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Les manifestations massives dénonçant le trucage des élections législatives du 4 décembre dernier par Poutine ont
coïncidé avec le vingtième anniversaire de la disparition de l’Union soviétique, en décembre 1991. En protestant contre
la façon dont le régime russe gouverne le pays, elles font aussi, rétrospectivement, ressortir tout le mensonge, la fausseté
des envolées sur la démocratie qui, il y a vingt ans de cela, avaient accompagné le démantèlement de l’URSS.
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À l’époque, en URSS et dans le reste du monde, c’était à qui, parmi les chantres de la société bourgeoise, mettrait le
plus d’ardeur à annoncer un avenir radieux de liberté, de démocratie, de prospérité, de développement économique aux
peuples de l’ex-Union soviétique. C’était une duperie, un mensonge éhonté, comme si le capitalisme pouvait apporter
pareilles choses, alors que ce système mène le monde à la catastrophe ! L’on pouvait déjà le savoir à l’époque, et
il fallait avoir le courage de le dire, même si cette tromperie était soutenue de toutes parts, à droite comme parmi la
gauche social-démocrate, cela va de soi, et même malheureusement dans certains cercles de l’extrême gauche.
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En URSS même, dans leur écrasante majorité, les dirigeants politiques de la bureaucratie faisaient chorus avec tous les
laudateurs du capitalisme. Ils découvraient avec d’autant plus d’enthousiasme ses vertus supposées – certains se
faisant forts d’« instaurer le marché en 500 jours » – que, au moins officiellement, il s’agissait de
convertis de fraîche date. En effet, sauf rares exceptions, ils étaient encore des hiérarques du régime, et de son parti
unique dit communiste, à l’avant-veille de l’éclatement de l’URSS ; un éclatement auquel – nous y
reviendrons – ils avaient, d’une façon ou d’une autre, bien plus poussé, et surtout eu bien plus intérêt, que les
peuples de l’Union soviétique.
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Pour comprendre comment cela arriva ; pourquoi ces événements déclenchèrent une telle jubilation dans le petit monde des
idéologues, journalistes, politiciens de la bourgeoisie ; pourquoi, vingt ans après, les mêmes ou leurs pareils se
désolent toujours d’avoir à déplorer ce qu’ils appellent la « nostalgie soviétique » des populations de
l’ex-URSS ; et aussi pour mesurer la portée de la disparition de l’URSS sur la société, un retour en arrière
s’impose. Pour cela il faut remonter plus loin qu’à la fondation formelle de l’Union des républiques socialistes
soviétiques (URSS), fin décembre 1922 : à l’instauration du pouvoir soviétique par la Révolution russe
d’Octobre 1917.
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Des soviets révolutionnaires à la dégénérescence bureaucratique
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L’URSS de 1991 n’avait plus grand-chose à voir avec le pouvoir des soviets (conseils) de députés des ouvriers, des
soldats et des paysans qui, en 1917, avaient renversé le tsarisme, puis la bourgeoisie. Et si, pratiquement à tous égards,
l’URSS des Gorbatchev, Eltsine et autres lointains successeurs de Staline était aux antipodes de celle de Lénine et Trotsky,
elle devait pourtant son existence même à cette lointaine origine révolutionnaire et socialiste.
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Lorsque, en octobre 1917, Lénine, Trotsky et le parti bolchevik avaient conduit les masses exploitées de Russie à
s’emparer du pouvoir et à commencer à s’en servir pour jeter les bases d’une société débarrassée de l’exploitation
de l’homme par l’homme, une société ouvrant les voies d’un avenir socialiste, les bolcheviks ne concevaient en aucun cas
que cet avenir puisse se construire dans un seul pays, fût-il aussi vaste que la Russie. Ils savaient au contraire que leur
révolution serait condamnée à brève échéance si d’autres révolutions socialistes victorieuses, et d’abord dans les
pays développés économiquement, ne venaient pas la rejoindre. C’est bien pour cette raison que, dès qu’ils le purent, la
Seconde Internationale ayant sombré dans l’union sacrée avec la bourgeoisie durant la Première Guerre mondiale, ils
fondèrent une Internationale communiste conçue pour être le parti mondial de la révolution.
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Après quatre ans d’horreur quotidienne sur les champs de bataille, en maints endroits les peuples et le prolétariat
d’Europe se retournèrent contre les possédants et leur système responsable de la première tuerie mondiale. En Finlande, en
Hongrie et surtout à plusieurs reprises en Allemagne, le prolétariat tenta, sans y parvenir nulle part, de renverser le
pouvoir de la classe capitaliste pour le remplacer par le sien. Partout, les partis sociaux-démocrates vinrent à la rescousse
des classes possédantes. Et là où cela ne suffit pas à étouffer la révolution, voire à la noyer dans le sang des
ouvriers, les possédants reçurent l’appui armé des grandes puissances.
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En Russie, la guerre civile, déclenchée juste après octobre 1917 par les partisans de l’ordre ancien, soutenus
militairement par l’impérialisme, ne réussit pas à venir à bout du jeune État ouvrier. Mais elle laissa exsangue ce pays
qui était déjà un des plus arriérés d’Europe. Un grand nombre de militants et d’ouvriers révolutionnaires avaient
péri au front, ou des suites des privations. Après des années de guerre mondiale et de guerre civile, survivre au jour le
jour devint le problème majeur de travailleurs physiquement, moralement et politiquement épuisés. Au milieu des années
vingt, la classe ouvrière n’exerçait plus qu’un pouvoir politique nominal. En fait, elle n’avait plus les moyens de
contrôler son propre appareil d’État ni même l’envie, le pouvoir se trouvant désormais aux mains d’une nombreuse
bureaucratie. Cet appareil d’État, dira Trotsky, s’était transformé en quelques années « d’instrument de la
classe ouvrière en instrument de violence bureaucratique contre la classe ouvrière ».
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Cette couche sociale usurpatrice du pouvoir n’avait d’autre ambition que de profiter de sa place, et des privilèges
– misérables dans l’absolu, mais énormes dans un contexte de famine quasi générale – qui l’accompagnaient.
Aspirant à tout ce qui pouvait conforter leur position de parasites vivant sur les acquis d’Octobre, les bureaucrates se
reconnurent dans la formule réactionnaire du « socialisme dans un seul pays » lancée par Staline. Pour Staline et
ses partisans, c’était une façon d’annoncer à la bourgeoisie mondiale qu’eux ne chercheraient pas à étendre le
socialisme.
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Les compagnons de Lénine restés fidèles aux idéaux d’Octobre, et donc à l’internationalisme prolétarien, ne pouvaient
que combattre cette négation du bolchevisme. Lénine étant mort en janvier 1924, il revint à Trotsky de diriger la lutte de
l’Opposition de gauche contre le cours stalinien dans le Parti communiste, dans l’Internationale communiste et à la tête
de l’État. Pendant plusieurs années, les communistes oppositionnels luttèrent pas à pas pour sauver l’État ouvrier de
la dégénérescence bureaucratique. Mais dans un contexte de reflux du mouvement révolutionnaire, à l’intérieur comme à
l’extérieur du pays, ils furent finalement vaincus. L’Opposition de gauche fut éliminée politiquement, avant de l’être
physiquement dans les camps, les caves du Guépéou (la police politique) et durant les procès de Moscou de 1936 à 1938.
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Conséquences du stalinisme sur le mouvement ouvrier en URSS…
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Pour conforter son régime, celui d’une bureaucratie qui allait désormais diriger l’URSS, Staline fit assassiner plusieurs
générations de militants qui, au fil de trois révolutions russes et durant les premières années de l’Internationale
communiste, avaient accumulé une expérience politique et organisationnelle sans pareille durant toute l’histoire du
mouvement ouvrier.
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Les conséquences de cet anéantissement furent terribles. En URSS, la classe ouvrière, quand elle reprit force et vigueur, et
surtout un poids social grandissant avec l’industrialisation des années trente, se retrouva désarmée, sans plus de
militants ni d’organisations pour lui transmettre son héritage politique, militant et organisationnel. Cette rupture du fil
de la transmission entre générations des traditions et acquis conscients du mouvement ouvrier, rupture comme on n’en avait
jamais connu jusqu’alors, a pesé sur la classe ouvrière jusqu’à la disparition de l’URSS. Et elle pèse toujours dans
l’ex-URSS, surtout quand les travailleurs ont ou auraient eu l’occasion d’intervenir au cours d’événements politiques.
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On le constata en 1962, sous Khrouchtchev, à Novotcherkassk où des émeutes ouvrières éclatèrent contre des augmentations
de prix de 30 %. Cette révolte noyée dans le sang par le régime ne laissa apparemment pas de traces, bien qu’à la même
époque des événements similaires aient eu lieu dans plusieurs autres villes industrielles.
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Cela se vérifia encore, à une tout autre échelle et avec de tout autres conséquences, un quart de siècle plus tard : le
prolétariat, classe pourtant la plus nombreuse et concentrée dans les centres urbains de l’URSS à l’époque de
Gorbatchev, resta essentiellement spectateur de la tourmente politique d’alors. Et quand, en 1990-1991, de grandes grèves
éclatèrent dans les bassins miniers de Russie et d’Ukraine, elles furent conçues et dirigées par la fraction dite
démocrate de la bureaucratie comme un soutien à sa lutte contre le pouvoir central. Dans l’immédiat après-URSS, s’il y
eut des luttes ouvrières, là encore, elles se déroulèrent de façon isolée, souvent le dos au mur, par exemple contre telle
ou telle privatisation. Et surtout, toujours sans qu’il existe aucune organisation pour s’adresser aux travailleurs sur leur
terrain de classe. Il aurait pourtant été décisif, et en tout cas indispensable, de défendre devant les travailleurs en
lutte, et les autres, un programme politique de combat contre les tentatives de restauration capitaliste, contre
l’accaparement de l’économie étatisée par les bureaucrates et les apprentis capitalistes. Ce programme révolutionnaire,
communiste, aurait ouvert une autre perspective pour les travailleurs, et pour l’ensemble de la société. Il aurait cherché
à indiquer à la classe ouvrière comment mettre à profit la haine d’une immense majorité de la population envers les
pillards, amis du pouvoir d’Eltsine, qui, s’emparant des entreprises étatisées, étaient responsables de son
appauvrissement brutal. Cela dans le but de disputer la direction de la société à cette engeance et de tenter de remettre sur
pied une économie débarrassée, et des parasites de la bureaucratie, et des nouveaux propriétaires des usines, largement
considérés comme illégitimes même bien au-delà des milieux ouvriers.
