devint connu sous le nom de « mouvement JP », des initiales de son leader, chercha à
capitaliser la colère générée par l’inflation et la corruption électorale, dans toutes les classes de la société, mais
surtout dans la petite bourgeoisie. Il rassembla un éventail politique très large, mais parmi ces forces, celle qui en fournit
l’ossature organisationnelle et la rhétorique populiste fut la droite intégriste hindoue. La démagogie de Narayan, qui, au
nom d’une « révolution totale », appelait à en finir avec les partis et le régime parlementaire, illustrait bien
cette influence.
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Le mouvement JP réussit à réunir des millions de protestataires dans les rues. Même l’appareil d’État s’en trouva
affecté, comme le montra, entre autres, la mutinerie de Lucknow, dans la capitale de l’État d’Uttar Pradesh, en
mai 1973, au cours de laquelle la gendarmerie provinciale se rebella en rejoignant les rangs des manifestants étudiants
qu’elle avait reçu l’ordre de réprimer.
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Tout indiquait la montée d’une crise politique qui commençait à prendre une dimension sociale, avec la participation
croissante des classes pauvres aux manifestations. Pourtant, face à la crise montante, loin de lever la bannière des
intérêts politiques et sociaux de ces classes, le PCIM se rallia sans réserve au mouvement JP, au nom de l’occasion qu’il
offrait de former une coalition électorale susceptible de renverser le pouvoir du Congrès à Delhi. Peu importait aux leaders
du PCIM que leur politique mette les classes pauvres à la remorque des leaders réactionnaires du mouvement JP ! Quant au
PCI, il ne se comporta guère mieux puisque, conformément aux instructions de Moscou, il s’en tint à sa politique de soutien
au régime discrédité du Congrès.
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La classe ouvrière fait irruption sur la scène
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Pendant ce temps, malgré tous les efforts des syndicats liés au Congrès, les années 1973-1974 virent une montée de la
combativité ouvrière. En particulier, l’industrie du jute du Bengale connut une grève générale de 33 jours, tandis que
les ouvriers du textile de Bombay firent grève pendant 42 jours : deux grèves sur les salaires qui furent dirigées
respectivement par le PCIM et le PCI.
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Mais le mouvement décisif fut la grève des chemins de fer de mai 1974, la plus grande industrie du pays, avec plus d’un
million et demi de salariés. Les syndicats y étaient regroupés dans la Fédération pan-indienne des cheminots (AIRF),
dirigée par des leaders appartenant à des formations issues de l’aile gauche du Congrès, dont celle de Narayan. Néanmoins,
nombre de syndicats affiliés à l’AIRF étaient aussi affiliés aux confédérations dirigées par les deux partis
communistes. Et dans la période précédente, le PCIM avait joué un rôle dans la formation de syndicats militants parmi les
roulants, qui avaient mené une série de grèves victorieuses.
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En 1973, la direction de l’AIRF subissait la pression d’une base mécontente. Mais, en plus, les dirigeants de l’AIRF,
tous liés au mouvement JP, cherchaient à affaiblir un peu plus le Congrès ; autant dire que les intérêts des cheminots ne
pesaient pas lourd dans leurs calculs. En juin 1973, le congrès de l’AIRF choisit comme président George Fernandes, leader
syndical connu de Bombay et proche de Narayan, et adopta le principe de l’organisation d’une grève nationale sur les
salaires pour l’année suivante. Finalement, en avril 1974 le début de cette grève fut fixé au 8 mai.
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Autant Indira Gandhi s’était montrée hésitante face aux petits bourgeois du mouvement JP, autant sa réaction fut
fulgurante. Usant des mesures d’exception héritées de l’époque coloniale, la grève fut interdite et la détention
préventive illimitée fut instaurée. Le 2 mai, 300 dirigeants syndicaux furent arrêtés, dont Fernandes et les principaux
leaders cheminots connus du PCI et du PCIM.
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Malgré la répression, la grève fut d’emblée massivement suivie. Dix jours plus tard, l’hebdomadaire de gauche indien
Economic and Political Review écrivait : « Des cheminots ont été jetés en prison simplement pour ne pas
s’être présentés au travail. D’autres ont été arrêtés pour le seul crime d’avoir assisté à un meeting de soutien
à la grève […]. Leurs maisons ont été la cible de raids au milieu de la nuit par des policiers armés […].