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Et aujourd’hui, un tel programme serait encore d’actualité. Encore faudrait-il qu’il y ait des militants pour le
défendre, quand au Kazakhstan des dizaines de milliers d’ouvriers du pétrole défient le pouvoir depuis des mois. Et bien
sûr aussi en Russie, quand une fraction de la population exprime dans la rue son rejet du régime, même si, comme il y a vingt
ans, ce sont d’abord les membres de la « classe moyenne » qui se mobilisent.
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… et dans le monde
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L’assassinat des révolutionnaires qui avaient rendu possible la victoire d’Octobre eut également des conséquences
dramatiques sur le plan international. En effet, lors de la remontée des luttes ouvrières au milieu des années 1930, pour
faire pièce aux directions traîtres du mouvement ouvrier, qu’elles soient social-démocrates ou staliniennes, il n’y eut
plus de direction internationale du mouvement ouvrier digne de ce nom, en tout cas qui ait assez de poids, d’autorité et de
relais dans tous les pays, comme celle qu’avaient représentée Lénine, Trotsky et leurs camarades des débuts de
l’Internationale communiste.
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On ne dira jamais assez quel service inestimable le stalinisme a rendu à la bourgeoisie mondiale en ayant anéanti le
meilleur du mouvement révolutionnaire de son époque, une tragédie pour le mouvement ouvrier dont les effets continuent à
peser sur ce dernier longtemps après que le stalinisme a disparu en tant que tel.
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Cela dit, malgré tous les services rendus par le stalinisme à l’ordre bourgeois (de la trahison de la révolution chinoise
de 1927 à la capitulation sans combat devant Hitler en 1933, à l’étouffement de la révolution espagnole de 1936, à la
restauration de l’ordre impérialiste mondial après 1945, à l’écrasement du mouvement ouvrier en Europe de l’Est et
notamment de la révolution hongroise de 1956, etc.), l’URSS restait un corps étranger au monde de la bourgeoisie. Même
dans les années soixante-dix, quand, dirigée par l’équipe des vieillards à la Brejnev, l’URSS menait une politique en
tous points réactionnaire, conservatrice, elle restait malgré elle, et surtout malgré ses dirigeants, une source
d’inspiration, de soutien pour des mouvements d’émancipation ou d’opposition un peu partout dans le monde. Et surtout,
son existence même, anomalie dans un monde dominé par l’impérialisme, constituait une preuve de taille qu’une autre
organisation sociale et économique était possible. Car la propriété étatique des moyens de production, la planification de
l’économie, le monopole du commerce extérieur avaient permis à l’URSS, malgré le stalinisme et bien qu’elle se
trouvât coupée malgré elle de la division internationale du travail, d’afficher des rythmes de développement élevés. Le
pays avait ainsi pu construire une industrie puissante même au plus fort de la crise de 1929 et dans les années qui suivirent,
quand l’économie capitaliste s’effondrait. Même l’URSS des bureaucrates rappelait qu’une telle société avait pu se
développer sur des bases autres que celles du capitalisme, grâce à l’impulsion d’une révolution qui avait renversé le
pouvoir de la bourgeoisie et exproprié les capitalistes.
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Décembre 1991, voulaient croire les partisans de l’ordre bourgeois, marquait la fin de ce qui était pour eux un cauchemar
social de plus de soixante-dix ans, eux qui avaient rabâché pendant tout ce temps qu’un régime qui ne reconnaissait ni le
marché ni la propriété privée ne pouvait durer. Alors quand l’URSS s’effondra, fût-ce sous les coups de ses propres
dirigeants, les tenants du capitalisme ont fêté [Parmi bien d’autres de ses pareils, Jacques Attali, haut fonctionnaire
français, conseiller du prince sous Mitterrand, banquier et essayiste se piquant en toute modestie d’éclairer « notre
avenir… d’hypothèses sérieuses », se félicitait en ces termes de l’effondrement de l’URSS et du Bloc de
l’Est dans un livre publié alors : « Les idéaux libéraux de la démocratie et le marché ont vaincu leur principal
adversaire – le défi historique et l’autre vision de la société représentés par le communisme. » (dans
Millenium – Winners and Losers in the Coming World Order [Millénaire, gagnants et perdants de l’ordre mondial
à venir], 1991)] la fin de ce « siècle soviétique », comme l’historien Moshe Lewin a appelé le siècle dernier, ce
siècle où la Révolution d’Octobre et ses suites avaient, selon les mots du révolutionnaire John Reed, « ébranlé
le monde », et cela de façon durable.
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Journalistes, politiciens, universitaires, idéologues de la bourgeoisie exultaient de voir « emporter la plus grande
utopie du vingtième siècle » [Numéro spécial de Libération, septembre 1991.]. Ils affirmaient même pour
certains [Tel l’universitaire américain Francis Fukuyama.] qu’on assistait à « la fin de l’histoire ».
Rien moins que cela ! octobre 1917 ayant voulu ouvrir la voie à un avenir débarrassé du capitalisme, la disparition de
l’URSS, selon eux, signifiait qu’il n’y avait d’autre avenir que le présent de la société bourgeoise. Un présent
qui, n’en déplaise à tous ces gens, remet comme jamais à l’ordre du jour la lutte contre un système capitaliste qui
mène l’humanité à sa perte.
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Dictature sociale de la bureaucratie, dictature personnelle de Staline
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À la fin des années vingt, la victoire du stalinisme sur l’Opposition trotskyste n’avait cependant pas suffi à assurer la
stabilité du régime. Les parvenus au pouvoir avaient des raisons de craindre que, tôt ou tard, leur position dominante se
trouve remise en question par la classe ouvrière. En effet, même privée de son parti, elle avait acquis une longue
expérience de lutte que portaient humainement des centaines de milliers d’anciens participants à ses luttes
révolutionnaires. Un autre danger menaçait le régime. Il venait des anciennes classes possédantes qui n’avaient pas
renoncé à prendre leur revanche. Et elles reprenaient force et assurance à mesure que les staliniens éliminaient
l’avant-garde révolutionnaire.
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La politique empirique d’un régime ayant rompu avec le bolchevisme, et n’ayant d’autre objectif que de durer, contribuait
à accroître de tels dangers. Et cela d’autant plus que, individuellement, les bureaucrates se souciaient comme d’une
guigne de pareils risques, préoccupés uniquement qu’ils étaient de profiter sans entraves de leur position.
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Les privilèges des bureaucrates ne reposaient pas, comme ceux des capitalistes, sur la propriété privée des moyens de
production, justification dans la société bourgeoise de l’appropriation privée des fruits de l’exploitation des
travailleurs. Ils provenaient du parasitisme qu’ils exerçaient sur une société telle que la révolution avait permis de la
transformer, une fois expropriée la bourgeoisie. Leurs prélèvements sur l’économie et la façon antidémocratique
qu’ils avaient de diriger la société tendaient à vider de leur sens et à compromettre les acquis de la révolution. Mais
les bureaucrates ne cherchèrent pas à remettre en question la collectivisation des moyens de production ainsi que
d’échange, ni la planification de l’économie, car c’était précisément de cette base que,en la parasitant, ils
tiraient leurs privilèges.
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Toutefois, les aléas des luttes de pouvoir au sein des cercles dirigeants, ainsi que le risque toujours présent que triomphe
la contre-révolution – comme lorsque, au tournant des années trente, la politique stalinienne de collectivisation forcée
des terres dressa contre elle, et contre l’État ouvrier que la paysannerie en rendait responsable, la grande majorité des
campagnes dans ce pays encore essentiellement rural – amenèrent le régime à prendre des mesures radicales pour assurer sa
propre pérennité.
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Pour protéger la dictature sociale de sa caste, le régime imposa à toute la société une discipline de fer qui allait
rapidement reposer sur la dictature d’un chef, érigé en arbitre suprême, Staline. La classe ouvrière, la paysannerie
enrôlée dans les kolkhozes ou envoyée construire les nouveaux combinats industriels, furent soumis à un féroce régime de
caserne. Un retard de plus de dix minutes au travail pouvait valoir l’envoi en camp. L’intelligentsia dut applaudir au culte
de la personnalité de Staline, à ses lubies, aux conceptions réactionnaires qu’il imposait dans les domaines de l’art, de
la culture et des sciences, au risque de finir derrière des barbelés.
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La logique répressive de la dictature s’ajoutant au fait que le régime devait également se protéger de
l’irresponsabilité de sa propre caste privilégiée, les bureaucrates eux-mêmes se trouvèrent rapidement sous la menace
permanente d’une exécution sur ordre du tyran.
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Les crises internes succédant aux tensions croissantes sur la scène internationale – montée du nazisme, révolution
espagnole, course à la guerre, invasion hitlérienne, victoire sur le nazisme rendue possible grâce aux sacrifices et au
courage de la population soviétique alors que la direction stalinienne avait désorganisé l’Armée rouge, reconstruction
d’un pays dévasté sur fond de début de guerre froide… – Staline put imposer sa dictature personnelle sur la société
pendant plus de deux décennies.
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Mais en 1953, à la mort du tyran, les choses allaient changer radicalement. Non pour la classe ouvrière et pour le reste de la
population, mais pour les bureaucrates : ils obtinrent des successeurs de Staline de ne plus avoir à craindre pour leur
tête, ni même bientôt pour leur place.
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Sous la tutelle de Brejnev, chef de la bureaucratie de 1964 (date de la chute de Khrouchtchev) à son décès en 1982, un
consensus s’établit entre le Kremlin et l’ensemble de la couche privilégiée : chacun vaquait à ses affaires pourvu que
cela ne compromette pas les positions établies des uns et des autres, et surtout la stabilité du système.
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Le pillage de la bureaucratie s’accélère
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Sous le couvercle de ce que Gorbatchev appela la « stagnation » brejnevienne, la bureaucratie put accroître notablement,
et en presque totale impunité, ses prélèvements sur le corps social. Elle renforça son organisation en clans puissants
autour de chefs devenus pratiquement inamovibles à la tête de républiques, de ministères, des douanes, du KGB (la police
politique), des directions du commerce extérieur, des grandes entreprises, des banques traitant avec l’étranger… Devenus
titulaires de véritables fiefs, les chefs de la bureaucratie nouèrent aussi de solides liens d’affaires avec le
« milieu » qui proliférait dans « l’économie de l’ombre », et plus généralement partout où une équipe
tenant en main un morceau de pouvoir pouvait en retirer des avantages de plus en plus substantiels.
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Les cercles du pouvoir donnant carte blanche à ce parasitisme organisé à grande échelle, cela eut pour effet d’épuiser ce
qu’il restait du dynamisme économique hérité des conquêtes révolutionnaires d’Octobre. Soumise à un pillage débridé
sous Brejnev, l’économie de l’URSS voyait sa croissance s’essouffler.
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Alors, après qu’eurent disparu les derniers dinosaures du bureau politique brejnevien entre 1982 et 1985, quand
Gorbatchev, élu secrétaire général du Parti communiste soviétique, déclara vouloir remettre de l’ordre dans
l’économie, et même dans la société avec la perestroïka [En russe, « reconstruction de fond en comble »
ou « refonte ».], le simple fait de l’envisager apparut à de nombreux bureaucrates comme menaçant directement leur
rente de situation.
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Il eut d’abord affaire à une sourde opposition des hautes sphères du pouvoir. Pour la contourner, comme Khrouchtchev, et
pour des raisons assez semblables, lors du « dégel » post-stalinien, Gorbatchev et son équipe cherchèrent d’abord des
alliés dans les rangs moyens de l’appareil dirigeant, en leur promettant plus d’autonomie vis-à-vis du « centre ».
Cela ne suffisant toujours pas, ils se tournèrent alors vers l’intelligentsia en lui faisant miroiter un peu plus de liberté
d’expression [En russe, glasnost, autre slogan phare de la politique de Gorbatchev.], de création. Puis, la petite
bourgeoisie même intellectuelle ne vivant pas seulement d’eau fraîche, la « liberté d’entreprendre » lui fut
promise.
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Dans cette Union soviétique où la propriété privée des moyens de production avait été abolie, même s’il existait des
formes légales de propriété coopérative (dans l’agriculture avec les kolkhozes, et d’un autre genre dans le logement),
on a alors vu éclore une nuée de « coopératives », une dénomination cachant bien mal de petites entreprises privées.
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Luttes de pouvoir et effervescence contestatrice
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Cela souleva l’enthousiasme et les appétits de nombreux petits bourgeois qui rêvaient de vivre « comme à
l’Ouest », en fait de pouvoir librement profiter de leur argent, voire de pouvoir l’investir comme capital dans
les moyens de production comme en Europe occidentale et en Amérique. Ils appelaient cela « aspirer à la démocratie ».
Cela eut aussi pour effet d’ouvrir un boulevard à la surenchère démagogique de certains qui avaient jusqu’alors soutenu
Gorbatchev parmi la « jeune » génération des chefs du parti au pouvoir. À commencer par le suppléant du bureau
politique Boris Eltsine qui, rivalisant avec Gorbatchev, allait prendre la tête du camp dit « démocrate ».
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À des millions de bureaucrates et de petits bourgeois que Gorbatchev croyait avoir conquis en lançant sa politique de
glasnost, de « transparence des débats » et de « parole libérée », puis de création de coopératives,
Eltsine et ses amis autoproclamés démocrates parlèrent du règne de la « démocratie » et de la
« liberté » qu’ils se targuaient d’instaurer.
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On assista alors à une floraison de publications comme n’auraient osé en rêver les dissidents du samizdat
[Littéralement, les publications « auto-éditées » par opposition à celles du gosizdat, ou « édition
d’État », les seules autorisées. On risquait la prison à faire circuler un samizdat - NDLR]. Bientôt, on
abolit même la censure. Du jamais vu depuis Staline, on organisa des élections à candidatures multiples. Puis d’autres
partis que le PCUS, le parti prétendument communiste de l’Union soviétique, acquirent droit de cité, avant qu’on ne
retire de la Constitution le monopole dudit PCUS.
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Des millions de Soviétiques se passionnaient pour les débats au Soviet suprême, retransmis pour la première fois en direct
à la télévision, pour les révélations dans la presse et dans l’édition d’idées et de faits jusqu’alors inconnus du
grand public, pour « le retour des noms » [Titre d’un livre soviétique de l’époque traitant de ce sujet - NDLR] de
militants, d’écrivains, de scientifiques que le stalinisme avait fait disparaître deux fois : en les assassinant, puis en
effaçant toute trace d’eux dans l’histoire officielle, les bibliothèques, etc. Quant aux manifestations contre les
agissements des autorités, chose impensable jusqu’alors, drainant des foules considérables, elles se multipliaient au point
d’en devenir presque un phénomène banal.
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Face à cette effervescence de plus en plus dirigée contre lui, le pouvoir central ne savait plus quelle attitude adopter. La
laissant faire, il encourageait ses opposants. La réprimant en envoyant l’armée faire des bains de sang comme en Géorgie ou
dans les républiques baltes, annexées par Staline avec l’accord de Hitler, il renforçait le sentiment national dans la
population locale et les politiciens locaux indépendantistes. Quant aux bureaucrates dirigeant les républiques (l’Union
soviétique en comptait quinze de plein exercice), ils s’évertuaient partout à faire tout pour que l’irruption de masses
de gens sur les places, dans les manifestations, conforte leur emprise sur leur fief au détriment du centre. Et ils prenaient
d’autant plus d’assurance sur ce terrain qu’à la tête de la principale république, la Russie, Eltsine appelait les
autres républiques à « prendre le plus d’autonomie qu’elles pourraient » afin d’affaiblir le pouvoir du
chef en titre de la bureaucratie, Gorbatchev.
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Le feu vert pour les appétits des bureaucrates
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Car c’était là l’enjeu majeur, même s’il était en grande partie masqué aux yeux des populations, des luttes de
pouvoir au sein de la bureaucratie depuis des décennies. En fait depuis qu’avec Staline cette couche sociale parasitaire
avait usurpé le pouvoir, elle cherchait à s’émanciper de toute tutelle, fût-elle celle de son propre personnel politique.
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La « démocratie » dont se gargarisaient Eltsine et ses soutiens dans l’appareil dirigeant laissait augurer aux
bureaucrates qu’ils n’auraient plus à plier devant quelque contrainte ou contrôle de leurs activités, même émanant
d’une autorité issue de leurs rangs. Quant à la « liberté » promise par ces mêmes « réformateurs », si elle
faisait rêver des millions de petits bourgeois – qui allaient être sévèrement douchés dans leurs illusions, nous y
reviendrons – les bureaucrates, eux, ne rêvaient pas : ils agissaient. Profitant de l’affaiblissement croissant du
pouvoir central, puis de sa paralysie, ils entreprirent de faire main basse sur tout ce qui pouvait rapporter vite et gros.
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Avant même que les lois de privatisation de 1992 et 1993 commencent à légaliser ce hold-up du siècle, des coopératives,
puis des joint-ventures [Sociétés mixtes à capitaux soviétiques et étrangers. – NDLR] avaient été mises sur
pied par les directions d’entreprise, les responsables des ministères, du KGB, du PCUS, les administrations des républiques
et des régions. Leur but : vider les entreprises publiques de leurs actifs et s’emparer des revenus de leurs secteurs les
plus rentables. Ils n’eurent aucune difficulté à le faire puisque, précisément, ils avaient la haute main sur ce qu’ils
pillaient. Ainsi Gazprom, actuel géant mondial du gaz, fut constitué en société privée par les dirigeants du ministère
soviétique du Gaz. Moins connus, mais tout aussi parlants, sont le cas des hauts responsables du commerce extérieur ou celui
des dirigeants du complexe militaro-industriel qui, alliés de responsables du KGB et de départements du comité central du
PCUS, « exfiltrèrent » vers l’Ouest dès 1987-1988 des masses d’argent encore mal évaluées.
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L’éclosion, un peu plus tard, d’une nuée de petites banques sous l’égide de tel ou tel clan de la bureaucratie
sectorielle doit tout à la volonté de chacune de ces cliques de disposer de sa propre machine à faire passer à l’étranger
la plus grande part de ce qu’elle volait ou détournait dans le pays, sans avoir à se soumettre au moindre contrôle.
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La liberté vantée par les dirigeants « démocrates », « réformateurs » et autres « libéraux »
s’affichant de plus en plus comme partisans d’un retour au capitalisme, c’était celle des renards de la bureaucratie dans
le poulailler soviétique. L’URSS n’y a pas survécu.