Un grand nombre de travailleurs ont ainsi dû passer dans la clandestinité, ce qui a eu pour effet de retourner la hargne du
gouvernement contre leurs familles, en particulier celles vivant dans les cités de cheminots. […] Dans nombre de ces
cités l’alimentation en eau et en électricité a été coupée depuis le début de la grève tandis que des familles de
grévistes étaient expulsées de leur logement ». Le même numéro dénonçait « la brutalité organisée des
tenants de l’ordre ; les coups de baïonnette sadiques dans les corps des grévistes attrapés par la police ;
l’entassement dans les prisons de milliers de travailleurs ayant refusé de jouer le rôle de briseurs de grève ; le
harcèlement des femmes et des enfants d’ouvriers ».
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L’échelle et les enjeux de cette grève auraient justifié et nécessité que d’autres sections de la classe ouvrière
soient engagées dans la bataille. Mais malgré les grèves de solidarité spontanées suscitées par les premières
arrestations, rien de sérieux ne fut fait dans ce sens. Finalement, après trois semaines, malgré la puissance de la grève,
l’absence de perspective offensive eut raison de sa combattivité. Au moment de la reprise, 15 000 grévistes avaient
déjà été licenciés et 50 000 autres qui étaient en prison allaient subir le même sort après avoir purgé des peines
plus ou moins longues. Quant au nombre de tués et de blessés, il ne fut jamais rendu public. Étant donné la brutalité de la
police et les affrontements nombreux, il fut certainement important.
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Par la suite, Fernandes reconnut que les grévistes n’avaient pas été préparés, et encore moins organisés, pour faire
face à la répression. Or, compte tenu de la crise politique qui lui servait de toile de fond, cette grève était une bataille
qu’Indira Gandhi ne pouvait pas se permettre de perdre. Inversement, la grève était porteuse d’enjeux considérables pour
l’ensemble de la classe ouvrière. Mais pour jeter ses forces dans cette bataille, encore lui aurait-il fallu une direction de
classe qu’aucun des deux partis communistes ne lui offrit.
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Du fait de sa politique de soutien au Congrès, si le PCI participa à cette grève, ce fut, pour reprendre les termes d’un
article publié dans le journal déjà cité, « à contrecœur et avec de multiples réserves. Deux jours après qu’elle
avait éclaté, le porte-parole du PCI expliquait qu’elle ne devait ni ne pourrait durer bien longtemps. » La direction
du PCI poussa même la veulerie jusqu’à refuser de protester contre les brutalités à l’encontre des grévistes, dont ses
propres militants étaient pourtant également la cible.
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Quant au PCIM, sans doute usa-t-il d’un langage apparemment plus radical. Mais, ce ne fut que dans la troisième semaine de la
grève, lorsqu’elle commençait à marquer le pas, que sa centrale syndicale, CITU, finit par lancer une campagne pour
l’extension du mouvement à d’autres industries liées aux chemins de fer, comme l’acier et le charbon. C’était trop
peu et trop tard. Fin 1974, un rapport du Comité central du PCIM dressant le bilan de la grève devait reconnaître :
« Nous n’avons pas réalisé toute la signification politique d’un tel mouvement d’ampleur nationale de la classe
ouvrière. C’est tout le parti et les masses qui le soutiennent qui auraient dû être mobilisés derrière ce
mouvement. »
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C’était un euphémisme dérisoire, s’agissant de la plus grande grève qu’ait connue le pays – et elle le reste à ce
jour – avec, en toile de fond, une crise politique dans laquelle une fraction importante de la population était mobilisée
contre la corruption et le parasitisme dominant la société. La classe ouvrière aurait pu offrir une perspective à cette
mobilisation, mais à condition d’user de toutes ses forces et de se battre pour un programme susceptible d’entraîner les
classes pauvres. Or c’était là le genre de perspective que la direction du PCIM avait depuis longtemps abandonnée.