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Un pouvoir central en déliquescence
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À partir de 1990, on vit les bureaucrates dirigeant les républiques établir un contrôle de leurs « exportations » vers
le reste du pays, afin de garder pour eux-mêmes les richesses de leur fief et de l’emporter dans le bras de fer les opposant
à l’exécutif pour savoir qui aurait la prééminence sur l’autre. Le résultat en fut que, les échanges interrégionaux
se contractant, les entreprises de toute l’URSS se mirent à tourner au ralenti. Les magasins se vidèrent et on instaura des
mesures de rationnement pour la population. Cette situation de crise, provoquée, évolua en un chaos économique généralisé,
tandis que la paralysie politique gagnait la tête de l’État. De plus en plus de dirigeants, du camp dit démocrate aux
« conservateurs » en passant par Gorbatchev et sa garde rapprochée, se mirent à affirmer qu’il fallait en finir avec
la propriété d’État, la planification, toutes deux déjà niées dans les faits par la razzia de la bureaucratie sur les
entreprises. Gorbatchev en vint à parler de « socialisme de marché », pour ne pas dire crûment : restauration
du capitalisme. L’Union soviétique était au bord de l’implosion.
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Dans le même temps, on assistait à une explosion de nationalismes, souvent rivaux, dans tout le pays au fil des proclamations
de « souveraineté » des républiques par leurs dirigeants, sur fond de surenchère ici et là de mouvements
nationalistes.
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En août 1991, quelques hiérarques du régime tentèrent d’empêcher que le processus de délitement de l’État
n’atteigne un point de non-retour. Ils décrétèrent l’état d’urgence. Cela ne fit qu’accroître l’anarchie
politique : même dans l’armée, la police et le KGB, il n’y eut personne pour appliquer leurs ordres. Trois jours plus
tard, les putschistes se rendaient ou se suicidaient. Eltsine, qui réclamait depuis des mois la démission de Gorbatchev, avait
définitivement pris le pas sur ce dernier. Mais, le pays achevant de se fractionner en unités indépendantes de droit,
l’exécutif russe, avec Eltsine à sa tête, n’avait guère plus de prise que Gorbatchev avant lui sur le cours des
événements.
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Partout où ils n’y avaient pas encore pensé, les chefs de la bureaucratie se hâtèrent de proclamer, non plus la
souveraineté, mais l’indépendance de « leur » république… et des richesses s’y trouvant. Au niveau des
républiques et des régions, les chefs de la bureaucratie s’employaient activement à renforcer leur emprise sur leur fief en
s’appuyant sur la fraction de la population la plus nombreuse au détriment des minorités locales, ce qui s’accompagnait de
plus en plus d’affrontements entre des populations vivant côte à côte. Dans le Caucase, mais aussi en Asie centrale et en
Moldavie, les bureaucrates avaient ressuscité ou suscité des conflits ethniques comme un moyen de s’imposer sur leur
population en détournant ses ressentiments contre d’autres pauvres.
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C’est dans ce climat que, le 8 décembre 1991, Eltsine, Kravtchouk et Chouchkevitch, les dirigeants respectifs de la Russie,
de l’Ukraine et de la Biélorussie, décrétèrent, sans mandat et en catimini lors d’une réunion dans un relais de chasse
près de Minsk, que l’URSS était dissoute. Les républiques baltes n’avaient pas attendu cela pour se déclarer
indépendantes. La Géorgie, elle, se réjouit de cette décision. Mais d’autres furent mises devant le fait accompli, tel le
Kazakhstan (seconde république soviétique par sa taille) qui protesta contre ce coup de force.
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Les hautes sphères de la bureaucratie avaient démantelé l’URSS pour se débarrasser de la tutelle du pouvoir central. Elles
allaient maintenant s’en partager les dépouilles.
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Les conflits nés autour de ce dépeçage ne sont, deux décennies plus tard, résolus ni entre l’Arménie et
l’Azerbaïdjan, où une première guerre avait éclaté dès 1987 pour la possession de l’enclave du Haut-Karabakh, ni entre
la Géorgie et ses républiques ossète et abkhaze devenues des protectorats de fait de la Russie. Et pas plus entre la Moldavie
roumanophone et la république russophone sécessionniste de Transnistrie où stationnent des militaires russes. Ou encore dans
la vallée très peuplée de Ferghana et ses alentours, enchevêtrement inextricable de peuples tiraillés désormais entre
trois ex-républiques soviétiques d’Asie centrale devenues indépendantes et soumises à des despotes. Sans oublier la
mosaïque de peuples des républiques caucasiennes de la Fédération de Russie dont les habitants vivent dans la crainte
quotidienne des attentats et exactions de bandes armées, étatiques ou non. L’exemple le plus connu est celui du président
mafieux teinté d’intégrisme religieux auquel le Kremlin a donné carte blanche dans une Tchétchénie martyrisée par deux
guerres en quinze ans pour y imposer l’ordre avec ses bandes de tueurs.
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Menaçant régulièrement de se muer en guerre ouverte (comme entre la Russie et la Géorgie durant l’été 2008) ou en
pogromes gigantesques contre des minorités ethniques (comme en Azerbaïdjan en 1990 ou au Kirghizistan en 2010), ces conflits
ont fait des deux dernières décennies un enfer pour les peuples de ces régions.
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L’URSS démembrée : 15 républiques indépendantes… de quoi ?
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Aujourd’hui, la situation est bien sûr fort différente selon les États issus de l’Union soviétique. Mais une chose est
certaine : tous ont pâti de son démembrement.
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Économiquement, parce que, leurs productions et leurs entreprises ayant été conçues et développées comme complémentaires,
interdépendantes dans le cadre d’un tout unifié et planifié, ces pays ne pouvaient guère, sauf peut-être la Russie,
constituer par eux-mêmes des économies nationales viables.
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Ensuite, parce que dans l’est de l’Europe, en Sibérie russe et en Asie vivent des centaines de peuples et ethnies qui
s’étaient déplacés et mélangés dans le cadre immense d’un même pays. Selon la Constitution soviétique, tous ces
peuples étaient égaux, en tout cas aussi égaux qu’ils pouvaient l’être sous la botte de la bureaucratie [Le
stalinisme a, dans ce domaine aussi, atteint des sommets d’abomination. De 1936 à 1951, la politique de terreur a abouti à
ce que plusieurs peuples ou minorités ont été en totalité ou en partie déportés, dans des conditions effroyables, vers
d’autres régions de l’URSS (Polonais, Allemands de la Volga, Coréens, Baltes, Karatchaïs, Kalmouks, Tchétchènes,
Ingouches, Balkars, Tatars et Grecs de Crimée, Moldaves, Arméniens
) : « Un gigantesque transfert meurtrier dont les
conséquences empoisonnent toujours l’existence de l’ex-URSS » (J.-J. Marie, Les peuples déportés d’Union
soviétique, 1995) NDLR.]. Mais, dès que des limites de républiques, qui n’étaient qu’administratives,
se muèrent en frontières d’État, la situation s’aggrava. Notamment parce qu’en haut lieu on a souvent cherché
à dresser, contre telle ou telle minorité, la majorité de la population de ces entités nouvellement indépendantes. Et puis,
le même peuple, majoritaire ici, se trouvant minoritaire de l’autre côté de la frontière, cela n’a cessé depuis
d’attiser les irrédentismes, les nationalismes, de susciter la haine du voisin.
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La négation par le Kremlin du droit à l’autodétermination des peuples a eu pour résultat que l’armée russe a mené deux
guerres atroces contre la population de la petite république indépendantiste de Tchétchénie. Le Kremlin, ou plutôt les
cliques qui s’y disputaient le pouvoir, ayant attisé les tensions, notamment nationales, pour en jouer dans cette région
d’où Staline avait fait déporter collectivement plusieurs peuples, la guerre dite de Tchétchénie a depuis largement
embrasé tout le versant russe du Caucase.
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Même dans les régions les plus occidentales de l’ex-URSS, la question nationale n’en finit pas de ressurgir sous forme
d’une violence faite aux peuples. Renversement de situation depuis que Staline et ses successeurs avaient essayé de russifier
les pays baltes, les fortes minorités russophones d’Estonie, Lettonie et Lituanie y sont maintenant discriminées et parfois
privées de droits civiques. Cela sans que les dirigeants de l’Union européenne, qu’ont rejointe ces États, y trouvent à
redire. Tombés sous la dépendance du capital ouest-européen, notamment scandinave, les pays baltes ont été parmi les plus
touchés en Europe par les répercussions de la crise financière de 2008, et, toutes nationalités confondues, leurs salariés
du privé, fonctionnaires et retraités ont vu leurs revenus baisser et le chômage s’envoler.
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Sur les douze autres ex-républiques soviétiques, celles d’Asie centrale (Kazakhstan, Ouzbékistan, Turkménistan,
Kirghizistan, Tadjikistan) et dans une moindre mesure celles du Caucase (Géorgie, Arménie, Azerbaïdjan) ont vu à leurs maux
anciens s’en surajouter de nouveaux. Du temps de l’URSS, ces régions souffraient d’un relatif retard économique par
rapport au reste du pays (même si, au regard de leurs voisins étrangers, le système soviétique les avait fait grandement
progresser sur le plan économique, culturel et social), de la survivance de vieux systèmes claniques qui se combinaient avec
le clientélisme à grande échelle et le système de cliques de la bureaucratie brejnévienne. Certains des plus retentissants
scandales de détournement de la propriété d’État de l’époque avaient eu précisément pour cadre l’Asie centrale
soviétique.
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Depuis la chute de l’URSS, dans ces régions, la corruption, le népotisme ont été poussés à des extrêmes jamais vus. Des
clans souvent familiaux accaparent le pouvoir parfois depuis bien avant la fin de l’URSS (en Azerbaïdjan et plus encore au
Kazakhstan, dont l’actuel président Nazarbaïev était déjà Premier ministre en 1984 et premier secrétaire du PC kazakh en
1989). Interdisant généralement toute opposition organisée, ces régimes sont des dictatures auxquelles la religion sert
souvent d’idéologie officielle et de moyen d’encadrer la population. Que ce retour vers l’obscurantisme écrase d’abord
les femmes et que ces régimes ne fassent même pas semblant de respecter un minimum de décorum démocratique n’émeut guère
leurs puissances tutélaires, occidentales ou russe. Dans les stratégies militaires, commerciales et énergétiques de ces
dernières, ces pays, pour la plupart riches en hydrocarbures ou voie de transit pour les oléoducs, ne sont que des pions.
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Alors, l’immense majorité des habitants de l’Asie centrale et du Caucase ex-soviétiques s’enfonce dans une misère sans
fond ; ils se trouvent généralement soumis à des régimes dictatoriaux, corrompus jusqu’à la moelle et réactionnaires.
Et si les médias et chancelleries des États dits démocratiques n’en ont cure, c’est qu’eux, leurs compagnies
pétrolières et leurs grosses sociétés exportatrices ont trop intérêt à une barbarie qui garantit l’ordre des
exploiteurs et surtout leurs profits.
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En revanche, les mêmes n’hésitent pas à condamner ce qu’ils nomment « la dernière dictature en Europe », le
régime biélorusse. Loukachenko, chef de la plus petite des ex-républiques slaves de l’URSS, la Biélorussie, piétine toute
forme d’opposition, fait emprisonner ses concurrents lors des scrutins qu’il se croit tenu d’organiser et mène son pays
d’une main de fer. C’est indéniable. Bien sûr, ce que l’Occident lui reproche ce n’est pas cela – car cela ne le
distingue en rien de nombre de ses pareils, eux, bien en cour auprès des gouvernements occidentaux – mais le fait que, tout
en ayant privatisé certains pans de l’économie, le régime maintient un secteur public largement majoritaire, sous des
formes qui rappellent ce qui existait du temps de l’URSS. Et c’est impardonnable du point de vue des tenants de l’ordre
capitaliste mondial.
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Étant donné que les économies des républiques soviétiques étaient interdépendantes, la spécialisation économique
poussée de la petite Biélorussie dans le cadre du plan soviétique la fragilisait plus que d’autres face à la concurrence
internationale après l’éclatement de l’URSS. La bureaucratie biélorusse n’a donc vu son salut que dans le maintien
d’une économie largement étatisée. Bien sûr, cela n’a pas protégé le pays, surtout après la crise de 2008. Cette
crise a fait se contracter ses échanges avec l’Occident et vu son principal partenaire économique, et semi-allié politique,
la Russie, lui imposer des conditions commerciales et financières draconiennes. Mais si elle subit une forme de dictature, la
population biélorusse avait sans doute jusqu’à récemment l’impression d’avoir aussi échappé au sort socialement et
économiquement peu enviable de ses sœurs russe et ukrainienne.
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En Ukraine, comme en Russie, les classes populaires ont vu leur niveau de vie s’effondrer du fait de la disparition de
l’URSS. Présentant cela comme une voie de salut, les équipes dirigeantes ukrainiennes ont louvoyé pendant vingt ans entre
des tentatives de rapprochement avec l’Ouest, l’Union européenne et l’Otan, et des rebuffades de ces derniers qui
amenaient à un réchauffement des liens de l’Ukraine avec la Russie. Mais sans toutefois que l’actuel président
Yanoukovitch aille jusqu’à adhérer à l’union économique que la Russie vient de constituer avec la Biélorussie et le
Kazakhstan.
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Si les dirigeants ukrainiens actuels même « pro-russes » refusent d’aller plus loin dans un rapprochement avec leur
grand voisin, malgré toute la dépendance, aujourd’hui encore, de leurs économies respectives, c’est que la plupart des
bureaucrates ukrainiens n’estiment pas y avoir intérêt. Certes c’est dans l’est russophone de l’Ukraine, là où se
concentre le principal de la puissance économique du pays (mines, industrie lourde), que les dirigeants actuels ont leurs
fiefs, base de leur pouvoir et source de l’enrichissement de leur clan. Mais c’est précisément ce qu’ils cherchent à
protéger d’accords qui risqueraient de soumettre ces entreprises, ces fiefs et ces clans à une tutelle extérieure à la
bureaucratie affairiste ukrainienne.
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Si l’Ukraine se flatte d’être co-organisatrice avec la Pologne du prochain championnat d’Europe de football, la
rénovation des infrastructures hôtelières, sportives et de transport qui devait accompagner cet événement n’avance
guère. Les caisses de l’État étant vides depuis des années, il n’a même plus vraiment les moyens d’offrir, à défaut
de pain, des jeux à la population. La rapacité des bureaucrates et la corruption des équipes dirigeantes successives,
auxquelles se sont surajoutés les effets de la crise de 2008, ont mis le pays à genoux. Ce qui fut la seconde en importance
des républiques soviétiques en est désormais à compter sur les prêts du FMI pour boucler son budget.
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Le cas de la Russie
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République de loin la plus étendue, la plus peuplée, avec 143 millions d’habitants, et économiquement la plus riche de
l’ex-URSS, la Russie n’est certes pas aussi mal en point que l’Ukraine. À la différence de celle-ci, elle a beaucoup de
pétrole et encore plus de gaz : au point d’en être le premier exportateur mondial, ce qui lui assure de confortables
rentrées de devises. Illustration vivante du tableau périodique des éléments de Mendeleïev, son sous-sol dispose en outre
de presque toutes les matières premières utilisées par l’industrie mondiale.
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Heureusement pour les finances de la Russie qui, sinon, seraient à sec, tant le pillage de son économie s’est emballé.
Malheureusement aussi, ne cessent de dire en quelque sorte les dirigeants russes. En effet, ils constatent tel le président
russe Medvedev que, depuis l’effondrement post-soviétique de son économie [De 1991 à 1999, les indicateurs de la production
russe avaient reculé de moitié depuis la période soviétique. Cela en moins de dix ans – NDLR]., le pays est « dans
un état de dépendance humiliante » vis-à-vis de ses exportations de matières premières. Dans presque tous les
domaines, y compris l’armement (un comble pour ce qui fut la seconde grande puissance militaire de l’après-guerre), la
Russie en est réduite à importer une grande partie de ce qu’elle consomme et de ce dont a besoin son industrie. Et pour
cela, elle ne peut compter que sur les rentrées en devises de la manne pétrolière et gazière – il est vrai, multipliées
par sept entre 2001 et 2008 – et dans une moindre mesure sur ce que lui rapportent ses exportations de minerais, pierres
précieuses et bois.
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Mais même dans le domaine du bois par exemple, et la Russie en exporte beaucoup, elle en est maintenant à devoir s’en
remettre à des groupes scandinaves pour assurer sa production, et ses importations de produits dérivés du bois à haute
valeur ajoutée, telle la pâte à papier. On a là une illustration parmi bien d’autres du recul fantastique des capacités
productrices qui a accompagné, depuis vingt ans, la disparition de l’URSS. Dans le domaine non plus industriel, mais
agricole, les effets de la destruction des structures de production coopératives ou étatisées (kolkhozes et sovkhozes) se
reflètent dans le fait que les étals des grands magasins offrent une gamme toujours plus limitée de produits russes au profit
des importations de l’industrie agroalimentaire ouest-européenne, mais aussi dans les indicateurs de la désertification de
l’espace rural. Alors que l’économie étatisée et planifiée avait permis de multiplier et de développer les « points
d’habitation », même dans des régions délaissées par le tsarisme, des 155 000 villages que comptait la Russie en
1990, près de 10 % ne comptaient plus âme qui vive en 2009.
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On voit là le gouffre qui sépare la réalité des pronostics des « spécialistes » et autres « bons docteurs » de
l’économie de marché qui, à la fin des années quatre-vingt, s’étaient précipités en URSS pour y conseiller les
Eltsine et consorts sur les meilleurs moyens de remplacer l’économie étatisée et planifiée, qu’ils décrivaient comme
inefficace, par un système censé assurer un renouveau de croissance et de développement.
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Cela a certes permis à des margoulins de s’enrichir à la vitesse de l’éclair et, même si l’on en parle moins, à des
sociétés occidentales de conclure des contrats léonins, dans le pétrole et l’industrie notamment, dont leurs partenaires
russes ont parfois mis des années à se libérer. Mais, pour le reste, ce que l’on présentait comme une transition de
l’économie soviétique vers celle dite de marché – en fait, elle tenait surtout du bazar, au sens où les bureaucrates
bazardaient à leur profit quasi exclusif la propriété de l’État, au sens aussi où cela a entraîné un chaos
difficilement imaginable dans toutes les sphères de la société, pouvoir compris – a conduit à une situation
cauchemardesque.
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Vidées de leur substance par leurs anciennes directions, ou par les cliques qui les avaient évincées, privatisées de façon
massive, c’est-à-dire bradées à prix d’ami par les bureaucrates à eux-mêmes, les entreprises ne fonctionnaient plus,
laissant leurs travailleurs sans salaire pendant des mois. Les entreprises ne payant pas non plus leurs fournisseurs, ceux-ci
licenciaient à leur tour. Lors de ce que les conseillers occidentaux des dirigeants russes ont appelé la « thérapie de
choc », opération qui visait à faire les poches de la population tout en remplissant les comptes en banque étrangers des
bureaucrates, les prix explosèrent. En quelques mois, l’inflation atteignit 1 000 voire 2 000 %, réduisant à néant
les maigres économies de ceux qui en avaient, précipitant dans la misère des dizaines de millions de retraités, de salariés
sans salaire, de travailleurs de secteurs publics ou sociaux qui, faute de subventions, cessaient de fonctionner. Et puis, il y
eut les « réformes », appellation hypocrite pour désigner la légalisation du transfert à grande échelle du plus
possible de la propriété d’État dans les mains de bureaucrates affairistes qui s’empressaient de liquider ce qui ne leur
apparaissait pas assez rentable, ou qui pouvait rapporter gros à condition de le revendre aussitôt.
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A qui profite le crime ?
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« Seulement 10 % des habitants de la Russie ont profité de l’effondrement de l’URSS et des réformes qui s’en
sont ensuivies » titrait récemment la Une de RBK, [Numéro du 22 juin 2011.] un quotidien russe des milieux
d’affaires, en commentant les résultats d’une étude de l’Académie des sciences de Russie. La chose est si évidente que
la constater est aujourd’hui banal en Russie. Apparemment ici aussi. En tout cas, on n’a pas entendu, à l’occasion de ce
vingtième anniversaire, les commentateurs et idéologues de la bourgeoisie reprendre les pronostics de progrès et promesses de
démocratie dont ils emplissaient alors les médias.