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La défaite de la grève des cheminots fut un désastre pour la classe ouvrière. La véritable sanction vint le 26 juin 1975,
lorsqu’Indira Gandhi mit un terme à la crise politique en décrétant l’état d’urgence. Six mois plus tard, on devait
compter 175 000 prisonniers politiques et 26 organisations dissoutes. Delhi destitua les deux seuls gouvernements
d’État non dirigés par le Congrès. Les grèves furent déclarées illégales, les primes annuelles des travailleurs
permanents (une grosse part de leur salaire) furent réduites de moitié. Par la suite, 500 000 travailleurs permanents
furent licenciés, tandis que dans les grandes villes, les rouleaux compresseurs vidaient les quartiers ouvriers de leur
population et de leurs taudis, au profit des promoteurs. Les contraintes imposées jusqu’alors aux investisseurs étrangers
furent assouplies, ce qui valut à Indira Gandhi les louanges des commentateurs occidentaux, soulagés de constater que cette
dangereuse « socialiste » avait finalement vu la lumière.
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Le PCIM à la recherche d’une nouvelle base sociale
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Fin 1976, Indira Gandhi décida qu’étant donné le discrédit de son parti, le mieux était de laisser la place, le temps de
redorer son blason. Des élections législatives furent organisées en janvier 1977 dans lesquelles le Congrès perdit sa
majorité au profit du Janata Party (Parti du peuple) issu du mouvement JP. Le PCI paya son alliance au Congrès en perdant 16
de ses 23 sièges. Pour sa part, le PCIM ne perdit que 3 de ses 25 sièges, et remporta de nouveau la majorité des sièges
dans l’État du Bengale occidental, où il devait être réélu régulièrement jusqu’en mai 2011, mais aussi dans
l’État du Tripura, minuscule enclave indienne au nord du Bangladesh, où il devait rester au pouvoir pendant plus d’une
décennie.
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Au Bengale, pour ne pas s’exposer à une nouvelle destitution, le PCIM fit preuve d’un respect remarquable des institutions.
Comme le nota la revue déjà citée, « une fois au pouvoir, le PCIM ne se soucia guère des aspirations de la population
à voir sanctionner les exactions de l’état d’urgence. […] Il fit en sorte que les policiers qui s’étaient
taillé une réputation pour leur brutalité n’en souffrent pas, même dans leur déroulement de carrière ». Le parti
se montra tout aussi réticent à amnistier les emprisonnés de l’état d’urgence, mais plus encore les anciens insurgés de
Naxalbari.
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Le PCIM adopta une approche similaire de la question agraire. Il ne fut plus question d’encourager des occupations de terres,
mais de suivre les règlements à la lettre. Comme le leader du PCIM et Premier ministre du Bengale Jyoti Basu devait le dire
plus tard, son gouvernement jouissait de « pouvoirs limités. Il devait opérer dans le cadre d’une économie
capitaliste marquée par le féodalisme […]. Nous étions handicapés par l’hostilité de l’administration
fédérale. Dans cette situation il nous fallut expliquer à la population que nous ne pouvions parvenir à aucun changement
fondamental ». Mais n’était-ce pas le choix du PCIM que de diriger ces institutions malgré ce handicap ?
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On polémiqua dans le parti sur le fait de savoir quelles catégories de paysans devaient bénéficier de la redistribution des
terres. Dix ans plus tôt, la ligne officielle avait été « de faire des travailleurs agricoles et des paysans les plus
pauvres l’épine dorsale et la force motrice du mouvement ». Mais en 1977, le consensus au sein du parti fixait à dix
hectares le plafond au-dessus duquel une propriété devrait être sujette à redistribution. Or, au Bengale, 94 % des
propriétés étaient en-dessous de ce plafond, ce qui laissait fort peu de terres à redistribuer. De façon significative, le
principal argument utilisé en faveur d’un plafond aussi élevé était que, plutôt que de s’aliéner les paysans moyens,
il assurait au PCIM une base électorale plus stable que celle dont il disposait jusqu’alors.