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Car à l’époque bien moins nombreux étaient ceux qui, comme notre tendance, affirmaient à contre-courant des faiseurs
d’opinion, conformistes et tenants de l’ordre établi, que rien de bon ne pouvait surgir pour les peuples des conditions
dans lesquelles l’URSS s’enfonçait [Dans le texte concernant l’URSS, daté du 27 octobre 1990, soumis au congrès de
1990 de Lutte Ouvrière, nous écrivions : « Si les travailleurs laissent le capitalisme se rétablir en URSS même
partiellement, c’est l’abaissement de leur niveau de vie, le chômage, la fin des quelques avantages sociaux dont ils
pouvaient bénéficier qu’ils connaîtront, et non l’opulence, même relative, de l’Occident. L’URSS ne verrait pas le
niveau de vie de l’ensemble de sa population s’élever, bien au contraire. Elle serait ramenée au niveau du Tiers-Monde.
(...) Ce serait alors un recul pour le prolétariat mondial (...). » En mars 1991, dans un article de Lutte de
classe intitulé « Tentative de contre-révolution bourgeoise, zigzags bureaucratiques, quelle politique pour la classe
ouvrière ? », nous écrivions encore : « La seule chose certaine, c’est que si (la politique des
« démocrates ») aboutit à quelque chose, ce ne pourra être qu’une société apportant une plus grande possibilité
d’accumulation et d’enrichissement pour quelques-uns et un appauvrissement pour une grande partie, sinon la totalité du
prolétariat. Cette inégalité plus grande pourrait être saupoudrée d’une certaine dose de « démocratie », du même
type que ce qu’apportent à leurs classes pauvres les grandes « démocraties » pauvres comme le Brésil ou l’Inde.
Mais ce n’est même pas dit. » Pour notre congrès de 1991, le texte rédigé quelques semaines avant l’implosion de
l’URSS affirmait : « Une organisation révolutionnaire, en URSS, devrait avoir à son programme la lutte contre les
privatisations et la réintroduction du capitalisme. Elle devrait se servir du prix que la situation actuelle fait payer aux
masses, pour les mobiliser sur ce terrain. De même, elle devrait défendre la planification, idéologiquement d’abord,
et matériellement si elle le peut. C’est l’un des rares moyens de s’opposer à l’heure actuelle, auprès des masses, à
l’éclatement de l’URSS, en montrant qu’il y a des intérêts communs aux peuples de l’ex-Union qu’il faut préserver.
Seul le prolétariat peut à la fois défendre la liberté et la pluralité, et la fédération la plus vaste, bénéficiant
d’une planification commune. », - NDLR] coulée par la course à l’enrichissement, l’irresponsabilité de sa caste
dirigeante. Et bien peu disaient douter que, même ayant proclamé leur pays ouvert au « marché », les dirigeants de
l’ex-URSS puissent faire surgir le capitalisme aussi facilement qu’ils le prétendaient. Autrement dit, la Russie et les
autres républiques soviétiques ne pourraient pas faire fonctionner leur économie sur des bases capitalistes, tout en
conservant au moins le niveau de développement qu’elle avait acquis du temps de l’URSS, avec une bourgeoisie capitaliste
correspondant à pareil niveau de développement.
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Deux décennies ont passé et le constat est sans appel. L’économie soviétique s’est effondrée. Juste après la fin de
l’URSS elle en était revenue à un niveau tellement bas que les entreprises en étaient réduites à pratiquer le troc entre
elles.
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Et même si, après le krach de l’été 1998, quand l’État russe, à force d’avoir vu ses finances mises à sac, a dû se
déclarer en cessation de paiement, l’économie a repris quelques couleurs, celles-ci restent bien pâles, de l’aveu des
autorités russes. Certes, à côté de la masse des bureaucrates et des milliardaires enrichis sous l’aile de l’État, cela
a provoqué l’émergence d’une petite bourgeoisie d’affaires. Mais outre que l’avenir de cette « classe moyenne »
n’est en rien assuré – arlésienne de ceux qui veulent croire en un développement capitaliste de la Russie, elle a été
laminée lors de la « thérapie de choc » de 1992-1993, puis une nouvelle fois en 1998, et à nouveau fort mise à mal
depuis 2008, dans la foulée de la crise financière mondiale – cela n’a en aucun cas stabilisé la situation générale.
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La fuite des capitaux, qui n’a jamais cessé depuis vingt ans, a de nouveau atteint des sommets en 2011 [« En 2011, la
fuite nette (des capitaux privés) pourrait s’établir à 80 milliards de dollars », soit plus du double du
total de 2010, selon le vice-ministre russe du Développement économique – NDLR]. Et sans espoir de retour, selon un
quotidien des milieux d’affaires, Vedomosti, qui titrait récemment [Numéro du 2 novembre 2011.]: « Cet
argent qui ne reviendra pas ». Medvedev a beau avoir lancé ce qu’il appelle la « modernisation » de
l’économie – il est vrai que les investissements publics et surtout privés dans la production, le développement de
l’économie et le renouvellement des infrastructures sont quasi nuls depuis plus de vingt ans –, et avoir débloqué des
sommes colossales à cet effet et avoir choisi, près de Moscou, l’emplacement d’une « Silicon Valley à la russe »,
rien n’y fait. L’argent public disparaît dans les poches sans fond des privilégiés du régime. Et pas seulement du fait
que la corruption atteint des sommets toujours repoussés. Mais parce que les nantis, bureaucrates et nouveaux bourgeois,
n’ont toujours aucune confiance dans leur propre système.
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Un recul terrible pour les classes laborieuses
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Dire, comme l’Académie des Sciences de Russie, que « 90 % des Russes » ont été les perdants des vingt dernières
années recouvre sans doute une réalité statistique. Mais cela en cache une autre, sociale celle-là. Car ce sont les
travailleurs des villes et des campagnes qui ont eu le plus à perdre à l’effondrement de l’URSS sous les coups de sa caste
dirigeante.
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Les petits bourgeois qui avaient cru, ou voulu croire, à l’époque que cela leur apporterait bonheur et aisance matérielle,
et qui pour cela ont accepté de jouer le rôle de fantassins du camp dit démocrate, ont-ils perdu, outre leurs économies,
certaines illusions dans l’affaire ? Cela reste à vérifier.
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Les travailleurs, eux, ont matériellement et socialement bien plus perdu que quiconque à la disparition de l’URSS.
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Matériellement, parce que la « thérapie de choc » des Eltsine, Gaïdar et de leurs conseillers occidentaux, ce sont
d’abord les travailleurs qui en ont subi le choc, de plein fouet. Qu’ils soient en activité ou en retraite, ouvriers,
techniciens, employés, enseignants, infirmières, etc., se sont brutalement retrouvés avec des salaires ou pensions laminés
par l’inflation. Ils ont aussi dû affronter un phénomène inconnu du temps de l’URSS : le chômage de masse. Vendues à
l’encan, démantelées, les entreprises licenciaient ou, ce qui revenait au même, ne versaient plus les salaires pendant des
mois. Et quand on recevait enfin son salaire ou sa pension, vu l’hyperinflation des années 1992-1993, cela ne valait plus
rien.
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Ce sont des dizaines de millions de travailleurs (l’URSS comptait 280 millions d’habitants) que la disparition de l’URSS
a jetés dans le dénuement, et dans une déchéance durable s’agissant des régions où il n’y a plus aucun emploi. Des
millions de travailleurs moldaves, tadjiks, ouzbeks, ukrainiens ont dû émigrer pour survivre, parfois en Russie, où, traités
comme des parias, rançonnés par la police, ils sont employés aux tâches les plus pénibles et les plus mal payées.
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Comment s’étonner dans ces conditions que l’alcoolisme et la toxicomanie fassent des ravages ! En Asie centrale, les
multiples petits boulots liés au trafic de la drogue sont souvent un des rares moyens de gagner son existence. Mais partout,
certains ont cherché à oublier l’enfer du quotidien dans des paradis artificiels. Et comme les services médicaux et sociaux
publics cessaient de fonctionner, n’étant plus subventionnés, ou devenaient privés et d’un coût inaccessible, la santé
publique a fait un énorme bond en arrière dans les milieux populaires : des maladies comme la tuberculose ont fait un retour
en force, d’autres se répandent tel le sida sans que rien de sérieux ne soit entrepris pour lutter contre ces fléaux. Quant
à l’espérance de vie de la population, surtout masculine, elle a brutalement reculé à 62 ans, au niveau qu’elle avait
dépassé, et de loin, depuis plus d’un demi-siècle. Un phénomène comme on n’en connaît aucun autre exemple, hormis en
période de guerre.
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Pour les mêmes raisons, on a vu la courbe démographique s’inverser. Faute d’argent ou d’emploi, faute d’avoir la
moindre confiance dans l’avenir, la natalité en Russie, comme en Ukraine et ailleurs, a chuté avec la fin de l’URSS. Et la
population continue à décroître fortement [Malgré l’afflux de millions de Russes et immigrants venant de
« l’étranger proche » (les républiques ex-soviétiques), la Fédération de Russie est tombée de
149 millions d’habitants en 1991 à moins de 143 millions en 2010 - NDLR].
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Les inégalités sociales ont explosé depuis Gorbatchev. Elles forment un gouffre béant entre une couche privilégiée (trois
à quatre millions de bureaucrates et de bourgeois) et le reste de la population, dont plus de 21 millions de personnes vivant
en dessous du seuil de pauvreté. Quant au chômage, il frappe officiellement 8 % de la population active. Bien plus en
réalité car, mal ou pas indemnisés, nombre de chômeurs préfèrent se débrouiller comme ils peuvent. Certes, la misère
noire de l’ère Eltsine a, sauf par endroits, disparu. Mais avec les nouvelles attaques contre les services publics, le regain
de l’inflation sur fond de salaires qui ne suivent pas, les contrecoups sur l’emploi de la crise mondiale, les services
sociaux (santé, éducation) qui deviennent payants ou sont laissés au bon vouloir d’organismes caritatifs, même dans les
grandes villes la population doit se débattre face à une misère rampante.
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Et puis, au-delà du sort individuel de millions de travailleurs depuis vingt ans, il y a les conséquences collectives de la
chute de l’URSS pour la classe ouvrière. Il faut rappeler que, du temps de Brejnev ou de Gorbatchev, cette classe ouvrière,
non seulement représentait la classe numériquement la plus importante de l’URSS mais qu’elle se trouvait répartie dans
tout le pays, concentrée dans des entreprises bien souvent géantes. Des combinats métallurgiques ou chimiques, tel Ouralmach
à Sverdlovsk-Ekaterinbourg avec plus de 40 000 ouvriers, il y en avait des centaines. Et on en trouvait dans presque toutes
les villes grandes ou moyennes.
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Les privatisations, la destruction de l’économie par le pillage des bureaucrates ont, depuis vingt ans, considérablement
réduit ce maillage industriel, ne serait-ce que parce que dans d’anciennes usines géantes il ne reste plus que quelques
milliers, voire centaines de postes occupés. Ou parce qu’avec la fin de la planification, la rupture des relations entre
ex-républiques soviétiques, des entreprises se sont retrouvées sans fournisseurs ni débouchés.
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Bien sûr, cela n’empêche pas qu’en Russie il reste des dizaines de « mono-villes », dont la vie tourne autour
d’une seule et grande usine, car elles ont été conçues et construites ainsi lors de l’industrialisation des années
trente. On a vu, à l’occasion d’explosions de colère ouvrière, il y a un an ou deux, combien cette situation – toute
une population solidaire de ses ouvriers dans une ville centre de pouvoir – pouvait créer de problèmes au gouvernement. Au
point qu’il a dit vouloir démanteler certaines de ces villes.
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Cela n’en souligne que plus ce qu’ont gagné les privilégiés et les possédants à une disparition de l’URSS qui a
désorganisé la base industrielle de la classe ouvrière, contribuant ainsi à la diluer dans la population, à l’affaiblir
en nombre et en poids social. Encore que le faible coût de la main-d’œuvre en ex-URSS ait eu aussi pour résultat que de
nouvelles entreprises, souvent occidentales, se sont implantées, notamment dans l’automobile, créant parfois de toutes
nouvelles concentrations industrielles comme à Kalouga, près de Moscou.
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Mais, en ce domaine, le facteur déterminant reste celui de la combativité alliée à la conscience politique et de classe :
en 1917, dans la Russie des tsars, une classe ouvrière ultra-minoritaire, limitée à quelques grands centres, a réussi à
faire tomber l’autocratie et la bourgeoisie, et à ébranler le monde.
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Un système qui ne ressemble à rien de connu
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Fin décembre 2011, après dix-huit ans de négociations, la Russie a accédé à l’Organisation mondiale du commerce (OMC),
qui regroupe 153 pays réalisant 94 % du commerce mondial. À cette date, la Russie était le seul grand pays à ne pas
faire partie de l’OMC.
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Hormis le récent veto mis par deux membres de l’OMC ayant un contentieux (gazier pour l’Ukraine, territorial pour la
Géorgie) avec la Russie, qu’est-ce qui a bloqué si longtemps les négociations ? La Russie elle-même. Ou plutôt le fait
que ses dirigeants ne voulaient pas se plier aux conditions mises par l’OMC à l’octroi de clauses commerciales favorables.
La Russie continuait ainsi à voir ses exportations plus taxées que celles des pays membres de l’OMC et à ne pas
bénéficier de facilités financières à l’importation, parce qu’elle refusait de renoncer à un mode de subvention
publique massive de son économie (dans les secteurs industriel et agricole notamment) ; à la protection de son secteur
bancaire et de celui des assurances (la Russie s’opposait à ce que des groupes financiers étrangers puissent ouvrir des
filiales autres que de droit russe sur son territoire) ; au protectionnisme dans le domaine des télécommunications ; à la
taxation des importations agricoles ou industrielles (comme dans l’automobile, l’industrie du médicament) menaçant des
produits locaux aux coûts de production plus élevés ; à la subvention de certains prix à la consommation (dans
l’énergie, l’agroalimentaire)…
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Bref, la Russie ne voulait pas renoncer à un mode de fonctionnement de son économie encore en grande partie hérité de
l’URSS, notamment un certain contrôle étatique du commerce extérieur. Certes, cela la handicapait vis-à-vis de
l’étranger, mais cela assurait des rentes protégées par la puissance publique à de nombreux secteurs de la bureaucratie.
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Si finalement l’État russe a fini par céder, ce n’est pas qu’il a renoncé à défendre les intérêts de ses
bureaucrates. La presse russe (les autorités se font plus discrètes) insiste sur les aménagements des mesures imposées
qu’auraient obtenus les négociateurs russes et assure que le pouvoir trouvera des moyens de compenser les pertes de certains
secteurs protégés. Elle laisse surtout entendre que le gouvernement n’avait pas d’autre choix que d’en passer par là.
En tout cas, s’il veut attirer des investissements étrangers dans les secteurs de pointe ou simplement l’industrie, il doit
accepter les conditions que pose l’OMC au nom des grands groupes industriels et financiers mondiaux. Tout le monde sait en
effet que la situation de la Russie en la matière est dans une impasse, les nantis n’investissent pratiquement pas dans le
pays, n’ayant qu’une devise : « Prends l’oseille et tire-toi ! »
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Ainsi la Russie finit par réintégrer le marché mondial. À toute petite vitesse. Et pas par la grande porte, comme le lui
promettaient les chantres du capitalisme il y a vingt ans. Elle y est admise à reculons, comme dans le cas de l’OMC, et en
tant que « pays émergent ». Autrement dit comme faisant partie des pays, certes moins mal lotis que d’autres, mais
faibles économiquement, alors qu’il n’y a pas si longtemps l’URSS était considérée comme l’un des Deux Grands. Et
quand une grande porte lui est ouverte, c’est toujours celle des banques d’affaires occidentales, ou plutôt celle de leurs
filiales dans les paradis fiscaux. Car si le pillage de l’économie et l’exploitation des prolétaires russes servent aux
« nouveaux riches » à gonfler leurs comptes en banque, cela sert aussi le capital financier américain et
ouest-européen.
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On sait jusqu’où, en à peine une décennie, ce pillage sans frein de l’économie sur fond d’affaiblissement continuel du
pouvoir central avait conduit le pays : au défaut de paiement de 1998 avec un État dont le président d’alors,
l’alcoolique et malade Eltsine, donnait un assez bon reflet de l’état de délabrement et d’impuissance.
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C’est contre cela que certains cercles dirigeants russes ont voulu réagir avec Poutine. Issu du KGB, Poutine a entrepris de
restaurer l’autorité de l’État en mettant au pas les barons régionaux de la bureaucratie russe qui se comportaient en
puissances indépendantes. Il a aussi maté les « oligarques » qui, ayant raflé des fortunes, contrôlaient des pans
entiers de l’économie, en profitant de la complicité de l’affaiblissement du pouvoir central et de l’appui des grands
appareils de la bureaucratie.
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Parmi ceux-ci, les divers services des ministères dits « de force » (l’ex-KGB, l’armée, la police, etc.)
estimaient ne pas avoir été aussi bien servis que d’autres lors de la curée sur les ressources économiques de l’URSS.
Ils ont saisi là l’occasion de prendre leur revanche sur certains parvenus en vue de la période précédente, écartés des
allées du pouvoir par Poutine. Les Goussinski, Berezovski, Khodorkovski – qu’ils aient fui à l’étranger ou atterri en
prison – furent délestés de la partie de leur fortune qu’ils n’avaient pas pu emporter dans leurs valises, telles
leurs sociétés pétrolières. D’autres « oligarques » ne se le firent pas dire deux fois : les Aven, Fridman,
Potanine, Abramovitch, Smolenski rétrocédèrent à l’État (contre un bon prix) la plupart des entreprises qu’ils lui
avaient soustraites. Partis pour un exil semi-volontaire mais doré, ils mènent une vie de parasites de haut vol plus ou moins
retraités en France et en Grande-Bretagne.
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Le coup de balai de Poutine et des hommes du KGB fit que l’économie russe fut, au tournant du millénaire, en quelque sorte
« déprivatisée ». Mais elle ne fut pas pour autant renationalisée, car les entreprises revenues dans le giron de
l’État se trouvent toujours en fait sous le contrôle personnel de très hauts bureaucrates.
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À côté de patrons privés, voire de milliardaires capitalistes comme on peut en trouver ailleurs, on trouve surtout en
Russie, car ils sont bien plus nombreux que les précédents et ont plus de pouvoir qu’eux, des PDG ou présidents de
sociétés publiques, souvent par actions, qui doivent leur poste uniquement au fait d’être de très hauts fonctionnaires
proches du pouvoir, sinon des ministres en exercice.
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Le pouvoir central ayant repris le contrôle des joyaux de l’économie russe, les pompes à devises de l’énergie en premier
lieu, les hommes des ministères de force se sont retrouvés propulsés à tous les étages de la machinerie
économico-administrative de l’État où se prennent les décisions.