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La même logique présida à l’Opération Barga qui vit la mise en place d’un registre des métayages et d’une
législation garantissant aux métayers enregistrés une part minimum de leur récolte et la possibilité de transmettre leur
contrat de métayage à leur descendance sous certaines conditions. Mais là encore, ce ne furent pas les plus pauvres qui
bénéficièrent de ces mesures, car 88 % des métayers du Bengale étaient aussi des propriétaires qui s’apparentaient par
leur revenu aux paysans moyens.
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En revanche les mesures prises ne bénéficièrent que très peu aux 45 % de paysans sans terre du Bengale. Les
redistributions furent paralysées par les méandres du système légal où allaient se perdre les recours des propriétaires.
La petite minorité d’entre eux qui bénéficia de ces mesures au cours de la période 1977-1989 ne reçut qu’à peine plus
de 2 000 m2 de terre cultivable en moyenne, ce qui n’était souvent pas même suffisant à la survie d’une famille.
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Au bilan, la politique du PCIM lui permit sans doute d’augmenter et de stabiliser sa base électorale dans la paysannerie
moyenne et les catégories sociales qui en dépendaient, mais aux dépens des classes les plus pauvres qui l’avaient porté au
pouvoir.
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Le coût de la gestion des intérêts de la bourgeoisie
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Le rôle de gestionnaire loyal des institutions de la bourgeoisie que le PCIM a choisi de jouer après 1977 l’a conduit à
s’engager sur des terrains de plus en plus douteux, loin des luttes sociales auxquelles nombre de ses militants continuaient
à participer.
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Dans les campagnes du Bengale, les organes élus créés pour mettre en œuvre sa politique agraire furent vite dominés par la
paysannerie moyenne et devinrent des instruments de clientélisme, justifié par la nécessité de consolider sa base
électorale. Dans les zones urbaines, une autre forme de clientélisme se développa, autour des emplois et contrats publics et
de la perception des impôts, qui conduisirent à des pratiques tenant parfois du racket.
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En 1991, l’hebdomadaire déjà cité, notait : « Au Bengale, il y a déjà plus d’une douzaine de groupes de
communistes en rupture de ban […] Au Tripura quelque deux cents militants ont démissionné du parti pour protester
contre ce qu’ils dénoncent comme des pratiques « anti-démocratiques ». En Orissa [un État de l’est],
[…] il y a quelque temps déjà, Anan Rout, un dirigeant syndical estimé, avait scissionné du parti avec un nombre
important de militants locaux […]. Mais au mois de novembre, il a été assassiné par des partisans de la ligne
officielle alors qu’il dirigeait une grève dans les mines de charbon. […] L’une des principales critiques des
dissidents porte sur l’absence de formation politique offerte par la direction à la jeune génération qui, en particulier au
Bengale, est venue au parti principalement pour profiter des avantages qu’elle pouvait en obtenir […]. Parmi ces
critiques figurent aussi de nombreuses allégations de corruption à l’encontre d’élus locaux du parti. »
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La montée de la corruption dans les rangs du PCIM au Bengale alla de pair avec sa complaisance envers divers courants
réactionnaires. Ainsi, en 2004, pour plaire aux organisations religieuses musulmanes, le PCIM interdit la vente au Bengale de
l’autobiographie de la militante féministe et anti-intégriste bangladeshi Taslima Nasreen ; puis en 2008, il refusa de
prolonger le visa qui lui avait permis de vivre au Bengale pendant quatre ans.
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Dans d’autres domaines, le PCIM se trouva pris au piège de ses propres choix. Pour répondre à l’explosion du chômage
résultant de la disparition des industries traditionnelles du Bengale, le PCIM chercha très tôt à attirer les investisseurs,
mais sans succès. Puis, en 2006, lorsque Delhi lança un programme de Zones économiques spéciales (SEZ), le PCIM lui emboîta
le pas, affirmant qu’il fallait « laisser l’industrie se développer à son propre rythme sans interférence
politique ».