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Selon un ancien conseiller d’Eltsine, la caste privilégiée regrouperait trois millions et demi de bureaucrates ayant des
postes de responsabilité dans la « verticale du pouvoir » chère à Poutine, et qui peuvent les rentabiliser :
dans les nombreux organes de contrôle, d’inspection (telle la police fiscale), à la procurature [Une place de choix car, si
89 % des meurtriers finissent devant un tribunal, seuls 9,8 % des auteurs de délits économiques connaissent pareille
mésaventure.], dans la hiérarchie policière, militaire, dans celle des services de renseignements, les douanes…
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Corruption, pots-de-vin, pillage : divers aspects d’une même réalité
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Quand ils ne sont pas eux-mêmes à la tête d’entreprises semi-publiques, voire franchement privées [Alors que les
manifestations dénoncent, outre la fraude électorale, la corruption du régime, Poutine a « découvert » que « sur
352 dirigeants de compagnies d’électricité (publiques ou semi-publiques), 162 responsables, soit environ un sur deux,
sont affiliés à 385 organisations commerciales » privées.], ces bureaucrates servent de « toit »,
c’est-à-dire de cette protection sans laquelle aucune entreprise tant soit peu importante ne peut fonctionner en ex-URSS.
Régulièrement dénoncée par le pouvoir central, la corruption gangrène toute la vie économique et sociale. Selon certains
médias, le montant de la corruption représenterait un tiers du budget de l’État ! Une façon de piller et l’État, et
l’économie, et la population, qui ne cesse de prendre de l’ampleur. En 2010 [Selon le ministère de la Justice. Notons
aussi la condamnation de 225 élus locaux et celle de deux députés à la Douma
seulement, car une immunité judiciaire
couvre les députés – NDLR], « 120 enquêteurs, douze procureurs, 48 avocats et trois juges » ont été
condamnés à ce titre. Quant au général de la FSB (qui a succédé au KGB) qui pilotait l’organisme public chargé de
l’Internet, on vient de devoir le « remplacer » : il est en prison (est-ce après avoir été dénoncé par des
collègues jaloux de sa réussite ?) pour avoir trempé dans un trafic lucratif de revente de smartphones volés.
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Quant aux pots-de-vin, l’aspect de la corruption qui frappe le plus directement la population dans sa vie quotidienne, là
aussi cette pratique est en pleine expansion [« La corruption de tous les jours – 164 milliards de roubles
[environ 40 milliards d’euros] ont été versés en pots-de-vin l’an dernier en Russie » faisait le gros
titre de une de RBK, le 15 juin 2011 - NDLR], les niveaux inférieurs de la bureaucratie n’ayant pas forcément les
moyens de rançonner directement l’État ou les entreprises.
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Ces millions de bureaucrates, épine dorsale du régime, constituent en même temps sa base sociale, car ils représentent une
partie non négligeable, estimée à 12 %, de la population active masculine. Ayant la haute main sur les principales sources
de revenus, ils peuvent laisser les autres à la « libre entreprise ». Sous réserve, savent bien les petits patrons, que
leurs affaires ne prennent pas une extension telle qu’elle attirerait l’attention des hommes du pouvoir, et les ennuis qui
vont avec. Le moindre étant de devoir céder leur société car, habituellement de mèche avec tel ou tel groupe de
bureaucrates, les juges s’entendent pour exproprier le gêneur sous un prétexte judiciaire. Quant aux règlements de comptes
sanglants entre affairistes, s’ils sont moins fréquents, en tout cas moins médiatisés que sous Eltsine, ils sont bien loin
d’avoir disparu.
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Quand, début 2000, Poutine avait succédé à Eltsine en promettant d’apporter de la stabilité dans un État qui
s’effondrait, beaucoup de bureaucrates avaient applaudi à cette reprise en main. Le reste de l’opinion aussi, fatigué
d’une décennie de privations et de scandales en tout genre couverts du nom… de « démocratie ». Les classes moyennes,
que l’on estime à 20 % du total de la population russe, n’avaient pas été en reste. Elles avaient alors accepté, selon
un journal russe [Gazeta.ru du 15 décembre 2011], « la stabilité en échange de la monopolisation du
pouvoir » par Poutine. Comme cela a coïncidé avec une embellie économique – mais le pays pouvait-il tomber plus
bas après le krach de 1998 ? – la petite bourgeoisie s’est d’autant plus fait une raison que ses revenus
s’amélioraient. Mais, poursuit le journal cité, « le contrat a expiré en grande partie à cause de la crise
économique [de 2008 et ses suites], mais aussi des agissements du pouvoir lui-même. »
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Medvedev ayant, en 2008, succédé à Poutine comme président de la Fédération de Russie, certains dans la petite bourgeoisie
se sont mis à scruter le moindre signe de discorde entre les deux. Déçus par Gorbatchev, puis par Eltsine, enfin par Poutine,
ils se prenaient à espérer que cette fois soit la bonne. Medvedev, disait-on, était moderne, plus jeune, et semblait
renâcler à certaines décisions prises par Poutine. Même, il avait déclaré qu’il pourrait se présenter à la
présidentielle de 2012. Contre Poutine ? Ils avaient enfin leur champion !
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Las, en octobre dernier, c’est Medvedev qui a intronisé Poutine candidat du parti du pouvoir, Russie unie, et probable futur
président. Pour comble, Medvedev a même pris la tête de ce parti aux législatives de décembre. Les « classes
moyennes » n’allaient donc pas manquer d’y sanctionner le parti qui cristallise leurs frustrations et déceptions. Alors,
quand on ne connaît personne autour de soi qui ait voté pour Russie unie mais qu’on apprend que ce parti a « gagné »
les élections, trop c’est trop.
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C’est ce dégoût partagé par beaucoup qui explique que, à peine les résultats annoncés, des manifestants se retrouvèrent
dans la rue. Loin de décourager, les arrestations et condamnations des premiers manifestants ont fait que toujours plus de
monde est venu crier dans la rue : « Non au parti des escrocs et des voleurs ! » Des jeunes, pour lesquels
c’était la première fois, des personnes d’âge mûr aussi qui se souvenaient ne rien avoir vu de semblable depuis les
lendemains de la chute de l’URSS. Le gros de la foule était composé de représentants de ce qu’en Russie on appelle
l’intelligentsia (journalistes, avocats, artistes, architectes, acteurs, étudiants), de chefs de petites entreprises.
Étaient également là tous ceux qui se sont retrouvés écartés du pouvoir, tels d’anciens ministres d’Eltsine ou de
Poutine, mais aussi des politiciens libéraux, des partis de droite, des nationalistes d’extrême droite, des formations de
centre-gauche, enfin quelques groupes gauchistes.
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Ce qu’on peut savoir, c’est que les travailleurs sont les grands absents de ces manifestations jusqu’à présent. Sans
doute parce qu’ils ne se reconnaissent pas dans les gens en vue sinon en tête dans ces manifestations, généralement de
droite et connus pour reprocher à Poutine de ne pas aller assez vite, ni assez loin dans le sens de l’instauration d’un
système politique bourgeois.
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Mais même si ces manifestations ne les mobilisent pas, les travailleurs ont de bonnes raisons, eux aussi même si ne sont pas
forcément les mêmes que celles des petits bourgeois, d’être indignés par ce système et de le combattre.
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Communiste et révolutionnaire : la seule politique d’avenir
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Ce que ces manifestations auront comme effets lors de la prochaine présidentielle semble inquiéter le régime. Dans un
discours, Poutine a dénoncé « les provocations extrémistes » qui pousseraient l’État « vers le chaos,
comme en 1917 ». Rien que ça ? En jouant l’air du « Moi ou le chaos », il espère peut-être ainsi effrayer
toute une partie de l’opinion – y compris chez certains manifestants – qui lui sait gré d’avoir remis de l’ordre
dans la pétaudière qu’était le pays sous Eltsine.
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Comme candidat d’opposition acceptable à la présidentielle, Poutine vient de ressortir de sa manche un certain Prokhorov,
milliardaire de son état, qu’il avait déjà pressenti il y a quelques mois pour prendre la tête d’une opposition de
droite agréée par le Kremlin. Prokhorov s’étant pris au jeu, Poutine en avait pris ombrage et l’avait fait débarquer de
son parti à la veille des législatives. Du coup, la marionnette y a gagné une petite aura d’opposant que Poutine pourrait
maintenant recycler à son profit. Cela marchera-t-il auprès d’une partie de l’opinion ? Ou Poutine demandera-t-il à
Medvedev de démissionner, pour revenir à la présidence sur fond de crise comme sauveur du pays, une posture qui lui a plutôt
bien réussi électoralement jusqu’alors ? Cela n’a finalement que peu d’importance.
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En revanche, il serait bien plus important que, dans ces événements qui secouent le paysage politique russe, une nouvelle
génération apprenne à faire de la politique, en s’appuyant sur les échecs, les succès, les leçons des luttes passées.
Et surtout il faudrait que, dans cette génération, des travailleurs apprennent à s’y retrouver entre les tenants du
pouvoir, qui sont les ennemis de la classe ouvrière, et les opposants « démocrates » des précédents, partisans d’une
société bourgeoise qui ne serait pas moins hostile aux travailleurs que le régime actuel. Sans oublier les nationalistes,
terreau d’une extrême droite raciste et xénophobe que les nantis et le régime ménagent « pour le cas où ». Ce qui
serait plus que tout nécessaire, c’est que des militants, des organisations révolutionnaires, socialistes et communistes
dignes de ce nom cherchent, au travers de tels événements, à s’adresser aux travailleurs. Qu’ils leur donnent l’envie
non pas d’en être spectateurs, ou comme il y a deux décennies d’y intervenir en soutien de tel ou tel camp également
opposé à la classe ouvrière, mais d’y défendre, en tant que travailleurs, une politique conforme aux intérêts de leur
classe. Une politique qui milite pour un avenir qui ne soit pas placé sous l’égide de la bourgeoisie, grande ou petite,
flanquée ou pas de la bureaucratie, mais un avenir débarrassé de l’exploitation de l’homme par l’homme, en Russie comme
partout ailleurs. Un avenir communiste sur lequel leurs ancêtres, il y aura bientôt un siècle, avaient ouvert la porte avec
la victoire révolutionnaire d’Octobre 1917.
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5 janvier 2012
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