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Le premier grand projet, en 2006, fut une usine d’assemblage de la Nano, la « voiture du peuple » du groupe Tata, sur
une zone de 400 hectares de terres cultivées, à Singur, près de Calcutta. L’usine devait créer 2 700 emplois directs
et 14 000 indirects, mais la qualification requise pour beaucoup excluait la population locale, alors que 4 000 ouvriers
agricoles et 13 000 familles devaient partir. Ce fut l’intervention du rival régional du PCIM, le Trinamool Congress (une
scission régionale du Congrès) et de groupes maoïstes qui, par ricochet, amena la population à se mobiliser. Lorsque les
nervis du Trinamool Congress s’attaquèrent au PCIM local, celui-ci riposta en envoyant des militants de la ville qui s’en
prirent au passage aux paysans. Du coup la brutalité du PCIM réussit à faire ce que le Trinamool et les maoïstes n’avaient
pas pu faire : elle mobilisa les paysans contre le projet Nano et, après deux ans d’affrontements récurrents, le PCIM dut
renoncer à ses plans.
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Mais il y eut pire la même année, avec le projet du groupe chimique indonésien Salim de construire une SEZ à Nandigram, non
loin de Calcutta, sur plus de 9 000 hectares de terres cultivées. Nandigram était un bastion du PCIM, mais lorsque
celui-ci envoya la police contre les paysans, il fit l’unanimité contre le projet. Lorsque des paysans furent blessés par
balle lors d’une manifestation, les bureaux du PCIM furent mis à sac, conduisant à une bataille rangée faisant quatre
morts, dont trois paysans, et une vingtaine de blessés. Plus tard, un raid de la police fit encore une dizaine de morts et,
neuf mois après, le PCIM dut de nouveau renoncer.
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Ces événements, qui connurent un fort retentissement, soulignèrent le fait que le recours au gangstérisme non seulement de
la police, mais de son propre appareil, était devenu un moyen pour le PCIM d’imposer ses décisions aux masses pauvres. Une
telle évolution était évidemment liée au lourd héritage stalinien du PCIM, mais elle était avant tout dans la logique de
son choix de gérer les institutions étatiques de la bourgeoisie.
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Dans ces conditions, on ne peut pas s’étonner qu’après trente-sept ans au pouvoir au Bengale le PCIM ait fini par en
être chassé par le Trinamool Congress, lors des élections de mai 2011. Encore que, même si certains commentateurs
occidentaux se sont empressés d’y voir « la fin du communisme » en Inde, le PCIM aura quand même récolté 30 % des
suffrages (14 millions de voix) dans cette élection, ce qui lui laisse de beaux restes. Pendant ce temps, au Kerala, la
coalition du Front démocratique de gauche, dirigée par le PCIM et le PCI, continue d’alterner au fil des élections avec une
coalition dirigée par le Congrès. Enfin, dans le petit État du Tripura, le PCIM est au pouvoir depuis dix-neuf ans, avec plus
de trois quarts des sièges au Parlement de l’État.
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Aujourd’hui, le PCI et le PCIM continuent à dominer la gauche indienne, avec des effectifs qui se situent entre un
demi-million et un million de membres chacun, suivant les estimations. Et si le PCI est moins présent sur le terrain
électoral, il l’est plus sur le terrain syndical, grâce à sa centrale syndicale, l’AITUC, qui reste la plus importante
dans la classe ouvrière industrielle.
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Malgré leurs noms, cela fait longtemps que ces deux partis ont renoncé au programme communiste. Mais leur existence et le
poids qu’ils ont conservé dans la société indienne ont entretenu malgré tout une tradition d’organisation politique dans
la classe ouvrière qui peut servir à d’autres. Car le drapeau communiste que ces partis ont abandonné, d’autres peuvent
le reprendre et, avec lui, la tradition de l’internationalisme prolétarien que défendaient, dans les pires conditions, les
militants qui les créèrent.
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À un moment où les chantres du capitalisme prétendent ne voir dans l’Inde qu’une « économie émergente », comme
ils disent, qui promettrait un second souffle à ce monde capitaliste pourrissant, la force colossale que constituent la classe
ouvrière et les masses pauvres indiennes pourrait aussi « émerger » avec la promesse d’une autre société pour
l’humanité. Mais pour cela, il faudra que ceux qui veulent un tel avenir s’arment du programme communiste et s’attèlent
à la tâche de construire le parti ouvrier révolutionnaire que les partis communistes indiens ont depuis longtemps
abandonnée.
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25 mars 2012
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